vignette|Atelier Fernand Cormon, vers 1885. vignette|Albert Guillaume Grenier, huile sur panneau, 1887, par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Metropolitan Museum of Art.|330x330px

Albert Grenier, né le à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et mort le à Villiers-sur-Morin (Seine-et-Marne), est un peintre français. Certaines sources secondaires le présentent également comme aquafortiste. Proche des milieux artistiques montmartrois de la fin du , il côtoie plusieurs artistes de son temps, dont Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin et Émile Bernard, et participe activement à la sociabilité artistique de son époque.

Pendant plusieurs décennies, il partage sa vie avec Noémi Amélie Sans (1863-1936), dite Lili Grenier, modèle d'artistes et figure du milieu bohème parisien des années 1880.

Biographie Jeunesse Albert Guillaume Grenier naît le à Neuilly-sur-Seine. Il est le fils de Louis Narcisse Grenier et d’Émilie Marie Belœuil, mariés dans cette même commune en 1853.

Son père meurt en . Sa mère se remarie en 1866 avec Nicolas Alexis Budin, sous-chef du personnel à la préfecture de police de Paris, avant de décéder en . Ce dernier est mentionné comme son tuteur lors de son engagement conditionnel dans l’armée en 1877. Grenier grandit dans un environnement familial relativement aisé, issu d’une famille de propriétaires terriens.

Formation artistique Après la fermeture de l’atelier de Léon Bonnat, Albert Grenier intègre celui de Fernand Cormon à Paris, l’un des ateliers privés les plus fréquentés des années 1880, situé d'abord au 10, rue Constance puis au 104, boulevard de Clichy. Cet atelier, ouvert aux courants nouveaux tout en dispensant une formation académique, accueille de nombreux artistes parmi lesquels Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin, Émile Bernard, Vincent van Gogh et François Gauzi. C’est dans ce contexte qu’il se lie d’amitié avec Toulouse-Lautrec et d’autres artistes de sa génération.

Vie sociale et artistique Avec Lili Grenier Dans les années 1880, Albert Grenier rencontre Noémi Amélie Sans, qu’il introduit auprès des artistes de l’atelier de Fernand Cormon. Elle devient son modèle et sa compagne, et adopte le nom de Lili Grenier (parfois orthographié Lily).

Le couple s’installe au troisième étage du 19 bis, rue Pierre-Fontaine, dans le quartier de la Nouvelle Athènes. Leur appartement-atelier devient un lieu de rencontre fréquenté par des artistes montmartrois et leur entourage. Ces réceptions mondaines et festives sont parfois évoquées dans la presse de l’époque. À la même adresse, le peintre Edgar Degas dispose également d’un atelier et d’un logement. Dans ses souvenirs, le peintre et graveur François Gauzi décrit l’atmosphère de ces réunions :

Henri de Toulouse-Lautrec y est hébergé dès l’été 1884 et partage un temps l’atelier de Grenier. Dans une lettre adressée à sa mère, il écrit :

D’autres lettres louent également la gentillesse et l’hospitalité de Grenier à son égard.

Lili Grenier occupe une place importante dans cet environnement artistique. Elle pose régulièrement pour Albert Grenier ainsi que pour d’autres artistes de leur entourage, notamment Edgar Degas, Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin et Albert de Belleroche, avec lequel elle entretient une liaison à partir de 1890.

Albert Grenier épouse Lili Grenier en 1904. Le couple s’installe au 46, rue Labruyère, à Paris.

Sociabilité à Villiers-sur-Morin À la suite de sa découverte de la vallée du Grand Morin, à l'initiative de son ami le peintre Belleroche, Albert Grenier acquiert deux propriétés à Villiers-sur-Morin (Seine-et-Marne), l'une située rue du Touarte et l'autre au hameau de Montaigu. Cette dernière se distingue par un cadran solaire peint et un bas-relief ornant sa façade sur rue. Ces résidences deviennent des lieux de rencontre fréquentés par plusieurs artistes de leur cercle, parmi lesquels Louis Anquetin, Henri de Toulouse-Lautrec, Henri-Gabriel Ibels, Maurice Denis, Armand Guillaumin, Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo. Suzanne Valadon séjourne régulièrement dans la commune et loue pendant un temps une maison mitoyenne à celle des Grenier, rue du Petit-Morcef.

Leurs activités — parties de pêche au lieu-dit le Pré Salé ou au pont de Villiers, séances de peinture en plein air, parties de cartes ou de billard au café — illustrent des pratiques de sociabilité artistique.

Le duel de 1888 En avril 1888, Albert Grenier se bat en duel à l'épée avec Georges Lévy-Delmare, rédacteur au journal Gil Blas. Il a pour témoins le peintre Roger Claudon et le pensionnaire de la Comédie-Française Henry Samary. Blessé au bras lors de la quatrième reprise, il voit le combat interrompu sur l'avis des médecins présents. Celui-ci s'achève par une réconciliation entre les deux hommes.

L'origine du différend entre Albert Grenier et Georges Lévy-Delmare n'est pas documentée. Un rapprochement chronologique peut être relevé avec un article paru dans Gil Blas en décembre 1887, mentionnant une jeune bouquetière prénommée Noémi. En l'absence de témoignage ou de source explicite, il n'est cependant pas possible de déterminer si cette publication est à l'origine du duel.

Participation au Salon d'automne En 1905, il participe au Salon d’automne au Grand Palais. Il y expose deux toiles intitulées Port de Locquivy (aujourd’hui Loguivy, en Côtes-d’Armor) et Bateaux à marée basse dans le port de Locquivy. Il est alors référencé chez , au 33, rue Pierre-Fontaine à Paris.

Fin de vie Albert Grenier meurt le à Villiers-sur-Morin, où il est inhumé au cimetière communal. À la mort de Lili Grenier en 1936, elle est inhumée à ses côtés.

Carrière artistique

Styles et influences Albert Grenier demeure une figure relativement méconnue de l’histoire de l’art, malgré sa proximité avec plusieurs artistes du milieu montmartrois de la fin du et du début du . Son œuvre, peu étudiée par l’historiographie et rarement présente sur le marché de l’art, comprend principalement des paysages inspirés de ses voyages, ainsi que des scènes d’intérieur et des natures mortes florales.

Son image reste toutefois familière grâce aux portraits réalisés par ses amis Henri de Toulouse-Lautrec et Louis Anquetin. La rareté de ses œuvres pourrait s’expliquer par une pratique artistique exercée sans contrainte matérielle, ainsi que par le fait qu’une grande partie d’entre elles est restée dans le fonds familial. Une partie importante des œuvres, aujourd’hui connues, provient du fonds conservé par Lili Grenier puis ses héritiers.

L’œuvre de Grenier est généralement rattachée au post-impressionnisme. Ses compositions, inspirées de la vie quotidienne comme de ses voyages, témoignent d’un intérêt pour les variations de lumière et les atmosphères. Frédéric Destremau le présente ainsi :

Œuvre

Marines et paysages Les paysages constituent une part importante de sa production. Ils comprennent des vues maritimes réalisées lors de séjours en Bretagne, en Corse, et possiblement en Sicile, ainsi que des scènes rurales réalisées à Villiers-sur-Morin, entre le Chemin-Vert et le Grand Morin. Ces œuvres rendent compte de son intérêt pour les variations lumineuses et saisonnières.

Rochers à Locquivy (aujourd’hui Loguivy, en Côtes-d’Armor), huile sur toile (date inconnue) ; Paysages et bord de mer, Cargèse, huiles sur toile (1911–1913) ; Théâtre de Taormina, huile sur toile (1913) ; Pins en bord de mer à Locquivy (aujourd’hui Loguivy, en Côtes-d’Armor), huile sur toile (1914) ; Paysage de rivière, huile sur panneau (date inconnue) ; Moulin Guillaume, huile sur toile (1920) ; Une saulaie, huile sur toile (1923).

Intérieurs et scènes de genre Les scènes d’intérieur constituent un autre aspect caractéristique de son œuvre. Elles représentent des moments de la vie quotidienne dans son entourage, souvent dans des décors domestiques.

La chambre d’Albert avec le portrait de Lili, huile sur toile (1919) ; Chinoiseries, huile sur toile (1920) ; L’heure du thé, huile sur toile (1922) ; Femme assise au salon, gouache sur papier (1922).

Natures mortes (bouquets de fleurs) Grenier produit également des natures mortes, souvent florales ou décoratives. Ces œuvres intègrent des objets d’art et des motifs ornementaux, parfois associés au japonisme.

Bouquet de jonquilles, huile sur toile (date inconnue) ; Bouquet de giroflées au pot chinois et à la sculpture chinoise (recto) / Paysage breton (verso), huile sur panneau ; Bouquet d'iris dans un vase bleu, huile sur toile (1922) ; Bouquet de dahlias, huile sur toile (1924).

Autres œuvres Un carnet de 82 dessins, vendu lors de la vente Collection Lili Grenier, Muse des Impressionnistes (Millon, 2022), révèle la diversité de ses thèmes : portraits de Lili Grenier, études d’enfants et représentations d’animaux, illustrant des aspects de leur vie quotidienne.

Relations artistiques

Relations avec Toulouse-Lautrec Albert Grenier et Henri de Toulouse-Lautrec entretiennent une amitié étroite. À partir de l’été 1884, Toulouse-Lautrec séjourne chez Albert et Lili Grenier et partage un temps l’atelier d’Albert Grenier, avant de s'installer rue Caulaincourt en 1885.

Cette proximité se reflète dans plusieurs portraits réalisés par Toulouse-Lautrec. Parmi eux, Albert Grenier (huile sur panneau, 1887), qui le représente en chemise blanche et gilet noir, est conservé au Metropolitan Museum of Art. Mme Lili Grenier (huile sur toile, 1888), où Lili apparaît vêtue d’un kimono, l'est quant à lui au Museum of Modern of Art. Un autre portrait d’Albert Grenier, exécuté à la mine de plomb et à la craie blanche sur papier gris, a probablement été réalisé le même jour, en 1887, dans l'atelier de la rue Caulaincourt.

Entre 1885 et 1888, Toulouse-Lautrec séjourne à plusieurs reprises à Villiers-sur-Morin. À l’automne 1886, il y réalise des panneaux décoratifs dans la salle à manger de l’auberge Ancelin.

Albert Grenier joue également un rôle dans la préservation de l’œuvre de son ami. Le catalogue raisonné établi par Maurice Joyant et publié en 1927 recense plusieurs dessins, études et croquis conservés dans la collection Grenier, attestant de l’intérêt précoce de Grenier pour l’œuvre de Toulouse-Lautrec.

Relations avec Louis Anquetin Louis Anquetin, figure majeure du cloisonnisme avec Émile Bernard, est proche d'Albert Grenier dans le milieu artistique montmartrois des années 1880, issu de l’atelier de Fernand Cormon. Il fréquente régulièrement le cercle formé autour d’Albert et de Lili Grenier, où se croisent également Toulouse-Lautrec et d'autres artistes.

Plusieurs œuvres attestent de cette proximité, notamment Gracieux profil de M’sieur Albert Grenier (pastel, 1889) et Portrait de Lili Grenier (huile sur toile, 1889), aujourd’hui conservés dans des collections particulières.

Cette sociabilité artistique transparaît également dans L’Intérieur de chez Bruant : Le Mirliton (vers 1886–1887), une composition où Anquetin représente plusieurs figures emblématiques de Montmartre. On y reconnaît, aux côtés de Toulouse-Lautrec, Émile Bernard, La Goulue, François Gauzi, Paul Tampier, Albert Grenier, identifiable à son casque colonial et à sa barbichette. La femme chapeautée, en blanc et à la chevelure rousse, placée derrière La Goulue, pourrait être Lili Grenier. Longtemps considérée comme perdue, cette composition, dont certaines sources mettaient en doute l’existence ou l’achèvement, a réapparu en 2014 sur le marché de l’art lors d’une vente chez Sotheby's.

Postérité et reconnaissance La relation entre Grenier et Lili ainsi que leur amitié avec Toulouse-Lautrec, Anquetin et d'autres artistes constituent un témoignage précieux de la sociabilité artistique montmartroise de la fin du et du début du . Leurs portraits, conservés dans des musées comme le Metropolitan Museum of Art ou dans des collections particulières, continuent de témoigner de cette époque créative et de l’intimité qui unissait ces artistes.