Crime passionnel est un spectacle et un album-concept créé par Jean Guidoni, sur des paroles de Pierre Philippe mises en musique par Astor Piazzolla, représenté au théâtre des Bouffes-du-Nord en 1982. Conçu comme un « opéra de chambre pour un homme seul », il marque l'apogée de la collaboration entre Guidoni et Philippe, tout en y apportant un nouveau souffle musical grâce aux compositions de Piazzolla. L'album a reçu le Grand Prix du Disque audiovisuel européen en 1982.
L'œuvre se compose de douze chansons et d'un monologue formant un récit centré sur la vie sentimentale réelle ou imaginaire d’un homme solitaire. Le spectacle met en scène un personnage enfermé dans une chambre, qui connaît une passion amoureuse suivie d'une trahison. Bientôt dominé par la jalousie, il sombre dans une spirale de violence et de démence conduisant au meurtre, réel ou fantasmé, de l'être aimé. L'ensemble se présente comme un huis clos psychologique suivant une progression dramatique.
Sur le plan musical, l’œuvre mêle le à des formes plus populaires comme la java. Les paroles, caractérisées par un registre soutenu et de nombreuses références culturelles, abordent des thèmes récurrents chez Pierre Philippe, tels que l'amour, la mort et la folie.
Il existe deux versions discographiques de Crime passionnel. Un enregistrement studio sort d'abord en , c'est le quatrième album de l'interprète. Bien que son succès commercial soit modeste, le disque reçoit un accueil critique favorable et s'impose progressivement comme une référence dans le répertoire de la chanson française. Le spectacle est remonté et rejoué en fin d'année 2000 au Cabaret Sauvage, dont l'enregistrement en public, plus complet que l'album studio, sort en 2001.
Depuis sa création, Crime passionnel a fait l'objet de plusieurs reprises scéniques et d'adaptations internationales, confirmant son importance.
Genèse
Après la publication de l'album Je marche dans les villes, récompensé par le Grand prix de l'académie Charles-Cros, et un spectacle au Théâtre en Rond qui avait obtenu un grand succès critique et public, le chanteur Jean Guidoni est invité par Jacques Chancel dans l'émission Le Grand Échiquier, diffusée le .
Malgré tout, son parolier Pierre Philippe est insatisfait des musiques de ses chansons, dont il considère qu'elles .. Il vient d'écrire les paroles de Tout va bien et demande donc aux producteurs de son partenaire de chercher un nouveau compositeur . Il propose alors le nom d'Astor Piazzolla, dont il est un grand admirateur.
Contre toute attente, l'éditeur de Jean Guidoni parvient à contacter le maestro argentin. qui résidait à l'époque dans la rue Saint-Louis-en-l'Île, en plein cœur de Paris. Il se trouve que ce dernier, qui avait déjà travaillé quelques années auparavant avec plusieurs vedettes de la chanson française comme Georges Moustaki, Guy Marchand ou Marie-Paule Belle, a été emballé par la prestation de Guidoni dans Le Grand Échiquier et accepte immédiatement. Pierre Philippe lui soumet alors l'un de ses derniers textes pour qu'il en compose la musique. Le résultat stupéfie le parolier, qui est aussi impressionné par son interprétation au bandonéon :
vignette|redresse=0.75|droite|Le chanteur Jean Guidoni a créé le spectacle sur la scène des Bouffes-du-Nord. |alt=Portrait en noir et blanc d'un homme en costume en train de chanter dans un micro tenu de sa main droite, avec son bras gauche tirant sa tête en arrière. Après ce premier essai réussi, Pierre Philippe finit par sympathiser avec le musicien argentin., et ce dernier ne tarde pas à lui suggérer de s'. Connaissant bien sa carrière, il est saisi d'angoisse car il savait que Piazzolla avait collaboré avec des prédécesseurs illustres tels que l'écrivain Jorge Luis Borges ou le poète Horacio Ferrer. En s'inspirant du texte de Masque noir qu'il avait déjà écrit, il décide tout de même de commencer à s'atteler avec Piazzolla, durant tout l'été 1981, à l'élaboration des douze chansons qui composeront le futur Crime passionnel.. Souvent qualifié d'« opéra de chambre pour un homme seul », il s'agit avant tout d'un album-concept, bâti autour de la et dont les thèmes ont été choisis en commun par le parolier et l'interprète. D'après Jean Guidoni, qui fut le premier à le créer sur la scène du théâtre des Bouffes-du-Nord, cet « opéra » a été composé essentiellement au piano, un instrument que, selon lui, le maestro maîtrisait moins bien que le bandonéon. Dans une interview de l'époque, le Toulonnais confie aussi à José Artur qu'au tout début de leur collaboration, Piazzolla avait écrit et qui ressemblaient plus aux compositions de Michel Legrand... Avec beaucoup d'humilité, le compositeur n'a alors pas hésité à tout jeter pour réécrire une nouvelle musique plus typique de son style.
Parallèlement, après sa prestation remarquée à l'Olympia en , Guidoni signe un contrat avec Phonogram qui produira l'album studio l'année suivante.
Synopsis Le spectacle s'ouvre sur le décor d'une chambre à coucher habitée par un jeune homme solitaire qui cherche à établir des liens avec ses semblables. Soudain, il ressent une forte passion pour un partenaire qui ne tarde pas à le tromper. En proie à la jalousie, il est bientôt obsédé par des idées criminelles qui aboutissent au meurtre réel ou imaginaire de ce dernier. Il contemple ensuite le cadavre de l'être aimé, en détaillant chaque parcelle de son corps, puis sombre dans la folie avant de constater l'échec de sa vie sentimentale. Dans la scène finale, on assiste à la mort de l'unique protagoniste de ce huis clos, qui finit par se rouler dans un grand lit, dont les draps blancs se tachent alors de sang.
Chansons Analyse musicale vignette|droite|Le Cri d'Edvard Munch est cité dans le texte de Qui crie ?, et a été repris sur la pochette du CD de 2001.|alt=Reproduction d'une lithographie représentant un homme en train de hurler au milieu d'un pont, devant deux passants contemplant le paysage en bas à droite. Écrit entièrement par Pierre Philippe, le livret de Crime passionnel se base sur des thèmes que l'on retrouve régulièrement dans son œuvre, comme l'amour, la mort et la folie. Les textes des chansons fourmillent de références culturelles, et l'auteur recourt à un registre de langue particulièrement recherché ainsi qu'à des techniques littéraires sophistiquées, visant à se rapprocher d'une certaine . Selon Jean Viau, spécialiste des marges de la chanson française, le parolier était à l'époque au
Mis à part Machine à souffrir, un poème crédité du seul Pierre Philippe, tous les morceaux ont été composés par Astor Piazzolla, inventeur du . Contrairement au tango traditionnel qui sert avant tout à accompagner une danse, le style novateur de Piazzolla s'adapte parfaitement à la forme de récit, qui constitue la base de la plupart des textes de Pierre Philippe. Enrichissant le tango avec des emprunts harmoniques ou rythmiques issus du jazz, de la musique baroque ou moderne (Stravinski et Bartók), le caractère à la fois subtil et sauvage du . correspond tout autant à la personnalité du chanteur. Mais loin de se limiter au tango, le compositeur varie régulièrement les rythmes et s'amuse même à pasticher un air de java dans Weidmann. Même si la musique est souvent violente et agressive (comme dans Qui crie ?), un certain lyrisme n'est pas non plus absent (notamment dans Fleurs fanées et Les Draps blancs).
Le Haut Mur Bâti sur des mesures à quatre temps (comme les titres suivants) et écrit sur un tempo noté , Le Haut Mur est le premier titre du spectacle. Il nous présente l'unique personnage du drame en faisant un clin d'œil aux paroles de la chanson titre de l'album précédent Je marche dans les villes, notamment avec les vers suivants : . Ce titre mélancolique et lancinant nous présente un homme dans un état d'attente; et dont est accentuée par la relative lenteur du morceau qui met du temps à s'installer.
Masque noir vignette|redresse=0.85|gauche|Le narrateur de Masque noir se sent victime de persécutions.|alt=Dessin au trait représentant une femme souriante tenant une chandelle à côté d'un homme, les deux portant des masques noirs. Masque noir fait partie des premiers titres composés par Astor Piazzolla. Il figure d'ailleurs dans le programme du premier récital de Jean Guidoni à l'Olympia, donné le ; un concert que l'on retrouve presque intégralement dans le de l'anthologie Y'a un climat… parue en 2024Crédits du coffret ..
Plus encore que le titre précédent, dans lequel le personnage principal rêvait d'un monde , Masque noir évoque la promesse d'une rencontre amoureuse possible, dans un environnement jugé hostile. Mais le narrateur se confronte toujours à l'indifférence, au mépris et se sent persécuté, malgré ses suppliques et ses tentatives désespérées de se faire accepter des autres.
La chanson, qui fait référence entre autres à la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett., est marquée par une grande tension qui s'exacerbe petit à petit jusqu'aux derniers vers qui ramènent le narrateur à sa solitude initiale.
Alors je me suis assis (N°1) Ce morceau en prose est le premier de deux récitatifs, dont les paroles commencent par l'énigmatique phrase Alors je me suis assis. Faute de place, ces deux morceaux ne figurent pas dans l'album studio de 1982, mais font partie intégrante du spectacle. Ils apparaissent également dans la version live enregistrée en 2000, qui en reprend intégralement toutes les pistes dans l'ordre de la partition. Scandé par des accords menaçants, le texte d'Alors je me suis assis (N°1) dépeint la peur qui étreint alors le narrateur en le plongeant dans un univers de fantasmes, donnant l'impression au spectateur que ses divagations ne reposent sur rien de réel.
Coup de cœur Pleine d'allégresse et presque joyeuse sur le plan musical, Coup de cœur est également la première chanson de la partition qui comporte des mesures ternaires. Comme le titre l'indique, le personnage rencontre enfin l'amour et cette romance éclate au grand jour dans le refrain central. Toutefois, d'après l'analyse de Jean Viau, ce bonheur reste ambivalent car les couplets rappellent à la fois le lourd passé de solitude ainsi que le futur danger que peut représenter la passion amoureuse, notamment à cause de l'insistance de mots accentués comme « blêmes », « effroi », « enfer », « blasphème » et surtout « mort », répété par deux fois en toute fin du morceau. Tout comme la première représentation du spectacle aux Bouffes-du-Nord, cette chanson est dédiée à un certain Peter W. qui est apparu, telle une météorite, dans la vie du parolier.
Machine à souffrir Écrit en Israël par le seul Pierre Philippe, Machine à souffrir est un long poème en prose, s'étalant sur cinq pages de la partition officielle. Il débute par les vers suivants : . Cette Machine à souffrir s'avère être l'être aimé par le narrateur, mais transformé en simple . S'amusant à détourner le jargon des modes d'emploi, l'auteur indique à la fin du poème qu'. Même si le genre de la personne aimée n'est jamais indiqué clairement dans le texte de Pierre Philippe, cette Machine à souffrir s'inspire de la figure de Peter W. que l'auteur rencontre plusieurs mois après avoir écrit Coup de cœur. Le jeune homme est présent lors de l'enregistrement de l'album au cours de l'hiver 1981-1982, puis part en Israël afin de fuir ses fréquentations et son addiction à la drogue. Quand il rentre à Paris, il se réfugie alors au domicile du parolier où il décède d'une overdose en .
vignette|redresse=0.65|droite|Les paroles de Solo font un clin d'œil au Toi et moi de Paul Géraldy. |alt=Photo de la page de garde d'un livre de Paul Géraldy traduit en espagnol sous le titre « Tu i Jo ». Tel un comédien de théâtre, Jean Guidoni déclame le poème sur un discret et assez différent des autres musiques écrites par Piazzolla. Absent de l'album studio de 1982, on peut l'écouter dans sa version initiale grâce à l'Inathèque, ou sur disque dans l'enregistrement capté au Cabaret sauvage en 2000.