Les sources antiques sur la Guerre de Troie désignent l'ensemble des textes, poèmes et compilations produits dans l'Antiquité grecque et romaine qui transmettent, racontent ou commentent le mythe de la guerre opposant les Grecs achéens à la cité de Troie (Ilion). Parmi les grands cycles mythiques que la tradition épique grecque a mis en forme, aucun autre ensemble légendaire, qu'il s'agisse de l'expédition des Argonautes, des aventures d'Héraclès ou de l'histoire de la dynastie thébaine des Labdacides, n'a connu un développement comparable ni une postérité aussi durable.
Constituées dès les VIII et VII siècles avant J.-C., les épopées ont fixé les légendes troyennes tout en garantissant leur transmission sur la longue durée. Relayées par les traditions populaires, reprises et transformées par les poètes, puis portées sur scène par les tragiques, elles ont engendré un corpus d'une exceptionnelle diversité qui s'étend sur plus d'un millénaire, jusqu'aux compilations mythographiques et aux récits pseudo-historiques de l'Antiquité tardive.
Si l’Iliade et l’Odyssée attribuées à Homère constituent le socle fondateur et la référence incontournable de la tradition troyenne, elles ne représentent qu'une fraction d'une enquête beaucoup plus vaste.
Dans les dernières décennies du VI siècle, sous l'effet conjugué de facteurs politiques, géographiques et de mécénat, une confrérie de rhapsodes, les Homérides, parvint à imposer sa propre version du cycle troyen comme canon de référence. Tout ce qui en fut exclu survécut quelque temps dans un rôle marginal, avant d'être définitivement oublié.
La guerre de Troie dans le Cycle épique
Le Cycle épique troyen est l'ensemble le plus cohérent de la tradition épique grecque consacrée à la guerre de Troie. Six poèmes — les Cypriens, l’Éthiopide, la Petite Iliade, l’Iliou persis, les Nostoi et la Télégonie — s'articulent autour de l’Iliade et de l’Odyssée pour couvrir la totalité du conflit troyen, de ses origines mythiques à ses dernières conséquences. La complémentarité de ces œuvres est manifeste. Les Cypriens s'interrompent exactement là où commence l’Iliade, l’Éthiopide en prend immédiatement la suite, et la Télégonie prolonge lOdyssée en narrant les aventures d'Ulysse annoncées au chant XXIII. Les poèmes cycliques se distinguent cependant des épopées homériques par leur structure : tandis que l’Iliade et l’Odyssée concentrent leur récit sur un épisode restreint — quelques semaines de la dixième année du siège pour l'une, le retour d'un seul héros pour l'autre —, les poèmes du Cycle adoptent une narration chronologique et continue embrassant l'ensemble de la saga troyenne.
La cohérence de cet ensemble ne résulte pas d'un plan concerté. Des contradictions entre les différentes épopées, ainsi que des chevauchements narratifs, témoignent d'une composition échelonnée. On peut distinguer plusieurs grandes étapes. Entre 750 et 600, des poèmes oraux portant sur des thèmes héroïques variés — dont la guerre de Troie — émergent et se perpétuent. De 660 et 600, certaines épopées de grande envergure sont fixées par écrit, dont l’Iliade, l’Éthiopis, l’Iliou Persis et l’Odyssée. Entre 600 et 550, d'autres poèmes sont créés ou remaniés pour combler les lacunes de la séquence — les Nostoi, la Petite Iliade, les Chants Cypriens — ou pour la prolonger avec la Télégonie, formant ainsi un Cycle troyen non officiel.
Les délimitations entre œuvres pouvaient d'ailleurs varier selon les lecteurs et les traditions. Ainsi Aristote semble avoir lu une Petite Iliade qui intégrait des épisodes que l'on attribue ordinairement à l’Iliou persis, tandis que Pausanias cite des passages de Leschès « en l’Iliou persis », formule qui laisse penser qu'une section de la Petite Iliade de cet auteur traitait de la destruction de Troie. Certains événements — comme Ménélas laissant tomber son épée à la vue d'Hélène, ou Néoptolème tuant Astyanax — sont ainsi attestés dans la Petite Iliade, alors qu'on les attendrait plutôt dans l’Iliou persis. Longtemps considérées comme « homériques », ces œuvres ne sont clairement distinguées de l’Iliade et de l'''Odyssée qu'à partir d'Aristote, et leurs auteurs demeurent anonymes jusqu'à l'époque romaine, période à laquelle des noms commencent à leur être attribués.
Les deux grandes sources permettant de reconstituer le contenu du Cycle épique troyen sont la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore et les résumés de Proclus, conservés dans sa Chrestomathie. Bien qu'ils présentent d'importantes similitudes de contenu, chaque œuvre contient des détails absents de l'autre, ce qui exclut toute dépendance directe et suggère qu'ils dépendent tous deux d'une source mythographique commune aujourd'hui perdue. Proclus est toutefois plus précis sur les œuvres elles-mêmes, indiquant leurs titres, leurs auteurs et leur nombre de livres, tandis que la Bibliothèque constitue un manuel mythologique à vocation plus générale. La séquentialité apparemment sans faille que présentent les résumés de Proclus est en grande partie le résultat d'un travail éditorial progressif. Les contradictions entre les Cypriens et l’Iliade — notamment sur l'itinéraire du navire de Pâris — ont disparu dans les résumés, qui harmonisent les versions divergentes. On attribue ce lissage à plusieurs strates successives d'intervention : les rhapsodes qui assemblaient les sujets de différentes épopées pour leurs performances, les érudits qui constituèrent le Cycle au IV siècle, les éditeurs hellénistiques, et enfin Proclus lui-même ou ses prédécesseurs.
La période 350-320 correspond à l'étape de constitution formelle du Cycle. C'est à ce moment-là qu'un éditeur, que certains identifient à Phayllos, a organisé un grand nombre d'épopées en un ensemble cohérent. Il a également rédigé un texte normatif qui les définissait et en a fourni un abrégé en prose. À compter du II siècle de notre ère, cet abrégé fut amplement usité par les mythographes, tandis que les poèmes originaux, à l'exception de l’Iliade et de l’Odyssée, sombraient progressivement dans l'oubli. Après le II siècle, leur contenu n'était plus accessible que par l'intermédiaire de l'abrégé et des textes qui en dérivent. De nouvelles épopées vinrent alors combler ce vide, traitant des Posthomerica (Triphiodore, Quintus de Smyrne) ou des Antehomerica (Coluthos).
L'étape décisive dans la transmission du Cycle troyen fut l'ajout des résumés de Proclus, extraits de sa Chrestomathie, en prolégomènes à plusieurs manuscrits de l’Iliade — dont le Venetus A (Marcianus Gr. 454, X siècle), principal témoin de ces textes. Cette opération transforma profondément la fonction des résumés : d'informations bibliographiques sur des poèmes autonomes, ils devinrent une introduction narrative destinée à préparer le lecteur à la lecture de l’Iliade. La formule grecque ἐπιβάλλει τούτοις (« vient à la suite de cela »), placée avant le résumé des Cypriens, indique en outre que la section troyenne du Cycle faisait suite, dans la Chrestomathie originale de Proclus, à une section thébaine aujourd'hui perdue.
La guerre de Troie comme manière tragiques et ses réinterprétations
Les poètes tragiques constituent une source majeure sur la guerre de Troie. Ils ont conservé des éléments du cycle épique aujourd'hui perdu et en ont profondément transformé la matière. Selon un adage bien connu rapporté par AthénéeAthénée, Deipnosophistes, VIII, 347e., Eschyle lui-même aurait caractérisé ses pièces comme « des bribes du grand festin homérique ». Cette formule dit à la fois la dépendance et la sélectivité du genre tragique à l'égard de l'épopée. L'apport des tragiques est cependant de nature différente de celui de celle-ci. Les combats eux-mêmes y sont quasi absents. C'est aux marges du conflit que la tragédie s'attache : ce qui précède la guerre, comme le sacrifice d'Iphigénie ou le départ de la flotte ; ce qui conditionne l'issue du conflit sans relever du combat, comme la folie d'Ajax ou l'arc de Philoctète ; et surtout ce qui suit la guerre, avec la chute de Troie, le sort des captives et les retours meurtriers. Les quinze tragédies attiques d'Eschyle, Sophocle et Euripide consacrées à la guerre de Troie couvrent ainsi l'ensemble du conflit et de ses suites, de 458 à 400 av. J.-C. ELa plupart furent portées sur scène durant la période de la guerre du Péloponnèse. Ces auteurs exploitent des épisodes ou des conséquences du mythe plutôt qu'ils n'en racontent le déroulement. Ils présupposent chez le spectateur une connaissance préalable de la tradition, ce qui leur permet de travailler sur l'écart entre la version attendue et le choix dramatique effectif. Puisant dans les épopées cycliques en grande partie disparues, ils en ont transmis et réinterprété les légendes en faisant de la guerre de Troie le support d'une réflexion morale et politique renouvelée à chaque génération. Il convient enfin de rappeler que les textes de ces œuvres n'étaient pas encore fixés au v siècle av. J.-C. Le processus d'édition et de canonisation ne s'acheva qu'environ deux siècles plus tard, à Alexandrie ce qui vaut, dans une certaine mesure, pour le texte des épopées homériques elles-mêmes.
Eschyle : le silence comme choix dramatique
Le traitement du sacrifice d'Iphigénie illustre la liberté prise par les tragiques vis-à-vis de leurs sources. Les Chants Cypriens fournissaient une explication rationnelle à la colère d'Artémis — Agamemnon ayant tué une biche sacrée —, et introduisaient une substitution de la jeune fille par une biche au dernier moment. Eschyle choisit délibérément d'écarter ces deux éléments : il tait les causes de la colère divine et supprime la substitution finale, ce qui aurait ôté tout sens dramatique à la scène. Toute l'attention se concentre ainsi sur la responsabilité morale d'Agamemnon, placé face à une alternative réelle entre laquelle il dispose d'une liberté effective ; c'est dans cette décision elle-même que réside la source première du destin tragique , p. 3-5.. La dimension politique est introduite par le chœur de lAgamemnon : reconnaissant que la faute de Pâris et d'Hélène ne saurait justifier le prix exorbitant payé par les familles grecques, il remet en cause le droit des chefs à engager un conflit pour un grief privé — première politisation explicite de la guerre de Troie dans la tragédie, p. 100-101..
Euripide : les victimes et la remise en cause du mythe
Cinquante ans après Eschyle, Euripide pousse ces transformations plus loin encore, en déplaçant le regard vers les victimes de la guerre. Dans l'''Iphigénie à Aulis, la jeune fille n'est plus immolée de force mais accepte librement sa mort. Ce renversement est caractéristique de la tragédie tardive, qui abandonne la violence épique pour s'attacher aux sentiments et aux réactions intérieures des personnages. Les Troyennes (415 av. J.-C.), jouées l'année même du massacre de Mélos et du vote de l'expédition de Sicile, explorent les conséquences de la guerre pour les vaincus. La pièce présente les caractéristiques du thrène rituel : l'absence de péripétie n'y est pas un défaut de construction, mais la traduction dramatique de l'instant unique et irréversible de la défaite, p. 2-6, 17-18.. Cette relecture politique s'inscrit dans un mouvement plus large : au V siècle, les Troyens sont progressivement assimilés aux Perses et aux Barbares dans l'art et la tragédie athéniens, p. 104., et la pièce peut être lue comme une prophétie funeste pour Athènes, Euripide usant du thrène féminin comme instrument de critique politique, p. 18-22..