La théorie de l'origine khazare ashkénaze ou mythe khazar pour ses opposants est une hypothèse historique qui postule que les ashkénazes descendent principalement, ou en grande partie, des juifs Khazars, ayant subi une diaspora à la suite de la chute du Khaganat khazar. Cette hypothèse est encore parfois utilisée dans des théories du complot antisémites et dans diverses approches antisionistes. Maurice Fishberg, The Jews: A Study of Race and Environment..
À la fin du XIXe siècle, Ernest Renan et d'autres chercheurs ont émis l'hypothèse que les Juifs ashkénazes d'Europe descendent de réfugiés ayant migré vers l'ouest, fuyant l'effondrement du khaganat. Bien que cette hypothèse ait été évoquée sporadiquement par plusieurs chercheurs depuis lors, elle a acquis une notoriété beaucoup plus large avec la publication de l'ouvrage d'Arthur Koestler, La Treizième Tribu en 1976. Elle a été récemment remise au goût du jour par le généticien Eran Elhaik, qui a mené en 2013 une étude visant à la confirmer.
La génétique n'est pas parvenue à mettre en évidence une origine khazare et certains généticiens concluent que ce lien est improbable car aucun marqueur de la région du Caucase n'a été identifié. Atzmon et al. ont mis en évidence un mélange d'origines proche-orientales et sud-européennes/méditerranéennes chez les Ashkénazes, sans toutefois exclure un certain métissage avec des populations khazares et slaves après l'an 1000. Xue et al. estiment qu'une origine exclusivement khazare/turque/moyen-orientale est hors de question, compte tenu de la complexité des métissages ashkénazes.
Certains antisionistes invoquent l’hypothèse khazare pour tenter de discréditer la revendication des Juifs modernes sur la Terre d’Israël. L’hypothèse khazare est également parfois invoquée dans des arguments antisémites promus par les adeptes de divers mouvements et idéologies pour exprimer la croyance que les Juifs modernes ne sont pas de véritables descendants des Israélites.
Histoire attribue au rabbin ukrainien Isaac Baer Levinsohn (1788-1860) la première mention d'un lien entre les Juifs ashkénazes et Khazars. Selon , Levinsohn est d'avis que les Juifs russes sont originaires des rives de la Volga.
L'hypothèse est toutefois déjà avancée, en 1808, par qui propose l’idée que les fondateurs varègues de la Rus'de Kiev sont en réalité des Khazars. L’historien russe Nikolaï Karamzine reprend cette thèse, affirmant qu’un nombre considérable de Khazars ont quitté la Khazarie pour la Rus’ de Kiev à l’époque de (980-1015). Dès 1847, l’orientaliste allemand suggère que la migration des Khazars aurait pu contribuer à la formation du noyau de la population juive d’Europe orientale.
Par la suite, Abraham Eliyahu Harkavi suggère en 1869 qu'il pourrait exister un lien entre les Khazars et les Juifs européens. Trois ans plus tard, cependant, en 1872, un Karaïte de Crimée, Abraham Firkovich, affirme quant à lui que les membres de sa secte turcophone descendent de Turcs convertis au judaïsme. Cette hypothèse, selon laquelle les descendants de Khazars convertis au judaïsme constituent une part importante des Ashkénazes, est proposée pour la première fois au public occidental par Ernest Renan en 1883.
Cette idée est également reprise par l'historien économique et sioniste généraliste polono-juif Yitzhak Schipper en 1918, par l'anthropologue de Harvard en 1923 et par l'écrivain H. G. Wells en 1921, qui l'utilisent pour affirmer que « la majeure partie du peuple juif n'a jamais été en Judée ».
En 1943, Abraham Polak publie une monographie dans laquelle il conclut que les Juifs d'Europe orientale proviennent de Khazarie.
Lors des débats précédant le plan de partage de la Palestine, et Edward Spears, réfutent les arguments sionistes en affirmant que les immigrants juifs en Palestine mandataire descendent de païens convertis et non d'Israélites. Cette position est partagée par les antisionistes, juifs comme non juifs. Faris al-Khoury et Jamal al-Husseini reprennent également cet argument.
L'hypothèse khazare-ashkénaze est portée à l'attention d'un public beaucoup plus large avec la publication, en 1976, de l'ouvrage d'Arthur Koestler, La Treizième Tribu, qui avance des affirmations catégoriques quant à l'existence d'un héritage khazar parmi les Ashkénazes, notamment l'argument selon lequel les Juifs n'auraient pu atteindre 8 millions de personnes en Europe de l'Est sans la contribution des Khazars.
Cette théorie a été utilisée pour remettre en question la notion de peuple juif. Elle a récemment connu un regain d'intérêt à travers diverses approches, allant de la linguistique à l'historiographie, en passant par la génétique des populations. Dans une perspective académique générale, l'idée que les Khazars se seraient convertis en masse au judaïsme, tout comme l'hypothèse selon laquelle ils auraient émigré pour former le noyau du judaïsme ashkénaze, demeurent des sujets très polémiques.
En 2011, dans son ouvrage The Story of the Jews, Simon Schama reprend le récit traditionnel d'une conversion des Khazars sous des rois d'ascendance juive lointaine qui auraient initié des réformes de judaïsation au sein de la population. En juin 2014, Shaul Stampfer publie un article contestant l'hypothèse khazare, la jugeant non fondée sur des sources contemporaines de la période khazare et affirmant : « Une telle conversion, aussi belle soit-elle, n'a jamais eu lieu. »
Débats
Défenseurs vignette|Lettre de Kiev datant de 930, écrite par une communauté juive khazare à Kiev. Il s'agit d'une recommandation (plaidoyer) en hébreu écrite au nom d'un membre de cette communauté. Des historiens pensent que la lettre date d'une époque où les Khazars n'étaient plus une force dominante dans la politique de la ville.Elle est découverte en 1962 lors d'une étude des documents de la Gueniza du Caire par Norman Golb de l'université de Chicago. Cette lettre fait partie d'une énorme collection apportée à Cambridge par Solomon Schechter de la Gueniza. En 1883, Ernest Renan écrit dans Le Judaïsme comme race et religion : Cité par Gilles Lambert dans Arthur Koestler, La Treizième Tribu, Texto, 2008, 12.
En 1940, l'historien français Marc Bloch, qui se présente comme Juif par la naissance et non par religion, dit en introduction de L'Étrange Défaite que « juif » désigne « un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave »Marc Bloch, L'étrange défaite, en ligne sur Les Classiques des sciences sociales, page 6. .
En 1943, l'historien israélien Abraham Polak publie son livre sur l'histoire des Khazars et émet deux hypothèses : la première est l'origine non moyen-orientale de la plupart des Juifs d'Europe orientale ; la seconde selon laquelle le yiddish serait né en Crimée et non en Allemagne, comme on le croyait précédemment.
En 1954, l'orientaliste britannique publie une Histoire des Khazars juifs qui développe l'hypothèse khazare.
En 1976 le livre d'Arthur Koestler, La Treizième Tribu, popularise auprès du grand public l'idée selon laquelle les Juifs ashkénazes descendraient des Khazars.
La théorie connaît un regain d'intérêt avec la publication du livre Comment le peuple juif fut inventé de l'historien israélien Shlomo Sand, qui reprend les idées de Koestler pour étayer sa propre thèse selon laquelle la diaspora juive serait le fruit de conversions successivesShlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Librairie Arthème Fayard, 2008, .. En France, Marc Ferro reprend ce thème, qu'il élève au rang de Marc Ferro, Les Tabous de l'histoire, Pocket, . ; ailleurs, il explique que bien des Juifs Marc Ferro, Les oubliés de l'Histoire, Communication, La mémoire et l'oubli, , 1989, p. 57-99.. L'écrivain Marek Halter a aussi popularisé cette thèse dans son roman Le Vent des KhazarsMarek Halter, Le Vent des Khazars , Robert Laffont, 2001.
Opposants L'hypothèse khazar reste cependant régulièrement réfutée. s'amuse de la mention des Khazars dans l’Encyclopédie Mikhlal (une référence des jeunes Israéliens des années 1950) et de l'usage qui en est faitIsrael Bartal, L'invention d'une invention, Cités, , 2009/2.. D'autres rejettent cette hypothèse en des termes catégoriques : « théorie sans fondement »
, , notent qu'elle n'est reprise que par peu d'historiens. et qu'un lien avec la Khazarie ne saurait concerner qu'une faible partie des communautés juives d'Europe orientale..
Le livre de Koestler a été combattu par qui ne lui trouve aucune base scientifique ou historiographiqueChimen Abramsky, The Khazar Myth, Jewish Chronicle, avril 1976, p. 19., et par l'historien Hyam Maccoby qui dénonce son supposé racismeHyam Maccoby, Koestler's Racism, Midstream, 23, mars 1977. ; de nombreuses erreurs lui étaient reprochées, notamment sur des étymologies et dans l'interprétation des sources Neil McInnes, Koestler and His Jewish Thesis, The National Intersest, automne 1999 (lire en ligne).. Selon l'historien britannique Bernard LewisBernard Lewis, Semites and Anti-Semites, W.W. Norton and Company, , 48 :En 2011, l'historien Moshe Gil, spécialiste des interactions entre Juifs et musulmans, publie une étude détaillée de l'ensemble des sources primaires arabes évoquant une conversion des Khazars au judaïsmeMoshe Gil, « Did the Khazars Convert to Judaism? », Revue des Études Juives, vol. 170, no. 3-4, juillet-décembre 2011, p. 429-441. Résumé en ligne.. Selon Gil, il n'est pas possible de fonder sur ces sources la conversion des Khazars au judaïsme. , conclut-il. Cette conclusion a été aussitôt réfutée par le byzantiniste français , qui a souligné que Moshe Gil avait inexplicablement négligé le témoignage d'Ibn al-Faqih, Persan du , et minoré sans raison celui de son contemporain Al-Mas'ûdî, mais surtout qu'il avait tout simplement écarté tous les témoignages non-arabes indépendants sur la conversion des Khazars. La réalité historique de la conversion ne fait donc pas de doute pour Zuckerman, qui renvoie dos à dos Shlomo Sand et Moshe Gil, dont les manquements méthodologiques lui paraissent équivalentsConstantin Zuckerman, « On the Kievan Letter from the Genizah of Cairo », Ruthenica 10 (2011), p. 18 : ..
En , , professeur à l'université hébraïque de Jérusalem, publie un article concluant que la conversion d'. Il attaque donc non seulement la thèse de l'origine des juifs ashkénazes mais la conversion même des khazars, dont il affirme qu'il n'y a pas de preuves archéologiques. ni documentaires Jewish World Features - Jews are not descended from Khazars, Hebrew University historian says, Haaretz, 26 juin 2014..
Études génétiques En , paraît dans la revue britannique Genome Biology and Evolution une étude conduite par , généticien à l’université Johns-Hopkins, qui va dans le sens de l'« hypothèse khazare »« Les Juifs d'Europe sont-ils originaires de Palestine ? », sur geopolis.francetvinfo.fr, 17 janvier 2013.« Et si les juifs ashkénazes descendaient des Turcs… », leparisien.fr, 24 janvier 2013.. Elle a comparé les génomes : .. Pourtant Shaul Stampfer déclare qu'elle est basée sur l'analyse de l'ADN de douze Juifs ashkénazes d'Europe de l'Est seulement et, de plus, à défaut d'ADN khazar, qu'elle les compare à l'ADN d'Arméniens et de Géorgiens Shaul Stampfer, art. cit., p. 3 : ..