Charles Lacheroy (, Chalon-sur-Saône - , Rousset)[Archives municipales de Chalon-sur-Saône, année 1906, acte de naissance , cote 2E 113 (avec mentions marginales de mariage et de décès)] était un officier supérieur de l'armée de terre (colonel) ; il fut élève de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr entre 1925 et 1927 (promotion Maroc/Tunisie).
Biographie
Premières années Son père, le sous-lieutenant Alexandre Charles Bernard Lacheroy, mobilisé en 1914 au d'Infanterie, chevalier de la Légion d'honneur, croix de guerre, est tué le à Fleury, devant le fort de Douaumont.
Élevé par son grand-père paternel, ancien combattant de la guerre franco-allemande de 1870, Charles Lacheroy entre à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1925 (après des études secondaires au Prytanée national militaire) et en sort en 1927, parmi les vingt premiers de sa promotion.
Il choisit, après sa scolarité à l'ESM, au vu de ses résultats et de ses souhaits, les troupes coloniales comme arme et plus précisément, l'infanterie en tant que subdivision d'arme. Il exerce alors ses compétences de jeune sous-lieutenant au bataillon de tirailleurs sénégalais en Afrique-Occidentale française puis après 1930 dans la méhariste du Levant en Syrie, et cela jusqu'en 1935.
En 1936, le capitaine Lacheroy est nommé officier instructeur du groupe aérien à Rabat (Maroc), et fait connaissance d'un tout jeune élève sous-lieutenant, polytechnicien, Antoine Argoud, qu'il retrouve une vingtaine d'années plus tard en Algérie.
En 1937, il épouse une jeune fille docteur en médecine ; de cette union naîtront trois enfants.
Seconde Guerre mondiale En 1940, il est accusé d'avoir aidé deux agents de la France libre venus de Londres. Il est donc arrêté et amené à Clermont-Ferrand pour y être jugé devant une cour martiale. Pierre Mendès France, alors lieutenant de l'armée de l'air, est son compagnon de cellule durant sa détention provisoire ; leur passion commune pour le latin les rapproche pour un temps « Le colonel Lacheroy théoricien de l’action psychologique», par Paul Villatoux . In: Jauffret, Jean-Charles Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie. Autrement , 2003 (collection Mémoires/Histoire). 574 pp. . Ouvrage issu du colloque international d’histoire militaire comparée, coorganisé par l’Unité mixte de recherche du CNRS de Montpellier-III (États, Sociétés, Idéologies, Défense) et le Centre d’études d’histoire de la défense (château de Vincennes); Auditorium du CNRS, 7 et 8 octobre 2002.
La cour martiale ayant prononcé un non-lieu, il s'en retourne au Maroc et reçoit quelques mois plus tard, en , une affectation en Tunisie à l'état-major du général Jean de Lattre de Tassigny. En , il est envoyé à Dakar auprès du lieutenant-colonel Salan pour y diriger le bureau de son état-major. Il rejoint Alger à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord et combat en Italie, au sein du corps d'armée, à partir de . Puis, affecté à la 9e division d'infanterie coloniale, il participe à tous ses engagements militaires de la campagne de France (1944), depuis le Rhône jusqu'à la frontière de l'Autriche.
Guerres de décolonisation En 1946, il est présent en Côte d'Ivoire en tant que chef du bataillon autonome de Côte d'Ivoire, et participe à l'écrasement des troubles fomentés par le Rassemblement démocratique africain, ce qui constitue sa première expérience de lutte anti-subversive et de combat contre le communisme international.
En , il est affecté à la Section d’études et d’information des troupes coloniales, chargée de préparer les jeunes officiers à servir dans les colonies.
C'est pendant cette période d'après-guerre que Charles Lacheroy côtoie et suit les cours de Robert Montagne, professeur au Centre des hautes études d’administration musulmane (CHEAM), qu'il avait déjà rencontré en 1930 à l'occasion de son affectation au Levant.
En 1951, il part pour l'Indochine où le général Jean de Lattre de Tassigny lui confie le commandement de l'important secteur de Biên Hòa en Cochinchine, où il dispose plus de , réguliers et supplétifs. Sa mission est de sécuriser le secteur et de protéger la voie ferrée du train qui relie Saïgon à Đà Lạt. Par la suite, il se voit également chargé du secteur de Thủ Đức. Ses forces sont alors fortes de . Mais constatant que le rapport de forces initialement favorable à l'armée française ne se traduit pas par une prépondérance sur le terrain, il étudie les stratégies des communistes vietnamiens et développe une pensée à la fois théorique et pragmatique sur la guerre menée par le Việt Minh. En , il présente le résultat de ses réflexions dans une conférence prononcée devant les officiers de son secteur, Une arme du Viêt-minh : les hiérarchies parallèles. Cette conférence remporte un grand succès parmi ses subordonnés, ce qui incite Lacheroy à approfondir son travail.
Élaboration de la doctrine contre-révolutionnaire Sur les bases de son expérience en Indochine, il développe son analyse de la guerre révolutionnaire telle qu’elle est menée par le Việt Minh. Décidé à rallier le haut-commandement à ses thèses, il demande à rentrer en France et obtient en 1953 le poste de directeur des études au sein du Centre d’études asiatiques et africaines (CEAA), devenu plus tard Centre militaire d’information et de spécialisation pour l’outre-mer (CMISOM). Il a alors le grade de lieutenant-colonel.
Le sommet de la hiérarchie étant peu perméable, il se concentre sur l'exposé de ses réflexions aux jeunes lieutenants et capitaines dont il assure la formation au CEAA. Beaucoup de ces jeunes officiers sont fascinés par les théories de leur professeur. Parmi eux, le capitaine Paul-Alain Léger, qui jouera plus tard un grand rôle dans la bataille d'Alger et dans l'intoxication psychologique du FLN au travers de la Bleuite ; en effet, il effectue un stage au CEAA entre deux affectations en Extrême-Orient. Un collègue enseignant au CEAA, André Blanché, par ailleurs journaliste au Monde, est enthousiasmé à la lecture des notes d'une de ses conférences, La campagne d’Indochine ou une leçon de guerre révolutionnaire. Surmontant les objections initiales de Lacheroy, Hubert Beuve-Méry décide d'en publier des extraits conséquents dans l'édition des 3 et , ce qui permet aux thèses du théoricien d'être connues d'une partie du grand public.
Le , le colonel Lacheroy est convoqué aux Invalides par le général Augustin Guillaume, chef d'État-Major des armées. En effet, les fils du général Guillaume et du maréchal Juin suivent ses cours et ont fait partager leur enthousiasme à leurs pères respectifs. D'après Lacheroy, le général Guillaume se serait adressé à lui en ces termes : . Lacheroy lui ayant exposé sa théorie, le général Guillaume lui demande de donner une conférence le , devant tout l'état-major. Une semaine plus tard, il est nommé à l'État-Major de l'armée, et reçoit de nombreuses demandes de conférences de la part de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, de l'Institut des hautes études de Défense nationale, de l'École d'état-major, de l'École supérieure de guerre, etc.
En même temps que sa réputation se répand, ses réflexions sur « l’action psychologique » (tournée vers les indifférents ou les amis) et sur la « guerre psychologique » (tournée contre l’ennemi) s'affinent. Dépassant les seuls enseignements tirés de la guerre d'Indochine, il propose désormais une vision globale de la guerre révolutionnaire que fomente le communisme international contre les pays occidentaux. Pour lui, l’Union soviétique, après s'être ingérée en Asie, encercle psychologiquement et politiquement le continent européen en contournant ses défenses par le Moyen-Orient et l’Afrique. Les indépendantistes locaux, faux-nez des communistes internationaux, appliquent un plan de « conquête des esprits » en cinq étapes successives. Ce scénario de la guerre révolutionnaire, présenté pour la première fois à la fin de 1955 dans sa conférence Scénario-type de guerre révolutionnaire, commence par un calme apparent, auquel succède une phase de terrorisme aveugle pour frapper les populations de terreur, puis une autre qui vise à transformer la passivité de la masse en guérilla active, une quatrième qui met en place d’une organisation militaire adossée à une organisation politico-administrative clandestine, et pour finir l'insurrection générale, appuyée par des troupes régulièresCharles Lacheroy (conférence de), Guerre révolutionnaire et Arme psychologique, Ministère de la Défense Nationale, Service d'Action Psychologique et d'Information, 2 juillet 1957.. Alors qu'éclatent les événements d'Algérie, Lacheroy a donc déjà perfectionné son corpus théorique.
Le , il expose sa doctrine de la guerre révolutionnaire et contre-révolutionnaire dans une conférence à la Sorbonne. Tenue devant d'active et des réservistes, parmi lesquels le général Maurice Challe mais aussi les jeunes Valéry Giscard d'Estaing et Michel Poniatowski, elle s'intitule Guerre révolutionnaire et Arme psychologique et a un grand retentissement, portant le rayonnement de Lacheroy à son apogée. À la suite de la conférence, de multiples comptes-rendus en sont publiés dans le presse, et un éditorialiste du Figaro écrit même : .
Le colonel Lacheroy est le premier à enseigner une théorie sur la responsabilité des armées modernes dans la conceptualisation et l'aggravation de la guerre révolutionnaire, et ouvre donc une véritable « École stratégique française de la guerre révolutionnaire ».
Conseiller du ministre de la Défense En 1956, il est appelé auprès du ministre de la Défense Maurice Bourgès-Maunoury pour devenir son conseiller. Disposant de toute la confiance du ministre, qui adhère à ses théories, il est chargé du contrôle de la presse pour lutter contre ce qu'ils appellent tous les deux une . Avec son équipe, il procède donc à des saisies, chez des journaux à grands tirages comme France Observateur, L'Express et Témoignage chrétien comme auprès de publications plus modestes, qui ne parviennent parfois pas à se relever du fait du manque à gagner généré par la saisie.
Avec l'aval du ministre de la Défense, Lacheroy réforme une partie de la doctrine militaireTTA 117 : Instruction provisoire sur l’emploi de l’arme psychologique, 29 juillet 1957, SHAAI et fait adopter une nouvelle organisation des états-majors en adjoignant un bureau aux quatre déjà existants. Ce Cinquième Bureau, chargé de l'action psychologique, est l'application de sa théorie du troisième homme, selon laquelle les chefs militaires doivent non seulement prendre en compte le contexte opérationnel, la logistique, mais également l'aspect humain.
Le colonel Lacheroy est maintenu dans ses fonctions de conseiller par André Morice, le successeur de Bourgès-Maunoury — ce dernier ayant pris la présidence du Conseil en .
En , Jacques Chaban-Delmas, successeur d'André Morice, décide de limoger le colonel Lacheroy. Il semblerait que cette rupture soit dû au mécontentement dont a fait preuve le ministre par rapport aux activités de liaison avec la presse dont était chargé Lacheroy.
Guerre d'Algérie En , il est muté dans le nord du Constantinois en tant qu'adjoint au commandant de la division mécanique rapide, le général Huet. Cette mutation peut être perçue comme un désaveu, étant donné qu'elle le fait intégrer une unité dont la conception stratégique est opposée à ses théories.
Le marque le début du putsch d'Alger. De retour à Alger, il est immédiatement nommé par le général Salan directeur des services de l'information et de l'action psychologique de la Délégation générale à Alger. Le , le général Salan le choisit pour porte-parole auprès du Comité de salut public. Grâce aux services du bureau, il incite les musulmans d'Alger à se rendre au Forum le pour y manifester leur soutien au Comité et à la politique d'intégration de l'Algérie à la France. Cette manifestation est un grand succès et démontre l'efficacité des structures d'action psychologique qu'il a contribué à mettre en place.