Gaspard de la nuit : Trois poèmes pour piano d'après Aloysius Bertrand est un triptyque pour piano de Maurice Ravel composé en 1908 d'après trois poèmes en prose extraits du recueil du même nom d'Aloysius Bertrand, et créé le par le pianiste Ricardo Viñes.

Sa noirceur et sa difficulté en font une œuvre emblématique de Ravel. Sa durée d'exécution approche les 25 minutes. L'œuvre porte la référence M.55 dans le catalogue des œuvres du compositeur, établi par le musicologue Marcel Marnat.

Origines Gaspard de la nuit, Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot est un recueil de poèmes en prose d'Aloysius Bertrand paru en 1842. L'auteur y livre une vision pittoresque et fantastique du Moyen Âge.

Ravel met en musique trois de ces poèmes, choisis selon son état d'esprit à cette époque : son père, très malade, était proche de la mort : Ondine est un conte : une nymphe des eaux séduit un humain pour fusionner avec lui et obtenir une âme immortelle. Il est dédié au pianiste Harold Bauer ; Le Gibet, dernières impressions d'un pendu devant un coucher du soleil. Il est dédié au critique musical Jean Marnold ; Scarbo, petit gnome diabolique et facétieux, porteur de funestes présages, apparait en songe au dormeur. Il est dédié au pianiste Rudolf Ganz.

Explicitement sous-titrée « Trois poèmes pour piano d’après Aloysius Bertrand », cette composition est une des plus expressives et poétiques de toute l'œuvre pour piano de Ravel. Vincent Texeira écrit dans La GirofléeVincent Teixeira, « Gaspard de la Nuit - D'Aloysius Bertrand à Maurice Ravel », in La Giroflée, , Bulletin Aloysius Bertrand, printemps 2011, p. 111. :

Valentine Hugo se souvient comme Ravel était très porté sur la poésieValentine Hugo, « Trois souvenirs sur Ravel », in Revue musicale, 1952, cité par Marcel Marnat, Maurice Ravel, Fayard, 1986, p. 109. :

Musique L'œuvre est créé le par le pianiste Ricardo Viñes, Salle Érard, au concert de la Société nationale de musique..

Elle est connue pour sa virtuosité et ses prouesses pianistiques. Une lettre de Ravel à Maurice Delage évoque des .

Ravel est considéré comme un maître orchestrateur. Il a transcrit pour orchestre beaucoup de ses partitions pour piano (Menuet antique, Pavane pour une infante défunte, Alborada del gracioso, Une barque sur l’océan, Ma mère l'Oye, Valses nobles et sentimentales, Le Tombeau de Couperin). Il ne l'a pas fait pour Gaspard de la Nuit, mais y a pensé, il dit lui-même : . Le compositeur Marius Constant réalisera une transcription pour orchestre en 1990.

Gaspard de la nuit est une des compositions de Ravel qui combine des aspects et traditions de différentes directions stylistiques : impressionnisme, romanticisme, néoclassicisme et expressionnisme ; néoclassicisme et impressionnisme dominent dans Gaspard, et plus globalement chez Ravel. Vlado Perlemuter témoigne:

Les caractéristiques expressionnistes se reflètent par une intensité émotionnelle dans toute la suite, et, en particulier, dans Scarbo. Dans une lettre à Ida Godebski, du , Ravel écrit : . Sandrine Bédouret-Larraburu récapitule que dans l'œuvre de Bertrand, . Gaspard est à la fois le double de Bertrand et une figure démoniaque au sens où l'écrit Saint-Augustin : . Et il se démultiplie au sein du recueil à travers d’autres personnages.

Le symbolisme mystique dans la musique de Ravel, et particulièrement dans celle de Gaspard, est en partie une version de l'idée de « Méphistophélès » des œuvres de Liszt. Les valses Mephisto de Liszt, Gaspard de la nuit de Bertrand, et Gaspard de la nuit de Ravel se rejoignent dans le fond (les protagonistes) et la forme (l'écriture, la syntaxe, l'esthétique) par ce , comme l'écrit Sandrine Bédouret-Larraburu.

Ondine

Ondine, est une évocation de l'esprit aquatique tentant de séduire un humain, afin de se marier et d'obtenir une âme immortelle, bien que la vie de l'ange-démon se retrouve réduite. La pièce est fondée sur l'histoire d'une sirène enchanteresse mi-ange, mi-démon, née dans l'Allemagne des légendes, élevée par Grimm et appartenant au peuple des Ondins.

Avec sept dièses à la clé, la partition est notée pianissimo, avec deux pédales, et « lent ». Mais la progression dramatique est marquée par le paroxysme d’un grand crescendo, suivi d’un decrescendo et une disparition.

Analyse théorique, programmatique et performative

Une chanson-ballade de forme sonate En tant que genre, Ondine peut être vue comme une chanson ou une ballade, bien que dénuée de refrain dans le sens traditionnel. La mélodie principale traverse la pièce. Sa nature chantée la distingue du Gibet et Scarbo. On peut voir le triptyque comme une sonate : un mouvement rapide, lent et rapide ; Ondine, selon Messiaen, est une véritable sonate furtive, qui dissimule ses contours en liant étroitement ses thèmes dans une longue ligne mixte qui s'étoffe de motifs. Ondine est analysée par Ivanchenko comme ayant une forme sonate. C'est un morceau d'une virtuosité transcendante, avec des en ostinato, comme l'écrit Guy Sacre. Il précise : , un chant unique, imbriqué dans un récit, comme le poème de Bertrand. Ondine est un morceau rêveur, parfois agité et enchanteur. Pierre Brunel le décrit ainsi : Ravel utilise dans Ondine, cette « mélodie sans fin » de Wagner, dans un tissu d'ambigüité rythmique et métrique, harmonique. La ligne mélodique y est libre, à la manière d'une fantaisie ou ballade, constamment asymétrique, marquée par des changements de mesure incessants (36 dans un total de 94 mesures), des changements d’armure (donc, des altérations de couleurs) et de tempo récurrents, avec de nombreuses indications (« cédez légèrement », « un peu retenu », « au mouvement », « retenez », « un peu plus lent », « encore plus lent », « très lent », « sans ralentir » ). alt=Quatre premières mesures d'Ondine, arrivée des deux thèmes principaux.|vignette|Quatre premières mesures d'Ondine, arrivée des deux thèmes principaux (x,a). +Séquence thématique dans OndineMotifxaa'a"tbcExposition02, 141016223245Développement -42, 47 - - -52(45), 50, (57)Récapitulation89808488726657 Comme dans Scarbo, développement et récapitulation sont mélangés ; ils sont davantage des points de référence que des définitions exactes. Les thèmes « a' » et « a'' » sont dérivés de « a » ; les motifs « a » et « b » sont les thèmes mélodiques principaux dans l'analyse de Howat ; le thème texture « x ; t » est un thème de transition, fait de deux thèmes en permanence entrelacés, le premier est une augmentation de « a" » ; la deuxième phrase de « b » répète la deuxième phrase de « a" » ; et « c » peut être lié à la partie montante de « a ». Contrairement aux Jeux d'eau, Ravel se rapproche de la structure tonale classique de la forme sonate : la façon dont les motifs « t » et « b » prennent la tonalité, via la supertonique, à la dominante est mozartienne.

Thématique du diable (de l'Art) et programme alt=Annonce du visage diabolique dans Ondine par le triton (point rouge)|vignette|Annonce du visage diabolique dans Ondine par mineure et les tritons (point rouge) Ondine porte les thèmes du diable et du rire, omniprésents dans l'œuvre originale d'Aloysius Bertrand, tant dans la forme que dans le fond : l'œuvre . Ravel indique sa présence même dans l'acte d'écriture de Gaspard, dans une lettre à Ida Godebski du : .

Le recueil selon Sandrine Bédouret-Larraburu, qui précise : .

Le personnage Ondine, déclinaison à la fois de Gaspard et de Bertrand, est une figure diabolique. Sandrine Bédouret-Larraburu la décrit : . Son rire rappelle les persécuteurs nocturnes dans Gaspard, en particulier Scarbo, et par la rupture et la dissonance.

La première dualité, performative, du thème texture versus pianississimo demandé, la seconde dualité, esthétique et sonore, entre ceux deux thèmes, versus sont deux manières d'évoquer dans la forme le diable. Diabolos signifie, en grec, : . Elles s'ajoutent ou répondent à l'évocation littéraire du diable dans l'œuvre de Bertrand. Une partie centrale, diabolique au niveau performatif et harmonique, est annoncée par deux dissonances, une neuvième mineure et des tritons, et donne lieu à des cascades rapides de doubles sons à la main-droite, de plus en plus puissantes dans leur volume sonore ; elle se termine par un paroxysme sonore fortissimo, qui contraste avec la première partie de la pièce. À la dernière page, avec une évocation du rire, autre référence diabolique, l'on retrouve un fortissimo. Ces contrastes avec les variations de tempi, de rythmes et d'harmonies sont caractéristiques de l'expressionnisme. Il y a de nombreux motifs polyrythmiques, tel au paroxysme ff central, aux mesures 67 et 68. Des figures rythmiques non-rigides accompagnent la mélodie, importantes pour la structure programmatique d'Ondine, et créent une représentation sans interruptions. Les changements de mesure créent des formes musicales en lieu et place d'interruptions musicales.

Performativité, analyse, programme, écriture et style alt=Feux-follets: l'indétermination harmonique|vignette|Feux-follets: l'indétermination harmonique reprise dans le thème texture d'Ondine. alt=Ondine Feux-follets - indétermination harmonique sur 3 octaves|vignette|Ondine Feux-follets - indétermination harmonique sur 3 octaves. alt=4 seules mesures où le thème texture est interrompu |vignette|Les quatre seules mesures où le thème texture est interrompu.

La proximité programmatique et du style est fondamentale pour Ravel, selon Henriette Faure : .

Contrairement à Jeux d'eau et Une barque sur l'océan, la représentation de l'eau par texture sonore a une signification esthétique différente : les textures deviennent une partie intégrante du personnage fictif et réagissent aux actions et émotions du protagoniste.

Le tout début d'Ondine commence avec de multiples difficultés remarquablesRavel, Gaspard de la Nuit, Éditions Durand & Cie, Paris 1957. : un premier thème, une texture rapide en triple croche, un quasi trémolo, perpetuum mobile avec accords à trois notes et changement de rythme intempestif (2+3+3) et d'harmonie intempestive (C#M5/C#M#5), intrinsèquement sonore mais demandé pianississimo ppp ; il correspond à la fois à « je croyais entendre une vague harmonie » de Brugnot et aux « mornes rayons de la lune » de Bertrand. Au niveau performatif, Ravel indiquait à ses étudiants : . Mais ce décompte reste primordial pour la compréhension de la musique de Ravel. Ce thème incarne un flux ininterrompu tout au long de la pièce, jusqu'à la toute fin, où seul le second thème est présent ; il sera métamorphosé dans son rythme et ses notes régulièrement, et explore tout le registre du piano. Dans sa première forme, le thème texture doit être joué dans le rebond (dans l'échappement), et est donc impossible à jouer sur des pianos droits ou sur les pianos à queue sans un réglage correct du rebond ; maintenir sa continuité ainsi que la continuité mélodique tout au long de la pièce, malgré les changements de tessiture, de rythme est un défi.

alt=Fin d'Ondine et fin de Feux-follets|vignette|Fin d'Ondine (en haut) et fin de Feux-follets (en bas), en arpège rapide d'accord majeur superposé à la quinte augmentée.

Dès la troisième mesure, le second thème, mélodique, lent, vient par-dessus tout en étant , et sera aussi métamorphosé à de multiples reprises tout au long de la pièce.alt=Progression harmonique, exemple, mesures 2-10|vignette|Progression harmonique, exemple, mesures 2-10. Les collections entre parenthèses sont secondaires. Les motifs de 5-6 dérivent de 1-3. From .