Baudouin Dupret, né le 28 mars 1965 à Jérusalem (corpus separatum), est un chercheur franco-belge, directeur de recherche au Centre national de la Recherche Scientifique (CNRS). Diplômé en droit, en islamologie et en science politique, il s'est spécialisé dans l'étude de l'anthropologie et de la sociologie du droit et des normes, principalement dans les sociétés musulmanes.

Ses recherches portent particulièrement sur la normativité islamique, le droit positif, les pratiques judiciaires et le passage des systèmes normatifs aux pratiques concrètes de production du droit dans les sociétés islamiques, à partir des travaux de terrain menés notamment en Égypte, en Palestine, en Syrie et au Maroc. S'appuyant sur l'ethnométhodologie, il développe une praxéologie du droit qui étudie celui-ci à partir des pratiques des acteurs qui s'y réfèrent.

Parcours académique Formation Diplômé d'une licence en droit de la Faculté de droit de l'Université catholique de Louvain en 1986, il obtient un master en droit public dans la même université en 1989. En parallèle, à la même université, il suit un cursus en langue arabe et en sciences islamiques, couronné par une licence puis un master en 1991.

En 1993, il obtient le Diplôme universitaire d'études moyen-orientales (Graduate Diploma in Middle Eastern Studies) à l'Université américaine au Caire (American University in Cairo - AUC). Il soutient en 1996 sa thèse de sciences politiques à l'Institut d'études politiques de Paris, intitulée "Le jeu des répertoires juridiques positif et islamique en Egypte: le droit, entre théorie critique, sociologie et anthropologie" sous la direction de Jean Leca.

Carrière académique

De 1989 à 1991, il est chercheur contractuel au Centre d’études constitutionnelles et administratives (CECA), à l'Université catholique de Louvain, puis de 1993 à 1995 il est rattaché au Centre d’étude et de recherche sur le monde arabe contemporain (CERMAC). En Egypte, au Centre d’étude et de documentation économique, juridique et sociale (CEDEJ), il est chercheur associé de 1995 à 1998, puis en poste jusqu'en 2003.

En 2003, il rejoint l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Damas. De 2007 à 2010, il est chercheur à l'Institut des sciences sociales du politique de l'ENS Cachan (France). De 2010 à 2015, il dirige le Centre Jacques-Berque à Rabat, institut français de recherche en sciences humaines et sociales consacré au Maroc, à la Mauritanie et plus largement au Maghreb. Il rejoint ensuite le Centre d'étude des mouvements sociaux (CEMS) à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), où il exerce comme directeur de recherche au CNRS de 2015 à 2018.

À partir de 2019, il est rattaché au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM), unité mixte de recherche du CNRS et de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, où il poursuit ses recherches en anthropologie et sociologie du droit tout en dirigeant plusieurs projets de recherche. Ceux-ci incluent l’ANR L'héritage de l'archéologie: vestiges, traces, mémoires d'une activité scientifique (Maroc, Mauritanie, XIXe-XXIe siècles, ArchArch, en cours), l’ANR Justice ordinaire et ordinaire d’exception. Histoire, dynamique et pratique des droits de la famille musulman, hébraïque et chrétien à Jérusalem  (JORDIN, en cours), l’ANR Egalité et droit dans les pays à pluralité de statuts personnels (ELIPS), et le projet Positivisation du droit et des normes en contexte islamique (POSEIDONIS). Entre 2024 et 2026, il est affecté au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ).

Travaux et contributions Les travaux de Baudouin Dupret se situent à l'intersection de l'anthropologie du droit, de la sociologie du droit, et de l'étude des sociétés musulmanes contemporaines. Ils portent notamment sur la définition du droit et de la normativité, les transformations de la normativité islamique dans les États contemporains, ainsi que sur l'étude empirique des pratiques judiciaires.

À travers une approche praxéologique, combinant ethnographie et analyse historique, Baudouin Dupret cherche à mettre en lumière les tensions entre le droit positif et les pratiques locales, ainsi qu’entre les normes imposées et les arrangements du quotidien. Dans cet espace où le multiculturalisme juridique peut parfois masquer des formes d’inégalité structurelle, il ne s’agit pas tant d’énoncer des principes abstraits que d’appréhender, au plus près des acteurs, la manière dont le droit est concrètement vécu et pratiqué, mais aussi, le cas échéant, contourné ou instrumentalisé.

Sharia et droit islamique Une partie importante de ses travaux porte sur les notions de sharia et de normativité islamique et sur la manière dont celles-ci sont utilisées dans les sciences sociales et les études juridiques. Il remet notamment en cause l'idée selon laquelle il serait possible de définir a priori un système appelé « droit islamique », puis d'identifier dans les sociétés contemporaines les manifestations plus ou moins fidèles de ce système. Dans plusieurs de ses travaux, il critique ainsi le postulat d'une continuité généalogique entre les phénomènes contemporains qualifiés de « droit islamique » et l'héritage historique, hétérogène, des normes islamiques. Pour Dupret, le travail des sciences sociales consiste moins à déterminer si une norme est authentiquement issue des préceptes islamiques qu'à observer les situations dans lesquelles des acteurs la désignent, la mobilisent ou la traitent comme telle.

Cette perspective conduit Dupret à distinguer le concept de la shariah du « droit musulman » contemporain produit dans le cadre des contacts avec l'Europe et par la suite du choc colonial. Il conteste à ce titre les approches qui appréhendent les systèmes juridiques contemporains des pays musulmans comme la continuation, même transformée, d'un ordre juridique islamique antérieur. Ses travaux insistent au contraire sur les ruptures historiques introduites par la formation des États modernes, l'invention du 'droit islamique' (Dupret 2021, p.41), la codification et la généralisation du droit positif.

Positivisation du droit et normativités La notion de positivisation du droit occupe également une place importante dans les travaux de Baudouin Dupret, qui analysent ainsi la diffusion mondiale d'un modèle dans lequel le droit est principalement identifié aux normes posées ou reconnues par les institutions étatiques.

Il décrit l'émergence du droit positif à partir de la fin du XVIIIe siècle comme une transformation historique majeure dans la manière de concevoir le phénomène juridique. Sa diffusion dans les sociétés musulmanes aux XIXe et XXe siècles ne correspond, selon lui, ni à une simple occidentalisation ni à la poursuite d'un droit islamique préexistant. Elle constitue une transformation des modes de production et d'identification des normes, à savoir la constitution d'ordres juridiques nationaux, la codification, la centralisation de la production normative et le  développement d'institutions judiciaires étatiques.

Dans cette perspective, Dupret distingue le droit d'autres formes de normativité. Une règle morale, religieuse, coutumière ou sociale n'est pas nécessairement juridique du seul fait qu'elle oriente les conduites. Elle peut cependant être juridicisée lorsqu'elle est reprise, reconnue ou transformée par les institutions du droit positif. Cette distinction conduit Dupret à prendre ses distances avec certaines conceptions extensives du pluralisme juridique qui qualifient de « droit » toute forme organisée de normativité sociale. Dupret (2021, p. 31) avertit ainsi que toute tentative de définition pluraliste entraîne une « dilution extrême » de la notion même de droit, rendant sa caractérisation difficile.

Praxéologie du droit et ethnométhodologie Baudouin Dupret a parallèlement développé une approche praxéologique du droit, inspirée notamment de l'ethnométhodologie d’ Harold Garfinkel et de John Heritage, de l'analyse conversationnelle et de la philosophie du langage ordinaire, notamment celle de Ludwig Wittgenstein.

Selon Dupret, l'approche praxéologique consiste à étudier le droit à partir des activités par lesquelles les acteurs accomplissent concrètement une action juridiquement intelligible. Elle porte notamment sur le travail d’acteurs du droit, incluant les acteurs du monde judiciaire (magistrats, policiers, avocats, greffiers, et autres participants aux procédures judiciaires). Cela va de la sélection des règles pertinentes et de la qualification des faits à l'établissement des preuves et à la rédaction des décisions.

Cette approche se démarque à la fois d'une conception strictement formaliste du droit et de certaines formes de sociologie du droit, souvent peu attentives au travail des acteurs. Dupret souligne qu'une règle juridique ne détermine pas mécaniquement son application. En effet, son sens et sa pertinence sont produits dans des circonstances concrètes, qui nécessitent une attention particulière à la manière dont les acteurs eux-mêmes comprennent et organisent leur activité comme une activité juridique.

L'ethnométhodologie conduit ainsi Dupret à adopter une forme d'indifférence ethnométhdologique. En l’occurrence, le rôle principal du chercheur consiste à suspendre tout jugement épistémique ou moral sur les objets décrits. Le droit est ainsi étudié comme une activité pratique, située et observable.

Il explique que si la qualification juridique des faits est une construction collaborative et négociée entre les différents acteurs du procès, cela reste une négociation fortement contrainte par le cadre institutionnel et l’asymétrie des positions. La qualification juridique demeure une opération institutionnalisée et profondément asymétrique, opposant ceux qui jugent à ceux qui sont jugés.

Droit et moralité Les rapports entre droit et morale constituent un autre axe important des recherches de Baudouin Dupret, notamment à partir de ses enquêtes sur la justice pénale égyptienne. Il s'intéresse notamment à l'affaire dite du Queen Boat où il étudie la mobilisation par les acteurs de la catégorie de « perversion » (shudhûdh), qui ne repose sur aucune qualification juridique explicite, mais dont le sens est construit et négocié au cours des interactions.

A cet égard, l’approche préconisée par Dupret consiste à observer comment des catégories morales sont produites et rendues pertinentes au cours de l'activité judiciaire. L'analyse d'interrogatoires, de dossiers judiciaires et de jugements montre notamment comment des notions telles que la normalité, la déviance, l'intention, la responsabilité ou la respectabilité sont mobilisées pour caractériser des personnes et des comportements. 

Publications principales Ses nombreuses publications portent sur les thématiques évoquées dans diverses langues dont principalement l'anglais et le français, mais également l'espagnol et le portugais.

Monographies

La Charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel, Paris, La Découverte, 2014. De la charia au droit musulman. Dynamiques du positivisme en terre d’islam (Dalloz/Sciences Po, 2025). Positive Law from the Muslim World, Cambridge: Cambridge University Press, 2021, 328 p. Le Jugement en action. Ethnométhodologie du droit, de la morale et de la justice en Egypte, Genève, Librairie Droz, 2006, 491 p. Au nom de quel droit. Répertoires juridiques et référence religieuse dans la société égyptienne musulmane contemporaine, Paris, Maison des sciences de l’homme, coll. Droit et Société, 2000, 360 p.

Ouvrages collectifs

Le droit en acte. Ethnométhodes du travail juridique (avec J. Colemans, E. González-Martínez, B. Truffin, J.M. Weller), Mare & Martin, 2026, 424 p. Equality, Plurality and Personal Status Laws: A Research Companion (avec Bernard-Maugiron, N., Dupret, B., Halpérin, J.-L., Kanchana, R., Yakin, A.U., & Zemirli, Z.A), Routledge, 2026, 672 p. State Law and Legal Positivism: The Global Rise of a New Paradigm, Leiden Brill, 2021.