L'histoire du mouvement wallon commence en 1880, date que l'on s'accorde à prendre comme point de repère initial. Avant le mouvement wallon, de nature politique, il existe des mouvements littéraires et folkloriques dès 1856, année où est instituée la Société liégeoise de littérature wallonne. Cependant, c'est autour de 1880 qu'est fondé le Mouvement de défense wallonne et francophone, à la suite des premières lois linguistiques des années 1870. Il prendra par la suite le caractère d'un mouvement revendiquant l'existence d'une Wallonie et d'une identité wallonne, tout en n'abandonnant pas la défense du français.
Origines Les questions linguistiques et les problèmes communautaires qui en découlent trouvent leur origine durant l'occupation française avec les premières lois linguistiques« Faisant suite aux études sur la relation entre formation d’une nation et politique linguistique, cet aperçu débute à la fin du dix-huitième siècle, à l’époque où la politique linguistique de la Belgique est devenue un élément du nation building français ». Els Witte et Harry Van Velthoven, Langue et politique. La situation en Belgique dans une perspective historique, p. 13.« Si ces deux périodes se sont donc avérées être des phases transitoires, elles ont cependant laissé des traces dans ce qui devint l’histoire de la Belgique. », Witte et Van Velthoven, p. 53. Après l'invasion des Pays-Bas autrichiens, les révolutionnaires français entreprennent leur francisation dans le cadre de leurs politiques jacobines. Par le décret du 2 thermidor An II, seule la langue française est autorisée pour les aspects officiels de la vie comme l'administration, le droit, l'armée, la presse et l'enseignement, alors que durant l'Ancien Régime coexistaient le français et les différentes langues endogènes, voire le latin et même l'anglais pour le commerceWalter Prevenier et Thérèse de Hemptinne, La Flandre au Moyen Âge. Un pays de trilinguisme administratif.Astrid von Busekist, Politique des langues et construction de l'État, p. 22-28.. Durant le Consulat et l'Empire, les mesures de francisation allèrent encore plus loin : tous les fonctionnaires avaient l'obligation de devenir « citoyen français » ; on envoyait des membres de la bourgeoisie et du clergé français en Belgique pour remplacer les élites du pays et, inversement, l'élite belge en France pour les éloigner de leurs racines et leur culture, comme les séminaristes formés à Paris et Lyon sous l'impulsion de l'archevêque de Malines Jean-Armand de Roquelaure, clerc français installé par les autorités françaises« Petite histoire de la Belgique et ses conséquences linguistiques »..
Après la défaite de l'Empire français de Napoléon I et le congrès de Vienne, les provinces belgiques des anciens Pays-Bas autrichiens sont unies au royaume des Pays-Pas de Guillaume pour former le royaume uni des Pays-Bas. Celui-ci, tout en tenant compte de l’importance historique accordée à la culture de langue française, donna à la seule langue néerlandaise le statut de « langue nationale » afin de réduire l'influence des idées françaises. Le , Guillaume d'Orange, lui-même francophone, établit par arrêté royal le néerlandais comme langue officielle pour la justice et l'administration, mais sans exclure l'utilisation d'autres langues. Cette politique linguistique d'indépendance culturelle et politique face à la France contribua entre autres à la révolution belge de 1830 et à la législation linguistique des premiers gouvernements unionistes.
Ces premiers gouvernements du jeune état belge, dirigés par une bourgeoisie francophile héritée de l'occupation française, ne reconnurent en effet officiellement que la langue française, même si la Constitution proclame la liberté des langues, ce qui fit naître dès les années 1840 le mouvement flamand. Dans la seconde moitié du nait un mouvement littéraire et folklorique wallon qui reste « le privilège d'homme éduqués qui étudient une région « oubliée », mais en fait inventée, et célèbrent ses traditions folkloriques, ses dialectes, son passé et ses paysages »« the privilege of educated men who studied a ‘forgotten’, but in effect invented region and celebrated its folkloric traditions, its dialects, its past and its landcape » .. C'est en réaction aux revendications linguistiques du mouvement flamand, ainsi qu'à la toute-puissance du nouveau parti catholique à partir des années 1880, qu'apparut le mouvement politique wallon proche de la bourgeoisie libérale. Lode Wils va jusqu'à dire que :
L'opposition ethnique entre Wallons et Flamands est née de l'opposition idéologiqueLode Wils, Histoire des nations belge, Ed. Labor, 2005, p. 208-209..
1880-1898 : Non-reconnaissance du néerlandais
Né en Flandre et à Bruxelles, un « mouvement de défense francophone » se met en place dans les cercles de fonctionnaires francophones pour lutter contre l'introduction du néerlandais dans l'administration, ce qui équivaut pour ses premiers militants wallons à des pertes d'emploi, du gaspillage d'argent, l'infantilisation de la culture et à une atteinte à l'unité nationaleJeannine Lothe, « Les débuts du Mouvement wallon », p. 192.. La première société wallonne à vocation politique est la Ligue wallonne d'Ixelles, créée en 1877. En 1883 nait la Ruche wallonne à Anvers, dont le slogan est « Wallon suis, Belge avant tout »André Méan, La Belgique de papa : 1970, le commencement de la fin, p. 30.. Le mouvement wallon arrive assez rapidement dans le sud du pays mais se cantonne au milieu de la bourgeoisie, où les libéraux sont alors au premier rang, ceux-ci jugeant le mouvement flamand comme une machination cléricale destinée à garder sous la coupe de la religion les provinces néerlandophones qu'ils considèrent comme arriérées.
Les premiers membres du mouvement wallon ne font jamais la promotion du fédéralisme ou du séparatisme ; ils se cantonnent à la défense de la Belgique et de la langue française qui, selon eux, est le ciment de l'unité du pays : Chantal Kesteloot, Mouvement Wallon et identité nationale, p. 14.. Pour des historiens comme Lode Wils, le mouvement est né comme un mouvement de colonisation administrative de la Flandre, à comparable à ce que le mouvement prussien du Kulturkampf en PologneLode Wils, Histoire des nations belges, Ed. Labor, 2005, p. 207..
Toute une série de ligues wallonnes se battront durant cette période contre toute avancée législative concernant l'usage du néerlandais dans la vie officielle. La plus importante d'entre elles est la Société de propagande wallonne, qui est créée le par l’avocat libéral Édouard Termonia. La Société se donne un triple objectif : défendre les droits acquis des agents « wallons »Il faut comprendre « francophones ». dans l'administration publique, défendre la langue et la culture françaises, et unifier sous une bannière commune les ligues wallonnes de Bruxelles. Elle organise les premiers Congrès wallons : à Bruxelles en La Société de propagande wallonne se nomme « Cercle libéral » lors de l'organisation du premier congrès wallon. Jeannine Lothe, « Les débuts du mouvement wallon , p. 191., à Namur en , à Liège en , et à Mons en . Dans ce dernier congrès, selon Yves Quairiaux, les délégués venus du sud du pays étaient en très nette minorité, et l'assemblée vota d'ailleurs en faveur de l'enseignement du néerlandais dans les provinces francophonesYves Quairiaux, L'Image du Flamand en Wallonie.. Ces premiers congrès ne sont pas fort populaires, encore moins au sud, et ces premiers acteurs du mouvement wallon ne sont pas extrêmement organisés, à tel point qu'un cinquième congrès prévu à Verviers en 1894 est annulé faute de préparation.
Leur principale revendication est l'« unilinguisme en français en Belgique », et ils essayent de faire du lobbying sur les hommes politiques de l'époque. En 1895, la Société de propagande wallonne décide de demander aux députés de quitter la séance de la Chambre quand un orateur sachant le français prononcera un discours en flamandLa Meuse, 21 mars 1895, p. 1.. En 1896, quand la loi Coremans-De Vriendt est pour la première fois proposée, la Société de propagande wallonne, aidée de la Ligue wallonne d’Ixelles, commence une campagne de protestation. Elles envoient au Sénat des pétitions principalement signées par les administrations communales, mais aussi par des membres du barreau, particulièrement bien représentés au sein du Mouvement wallon actif à Bruxelles. Il s'agit pour eux de préserver leur statut et leurs privilèges mis en danger par la reconnaissance du néerlandais dans l'administration et la justice, proposée par la loi Coremans-De Vriendt, qui déclare dans son premier article que « Les lois sont votées, sanctionnées, promulguées et publiées en langue française et en langue flamande. »
1898-1914 : Création politique de la Wallonie 1898-1905 : Prise de conscience politique
La loi Coremans-De Vriendt, appelée « loi d'Égalité » (« Gelijkheidswet » en néerlandais), votée par une courte majorité47 voix pour, 39 contre et 3 abstentions. et promulguée le , marque un tournant dans l'histoire et les revendications du mouvement wallon. Pour Maarten Van Ginderachter, c'est à ce moment-là que le mouvement prend des traits historicistes, ethno-culturels et territoriaux. Dès sa première proposition en 1895, le mouvement, qui politiquement se cantonnait presque à Bruxelles et à la Flandre, reçoit l'apport des francophones du sud du pays, particulièrement des Liégeois, qui deviendront rapidement majoritaires. La Société de propagande wallonne, qui avait été la locomotive du mouvement wallon pendant plusieurs années, se voit passer au second plan et disparaître rapidement en 1900 après avoir connu un certain éclat, à la suite du vote de la loi d'Égalité, période durant laquelle elle avait créé L’Organe wallon. Cette publication sera absorbée, en , par L’Âme wallonne, éditée par la Ligue wallonne de Liège. Fondée en 1897 par le libéral Julien Delaitte, cette ligue prend vite la direction du mouvement wallon.
Au lendemain du vote de la loi Coremans-De Vriendt, la Ligue wallonne de Liège lance un appel partout en Belgique pour créer la Ligue nationale wallonne, qui voit le jour le . Cette nouvelle ligue représente bien cette période 1898-1905 qui montre l'affirmation graduelle d'une Wallonie politique aux dépens des intérêts francophones en Flandre et à Bruxelles. Une dernière tentative se fait en 1899 par la Société de propagande wallonne qui demande, lors d’une assemblée plénière qu'elle convoque, le transfert à Bruxelles du siège du comité directeur et exécutif de la Ligue mais sans succès, « les autres villes de Wallonie estimant que Liège était bien la capitale wallonne ».
Le rapport politique entre le wallon et le mouvement wallon change aussi. Avant la loi d'Égalité, cette expression même d’égalité des langues n'était pas acceptée par les militants wallons qui considéraient le flamand, à l'instar du wallon, comme un idiome. Selon eux, les Flamands devaient abandonner leurs idiomes comme les Wallons l'avaient fait. Avec la reconnaissance du néerlandais, la volonté de défendre le wallon commence à naître au sein du mouvement wallon et c'est ainsi que, par exemple, la Ligue wallonne de Liège commence à publier, dans L’Âme wallonne, de nombreux articles en wallon. Son usage était auparavant resté cantonné aux publications des associations culturelles et folkloriques. La promotion de la langue wallonne ne sera pourtant jamais forte de la part des wallingants, trop attachés à un certain jacobinisme français« Il est frappant que les wallingants n'aient jamais lutté pour la reconnaissance du wallon comme langage standard. En effet, certainement depuis le , les nations doivent disposer, non seulement d'un territoire propre, mais aussi, d'un langage prestigieux. Un dialecte taxé de variante linguistique ne suffit pas. » Maarten van Ginderachter, Le Chant du coq, p. 53.. vignette|Jules Destrée (1913).