Cléopâtre est une tragédie en cinq actes et en vers de Delphine de Girardin, créée à la Comédie-Française le samedi . La pièce se déroule à Alexandrie et à Tarente et aborde la relation adultère entre l'homme d'État romain Marc Antoine et la reine d'Égypte Cléopâtre, ainsi que la rivalité entre cette dernière et Octavie, épouse légitime d'Antoine et sœur d'Octave, futur empereur de Rome.
Delphine de Girardin collabore avec la comédienne Rachel Félix, dite Mlle Rachel, pour créer cette tragédie autour de la reine d'Égypte, qui a déjà fait l'objet de nombreuses pièces et suscite la fascination des contemporains. La pièce est représentée et publiée en novembre 1847. Elle reçoit un accueil globalement élogieux et connaît un succès public. Il s'agit de l’une des seules tragédies en cinq actes écrite par une femme dans la première moitié du XIXe siècle.
Genèse et contexte littéraire L'influence de Rachel En 1841, Rachel, comédienne dont Delphine de Girardin est proche, fait la lecture d’une scène d’Athalie à l’Abbaye-aux-Bois. Le vicomte de Launay, pseudonyme et alter ego médiatique de Delphine de Girardin (qui utilise ce personnage imaginaire pour écrire des chroniques mondaines sur la vie parisienne), se montre élogieux vis-à-vis de cette performance, dans son « Courrier de Paris » du 10 février 1841 : « Ce n’était pas une Athalie, sans doute ; Athalie ne devait pas être si agréable ; mais c’était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. »
C'est donc certainement cette lecture de Rachel et sa réception qui ont donné à la dramaturge l'idée d'écrire une pièce sur Cléopâtre. C'est d'ailleurs Rachel qui, après avoir endossé le rôle de Judith dans la tragédie éponyme (1843) de la dramaturge, « lui demanda avec instances une nouvelle tragédie et contribua beaucoup à lui faire écrire Cléopâtre », l'encourageant même à se hâter de rédiger sa nouvelle pièce : « dites-moi ce que devient Cléopâtre. Je reçois une lettre du commissaire royal qui m’annonce que, la pièce de M. Ponsard [Agnès de Méranie] allant à l’Odéon, nous n’aurons rien de nouveau pour l’année prochaine. Peut-être serait-ce le cas de produire votre Cléopâtre. »
Rachel confirme son enthousiasme à Delphine de Girardin au moment de la soumission de la pièce au comité de lecture de la Comédie-Française : « Plus tôt vous lirez Cléopâtre, mieux cela vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. »
Il faut toutefois encore attendre plus de deux ans pour que la pièce soit prête ; ironiquement, Rachel, qui interprète le rôle-titre, est en partie à l'origine de cette attente malgré son impatience, étant malade durant de longues périodes. Elle écrit d'abord être malade durant deux semaines en 1846 : « Mon chagrin, des représentations successives, une maladie de quinze jours, m'ont empêchée de m'occuper jusqu'ici du beau rôle de Cléopâtre que vous avez bien voulu confier à mon intelligence. Mais aujourd'hui que mon chagrin est non disparu, mais caché, que mes représentations à Londres me laissent plus de repos, que ma santé est meilleure, je vais tout faire pour justifier le choix que vous avez fait pour votre Cléopâtre. »
Mais sa maladie se prolonge durant plusieurs mois en 1874 : « Déjà j'aurais été vous remercier, Madame, de l'intérêt continu que vous avez bien voulu prendre à ma santé pendant ces trois mois passés, si cette même santé, qui m'a tant fait souffrir, ne m'eût obligée, depuis mon retour en France, de me soigner en vraie malade que je suis. Les médecins m'ordonnent le repos le plus absolu et me font revenir de la campagne pour suivre un traitement nécessaire. Je ne rentrerai au Théâtre-Français que dans les premiers jours de novembre, et encore à cette époque ne pourrai-je jouer qu'une fois par semaine. Cela est sans doute bien fâcheux pour le théâtre; mais je vous assure, Madame, que cela est bien triste aussi pour moi de vivre séparée de la seule et véritable jouissance qui me reste dans ce monde. Cléopâtre va devenir ma seule compagne. »
Au printemps de 1847, François Ponsard s'étonne de la noblesse des sujets choisis par Delphine de Girardin et Rachel, dans une lettre à Marie d'Agoult : « Judith et Cléopâtre ! Certes, si la puissance manque à de Girardin, l'orgueil ne lui fait pas défaut. Elle ramasse des sujets immenses comme si c'était des poignées d'herbes ! » Cléopâtre au théâtre
Delphine de Girardin a conscience d'écrire sur un personnage souvent représenté au théâtre. Sa pièce s'inscrit dans la continuité de Cléopâtre captive (1553) de Jodelle, Antoine et Cléopâtre (1606-8) de Shakespeare, Cléopâtre de Benserade (1636) et Le Marc-Antoine, ou la Cléopâtre (1637) de Mairet, ainsi que des Cléopâtre de La Chapelle (1683), Marmontel (1752), Soumet (Odéon, 2 juillet 1824) ou encore Berlioz (1829). Les sujets antiques et dérivés de la tradition du théâtre grec sont d'ailleurs souvent privilégiés dans les tragédies du début du , aussi bien dans le camp des (néo)classiques que dans celui des romantiques. En outre, Cléopâtre (et l'Égypte antique en général) suscitent à cette époque la fascination des romantiques. C'est par exemple le cas de Théophile Gautier qui a publié dans La Presse – en novembre et décembre 1838 – une nouvelle sur la reine égyptienne, intitulée Une nuit de Cléopâtre. Gautier écrit à propos de la reine Cléopâtre : « elle devait offrir surtout d’irrésistibles séductions : ce caractère étrange et si complexe offrait à l’analyse de telles ressources et des combinaisons si variées à l’agencement du drame, qu’il pouvait faire passer par-dessus l’inconvénient d’un dénouement tracé d’avance et fatalement connu, inconvénient que présentent, au reste, tous les sujets historiques devant un parterre lettré. » Une tragédie écrite par une femme Écrire une tragédie ne va pas de soi pour Delphine de Girardin. En effet, les femmes sont généralement exclues de la sphère politique. Or, le tragédie est le genre théâtral politique par excellence ; il est donc considéré comme intrinsèquement masculin. Voilà ce que Jules Janin, critique influent contemporain de Delphine de Girardin, écrit à ce sujet : « de toutes les œuvres que les femmes intelligentes doivent laisser à l'esprit de l'homme, la tragédie est, sans contredit, l'œuvre suprême. Elle demande plus de terreur que de pitié, plus de passion que d'amour, plus de colère que de pardon, plus de vengeance et d'indignation que n'en peut contenir le cœur d'une femme. [...] En même temps elle s'occupe des intérêts de l'histoire. Elle cite à son tribunal les plus importants débats du monde, des questions que les peuples ont payées de leur sang, que des siècles et des années ont débattues dans tous les conseils et sur tous les champs de bataille. Un homme d'un grand génie et d'un grand courage est-il trop fort pour tenter une pareille œuvre? Et le moyen, je vous prie, que l'esprit d'une femme suffise à raconter ces meurtres, à soutenir la contemplation de ces souillures, à reconnaître, à récompenser ou tout au moins à châtier tous ces crimes ? Non ! Non ! les jeunes femmes n'ont pas le droit de se mêler à ces événements sanglants; elles n'ont pas le droit de se faire les juges de ces débats, et de se poser échevelées au milieu de ces tempêtes » Delphine de Girardin est d'ailleurs l'une des seules femmes à créer une tragédie en cinq actes complète durant la première moitié du . Mais paradoxalement, ce sont bel et bien des figures féminines comme Delphine de Girardin et Rachel - adepte des textes de Corneille et Racine notamment - qui contribuent à redonner ses lettres de noblesse au genre tragique, ou du moins à masquer son déclin, manifeste depuis les années 1830.
Intrigue Acte I L'action se déroule à Alexandrie, dans « une salle du palais des Ptolémées séparée de la chambre royale par une galerie à jour » avec « deux portes latérales » et « dans le fond, au milieu, une porte recouverte de rideaux ».
Diomède et Ventidius se rencontrent afin d'évaluer le danger de la situation : Antoine a l’intention d’affronter Cléopâtre, qu’il soupçonne d’avoir prêté main forte à Brutus et aux césaricides avant leur défaite durant la bataille de Philippes. Diomède nie les faits et prévient Ventidius qu'il vaudrait mieux dissuader Antoine d'un tel procès, perdu d'avance. Ventidius, craint lui aussi qu'Antoine ne succombe aux charmes de Cléopâtre, comme Jules César avant lui. Les deux hommes s'allient donc pour éviter cela, car la chute d'Antoine signifierait l’abandon de Rome aux mains d’Octave ou de Cléopâtre, coupable des plus grands excès. Ventidius, cherchant le point faible de la reine, demande alors à Diomède de lui raconter un secret sur Cléopâtre qui pourrait lui nuire. Diomède indique que la reine prévoit d'empoisonner le lendemain matin un esclave avec lequel elle aurait eu une relation.
Iras raconte à Charmion que Cléopâtre semble triste et en colère, et que rien ne peut la distraire ; Charmion explique que la reine projette d'empoisonner le lendemain l'esclave avec lequel elle a une liaison, afin de cacher cet amour. Iras s’insurge et plaint l’esclave ; Charmion rétorque qu’elle ne fait qu’obéir aux ordres.
L’esclave supplie Charmion de l’empoisonner avant l’aurore, afin qu’il puisse honorer la promesse qu’il a faite à la reine. Charmion l’encourage à prononcer une dernière prière aux dieux. L’esclave invoque la Mort, exprimant par la même occasion son amour pour Cléopâtre. À la fin de sa tirade, il boit le poison et tombe aux pieds d’Iras et de Charmion, qui quittent la scène, appelées par la reine.
Un médecin constate le décès de l’esclave. Diomède promet au médecin son poids en or s’il peut le sauver ; ce dernier s’exécute avec succès. Diomède lui ordonne de cacher l’esclave chez lui jusqu’à nouvel ordre, mais d’annoncer à la reine son décès. Ventidius réserve un sort particulier et mystérieux à cet esclave ; il dit vouloir s’en servir pour dominer Cléopâtre.
Acte 2 L’action se situe toujours à Alexandrie, sur la terrasse du palais des Ptolémées. Sur scène, on peut voir « le port et ses vaisseaux, la ville et ses monuments » en arrière-plan.
Le grand prêtre d’Hermès lit des textes sacrés sur les dieux égyptiens pendant que Cléopâtre – allongée sur un lit de repos et entourée d’Iras et Charmion qui l’éventent – discute d'affaires d’états avec des savants, des architectes et des philosophes. Certains suggèrent de remplacer les manuscrits qui ont brûlé dans l'incendie de la bibliothèque par les trésors de Pergame. Pour ce faire, l’Égypte aurait besoin de l’appui du triumvir, ce que Cléopâtre accepte car « il doit réparer les dommages / Que nous a fait César. » (). Cléopâtre invite les intellectuels en présence à se montrer moins déférents envers leur reine, considérant qu’ils font rayonner l’Égypte autant qu’elle-même.
Cléopâtre, impatiente, se plaint à ses suivantes qu’Antoine n’est pas encore arrivé, comme on le lui avait pourtant promis. Dans une longue tirade, elle affirme qu’Octave craint certainement l’amour qu’Antoine voue à la reine de la puissante Égypte. Elle expose sa tristesse de vivre dans un pays qui n’est que chaleur et tombeaux : « Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi ; / Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi » (). Elle tempête ensuite contre le Nil qui, bien que responsable de la fertilité du pays, inonde et dévaste le territoire lors de la crue. Ses deux suivantes se joignent à sa complainte, se souvenant avec nostalgie d’un voyage en Asie avec Antoine. Mais ces souvenirs rendent Cléopâtre plus triste encore. Pour la consoler, Iras lui récite une ode de Sapho ; mais Cléopâtre, estimant qu’Iras ne déclame pas les vers correctement, en achève elle-même la lecture.