La pratique des jeux et sports traditionnels en Tunisie regroupe diverses pratiques corporelles, ludiques et sportives attestées avant la diffusion des sports modernes dans le pays. Ils comprennent notamment des jeux de balle (koura et egfa), des jeux de coups de pied (rekla), des combats au bâton (zgara), des formes de lutte (grech ou krech), la course de fond (reqqâç), des pratiques équestres telles que la fantasia ainsi que des exercices acrobatiques ou rituels liés aux confréries. Souvent associées aux fêtes religieuses et aux grands moments de la vie collective, ces pratiques relèvent du patrimoine culturel immatériel davantage que du sport de compétition.

Ethnologie Les deux principales études consacrées au sujet sont publiées en 1986 par les Cahiers de la Méditerranée : l'article de Borhane Errais et Mohamed Ben Larbi intitulé « Ethnographie des pratiques corporelles dans la Tunisie pré-coloniale »., et celui d'Abdelwaheb Chahed intitulé « Pratiques corporelles et sportives dans la culture tunisienne ».. Les auteurs y proposent une classification de ces activités selon leurs fonctions ludique, rituelle ou mystique, et professionnelle ou militaire, en s'appuyant notamment sur les travaux antérieurs de l'orientaliste Louis Mercier. et du peintre-voyageur Charles Lallemand.. Certaines pratiques de combat, comme la lutte, le combat au bâton ou la rekla, sont également présentées dans le cadre d'initiatives de valorisation patrimoniale comme des arts martiaux..

Histoire Antiquité

vignette|Pugilistes aux prises, Thuburbo Majus, fin du , musée national du Bardo (Tunis).

Plusieurs mosaïques découvertes en Tunisie — notamment celle conservée au musée archéologique de Gafsa, ainsi que d'autres provenant de Carthage, Thuburbo Majus et Dougga — représentent des scènes de jeux athlétiques, de pugilat et de courses de chars, témoignant de la place de ces activités dans la province romaine d'Afrique.

Moyen Âge et période ottomane Sous les dynasties arabo-musulmanes puis sous l'autorité ottomane, les pratiques de lutte, de combat au bâton et les exercices équestres demeurent associés aux fêtes religieuses, aux foires et à la culture guerrière. Errais et Ben Larbi distinguent une lutte arabo-berbère rurale, essentiellement ludique, d'une lutte professionnelle d'origine ottomane : les lutteurs de cette dernière, appelés bahlaouane (pehlivan en turc), se produisent à la cour beylicale, comme en témoigne une aquarelle du consul Filippi conservée dans les Relations inédites publiées par Charles Monchicourt.. Cette pratique est rapprochée par l'historien des sports Jean Le Floc'hmoan des gouressis, lutteurs de cour des sultans ottomans qui s'enduisaient le corps d'huile pour offrir moins de prise..

Plusieurs jeux d'opposition sont également attestés. La rekla (), apparentée par Louis Mercier à la savate, oppose deux adversaires qui cherchent, en pivotant sur un pied, à atteindre le flanc de leur partenaire avec l'autre jambe.. La zgara, combat au bâton à la fois martial et chorégraphique, est exécutée par des bateleurs spécialisés lors des grandes fêtes religieuses ; Lallemand la décrit comme très répandue dans la Tunisie de la fin du . Deux jeux de balle sont décrits par Mercier d'après l'orientaliste Edmond Doutté. : la koura, apparentée à la soule, et l'egfa, jeu de crosse comparable au hockey, signalé par Lallemand à Mahdia dès 1892.. Une variante acrobatique de la koura impose au joueur qui réceptionne la balle d'exécuter une pirouette sur les mains (itchekleb) avant de porter un coup à l'adversaire le plus proche. Plusieurs ethnographes du début du , notamment Doutté, Émile Laoust. et Lucien Bertholon., ont interprété la koura comme la survivance d'un rite agraire d'invocation de la pluie — une lecture diffusionniste caractéristique de l'ethnographie de cette époque, rapportée comme telle par Errais et Ben Larbi sans être réévaluée depuis.

Plusieurs confréries originaires du Maroc, notamment les Ouled Sidi Hmed ou Moussa et les Aïssawa, pratiquent par ailleurs une gymnastique traditionnelle (sauts périlleux et pyramides humaines) lors des fêtes religieuses. Le folklore du Sud tunisien conserve la danse el bahri, à l'origine de la pratique de transe à visée thérapeutique connue sous le nom de stambeli.

La transhumance a par ailleurs façonné une corporation de coureurs-messagers professionnels, les reqqâç, dont l'endurance est documentée par Mercier. et par le médecin Fernand Lagrange.. La fantasia (laʿb el-kheïl ou laʿb el-baroud), exercice équestre préparatoire à la guerre, occupe également une place importante dans la vie maghrébine.

Enfin, la conception hygiéniste de l'islam — prière quotidienne assimilée par Errais et Ben Larbi à une gymnastique et ablutions rituelles — explique en partie la multiplication des hammams, plus de trois cents à Kairouan au selon une étude publiée par le Bulletin économique et social de la Tunisie..

Protectorat français Sous le protectorat français (1881-1956), les activités physiques occidentales (escrime, gymnastique, tir et football) se développent par le biais de l'armée, des écoles et de sociétés sportives françaises, italiennes ou israélites, qui coexistent d'abord avec les pratiques traditionnelles avant de les supplanter progressivement. Des associations tunisiennes se créent en retour, comme La Musulmane (1903), fondée par d'anciens élèves du collège Sadiki, puis l'Espérance sportive de Tunis (1919) ou le Club africain (1920).

Errais et Ben Larbi expliquent ce recul des pratiques traditionnelles par les transformations structurelles de la période coloniale : sédentarisation des populations nomades, recul des disettes (et donc des rites de pluie comme la koura) et modernisation des transports et des services postaux entraînant la disparition des reqqâç. S'appuyant sur les travaux du sociologue Émile Sicard, qui évalue à un siècle et demi environ la durée nécessaire à l'effacement complet d'une tradition dans les sociétés à dominante agraire., les auteurs estiment que les 75 années du protectorat constituent un délai trop court pour expliquer, par le seul effet générationnel, la rapidité de cette disparition, et y voient plutôt l'effet d'une rupture brutale et exogène imposée par la situation coloniale. Ils notent en revanche que l'islam a constitué un pôle de résistance culturelle plus efficace, ce qui explique la persistance discrète de pratiques comme le stambeli.

Après l'indépendance Après l'indépendance en 1956, la politique sportive nationale, définie par un discours-programme du président Habib Bourguiba en , privilégie le développement des disciplines olympiques modernes (lutte gréco-romaine, judo, karaté et taekwondo). Un décret-loi de 1960 crée le Comité national olympique tunisien et le Comité supérieur des sports ; la formation des cadres est confiée à l'Institut national des sports, créé dès 1957. Faute de structures fédérales, les jeux traditionnels deviennent principalement des pratiques patrimoniales, encore observées lors des mariages et des fêtes religieuses.

Redécouverte patrimoniale En 2000, Ezzeddine Bouzid soutient, à l'université Paris-Descartes (Paris-V), sous la direction de Pierre Parlebas, fondateur de la praxéologie motrice, une thèse comparant les jeux sportifs de la Tunisie romaine à ceux pratiqués de nos jours dans l'archipel des Kerkennah.. En 2007, il fonde l'Association tunisienne de sauvegarde des jeux et sports du patrimoine, avec le soutien de l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences. Dans les années 2010, la lutte krech fait l'objet d'initiatives de revitalisation — stages et démonstrations à Gafsa, Douz et Mahdia — menées notamment avec le concours du lutteur breton Guy Jaouen, et est présentée lors de rencontres internationales comme le « Gourenathlon » en Bretagne..

Principales pratiques Errais et Ben Larbi répartissent les pratiques corporelles de la Tunisie précoloniale en trois grandes catégories selon leur fonction : ludique, rituelle ou mystique, et professionnelle ou militaire.

Jeux de balle

La koura (de l'arabe kūra pour ) oppose deux équipes qui cherchent, au pied, à conduire une balle dans le camp adverse, selon un principe proche de celui de la soule. Le terme est par la suite repris pour désigner les sports collectifs modernes en arabe tunisien : kourat el-kadem (football) et kourat ettayira (volley-ball). L'egfa, signalée par Charles Lallemand à Mahdia en 1892, s'apparente à un jeu de crosse comparable au hockey, la balle étant conduite avec un bâton recourbé taillé dans une branche de palmier.

Jeux de coups de pied (rekla) La rekla () est un jeu d'opposition que Louis Mercier rapproche de la savate. Deux adversaires cherchent à se déséquilibrer en pivotant sur un pied et en frappant l'autre à l'aide de la face externe de la jambe, l'objectif étant de marquer un point plutôt que de blesser. Cette pratique n'a jamais fait l'objet d'une codification sportive moderne et semble avoir pratiquement disparu.

Combat au bâton (zgara) La zgara est une pratique de combat au bâton à la fois martiale, ludique et chorégraphique, que Mercier présente comme une forme d'escrime académique répandue en Afrique du Nord, des îles Canaries à l'Égypte. Elle est exécutée par des bateleurs spécialisés lors des grandes fêtes religieuses ; Lallemand la décrit comme particulièrement appréciée du public dans la Tunisie de la fin du . Faute d'avoir été institutionnalisée sous forme de discipline sportive, elle est rarement pratiquée.

Lutte (grech ou krech) La lutte grech ou krech est une forme de lutte debout à prise de ceinture attestée principalement dans le Sahel tunisien — notamment à Sousse, Monastir et Mahdia — ainsi que dans les îles Kerkennah, où elle demeure associée aux communautés de marins-pêcheurs.

Selon Adel Belkahla, cette pratique résulte de l'adaptation locale d'une tradition de lutte introduite durant la période ottomane par des marins et des corsaires, intégrée au contexte culturel et religieux du Sahel au sein d'une tradition soufie connue sous le nom de méthode Moulaoui..

Le krech se déroule sur une aire circulaire sablonneuse (ramla tria) aménagée au centre d'une place publique (batha), à l'occasion des deux Aïds, de la nuit de l'Achoura, des mariages, des circoncisions et de certaines zarda votives.. Les combats sont accompagnés par le tbal (tambour) et la zokra (hautbois), tandis que les zaghārīt (youyous) ponctuent les projections.

Les lutteurs portent une ceinture de cuir épaisse (kimal) servant de principale prise. Il est interdit de lâcher la ceinture, de porter des coups ou de quitter volontairement l'aire de combat ; une manche est remportée dès qu'une partie du corps autre que les pieds touche le sol, la victoire s'obtenant au meilleur des trois manches. Le répertoire technique comprend des projections latérales, des bascules, des crocs-en-jambe et la dharba dakhlania, technique de projection vers l'arrière.

L'arbitre (habbat), généralement un ancien champion, compose les affrontements et peut interrompre le combat. En dehors des fêtes, la pratique est transmise au sein de groupes d'entraînement (taïfa) dirigés par un maître, garant des techniques mais aussi d'un code d'honneur fondé sur le respect et la modestie. Au cours du , le krech connaît un important déclin sous l'effet de la disparition progressive des batha et de la diffusion des sports modernes.

Arts équestres (fantasia)

vignette|Fantasia au Festival international des ksour sahariens à Tataouine.