L'Adolescence clémentine est un recueil de poèmes de Clément Marot (1496-1544), publié pour la première fois à Paris le 12 août 1532 par l'imprimeur Geoffroy Tory pour le compte du libraire Pierre Roffet. Il rassemble des textes dits « de jeunesse » du poète. Sa première édition représente un événement à la fois poétique, éditorial et typographique dans l'histoire du livre français. Le recueil, jusqu’à son intégration dans les Œuvres de 1538, connaît de nombreuses rééditions, autorisées ou pirates, lesquelles constituent un exemple précoce des innovations typographiques et orthographiques françaises de la Renaissance.
Genèse de l'œuvre
Avant la publication de L’Adolescence clémentine en 1532, les œuvres de Clément Marot circulent principalement sous la forme de petites plaquettes imprimées de quelques feuillets. Sept de ces publications sont aujourd’hui connues : L’Epistre et ordonnance du camp de monseigneur d’Alençon (1521), Epistre de Maguelonne (1521-1523), Regretz sur messire Jaques de Beaune (Complainte de Semblançay, 1527), Déploration sur le trespas de feu messire Florimond Robertet (1527-1529), Églogue sur le trespas de madame Loyse de Savoye (1531), la traduction du Pseaulme de David (1529-1533) ainsi que le Temple de Cupido (1532). Dans la majorité des cas, ces impressions mentionnent explicitement le nom de Marot, ce qui témoigne de la notoriété acquise par le poète dès les années 1520.
Le statut de ces premières impressions reste cependant difficile à établir, et rien n’indique qu’elles aient été autorisées par Marot. Le cas du Temple de Cupido est à cet égard particulièrement révélateur : il est peu probable que l'auteur ait participé à cette première publication, dont le texte constituerait la « trace d’un état ancien (et défectueux) du poème », au regard des importants remaniements apportés par le poète lors de son intégration dans L’Adolescence clémentine de 1532.
Cette reprise en main de ses œuvres marque le début de l’activité éditoriale menée par Marot dans les années 1530. Le poète avait déjà participé en 1527 à l’édition de L’Histoire de Thucydide, publiée à Paris par Josse Bade, pour laquelle il compose un dizain liminaire consacré à Thucydide et à François .
Parallèlement à ces plaquettes, plusieurs pièces composées par Marot sont publiées dans des recueils de poèmes variés et plusieurs libraires entreprennent de publier des anthologies marotiques sans l’autorisation du poète, notamment les Opuscules et petitz Traictez, imprimés à Lyon en 1530 par Olivier Arnoullet, ainsi que le Petit traicté, publié à Paris en 1532 par Guillaume de Bossozel.
La publication de L’Adolescence clémentine répond en partie à la volonté de Marot de reprendre le contrôle de la diffusion de ses œuvres, d’en corriger les versions circulantes et d’en proposer une organisation plus cohérente. Dans la première édition du recueil, il ajoute en appendice une liste de pièces de sa maturité poétique, qui correspond précisément aux textes présents dans la plus riche des anthologies, présentées comme ayant été auparavant « Par cy devant incorrectement, et maintenant correctement imprimees ».
C'est ainsi que Marot s'attache à mettre son œuvre « en belle forme de livre » à travers pas moins de six éditions publiées en seulement deux ans. Cette entreprise répond à une volonté de corriger « l’incorrection des impressions existantes et leur mauvaise qualité », mais aussi de conserver la maîtrise de la diffusion, de l’organisation et de l’intégrité de ses textes.
Cette affirmation de l’autorité de l’auteur sur son œuvre se manifeste également au sein même du recueil à travers plusieurs procédés de mise en scène auctoriale. Marot fait notamment figurer un rondeau acrostiche intitulé « Rondeau, duquel les lettres capitales portent le nom de l’autheur », placé à la fin de l’Epistre de Maguelonne à son amy Pierre de Provence, elle estant en son hospital, dont les lettres initiales des vers composent le nom « CLEMENT MAROT Q[uercinois] »BnF, BP16, « L’Adolescence clémentine », notice BP16_107013, édition du 12 août 1532, Paris, Geoffroy Tory pour Pierre Roffet, consultable en ligne : https://bp16.bnf.fr/ark:/12148/cb41880026b/. La lecture du « Q » pour « Quercinois » est due à François Rigolot dans son édition des Œuvres complètes de Marot, Paris, Flammarion, GF, 2 vol., 2007 et 2009, t. 1, p. 540, n. 173.:
Cette volonté de corriger, organiser et authentifier ses textes aboutit à la publication de L’Adolescence clémentine en août 1532, première grande édition autorisée des œuvres de Marot.
Composition et organisation de L’Adolescence clémentine
L’Adolescence clémentine réunit des textes de jeunesse du poète, rédigés entre 1514 et 1526, soit avant ses trente ans et son premier emprisonnement en 1526. Cette période correspond également aux années précédant la mort de son père, Jean Marot, en 1527, ainsi qu’à son accession au statut de valet de chambre du roi François .
Le terme « adolescence » doit ici être compris dans son sens latin (adulescentia), désignant un âge intermédiaire entre 15 et 30 ans. Il renvoie ainsi à une double dimension de jeunesse : celle de l’auteur et celle de l’œuvre elle-même, conformément à la formule figurant dans les pièces liminaires de la première éditionOlivia Rosenthal, « Les jeunesses de Clément Marot », dans Clément Marot, L’Adolescence clémentine. Actes de la journée d’étude du 8 novembre 1996, Simone Perrier (dir.), université Paris 7 – Denis Diderot, Cahiers Textuel, no 16, 1997, p. 9. : « Ce sont œuvres de jeunesse, ce sont coups d’essay »Clément Marot, L’Adolescence clémentine, « À ung grand nombre de freres, qu’il a : tous enfans d’Apollon, Salut », dans Œuvres poétiques, éd. Gérard Defaux, Paris, Classiques Garnier, t. 1, p. 17.. L’adjectif « clémentine », dérivé du prénom du poète, accentue cette dimension personnelle et peut être lu comme un indice de lecture autobiographique de l’œuvreGuillaume Berthon, L’Intention du poète. Clément Marot « autheur », Paris, Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque de la Renaissance », 2014, p. 525..
Le recueil n’est pas conçu selon un plan préalable à la composition des textes, mais organisé a posteriori par Clément Marot. L’ensemble constitue ainsi une forme de florilège poétique structuré principalement par genres. À l’intérieur de chaque catégorie, la disposition des pièces suit un ordre approximativement chronologique, l’agencement répondant souvent à des considérations proprement poétiques. Le parcours biographique du poète peut néanmoins transparaître dans l’enchaînement des textesOlivia Rosenthal, « Les jeunesses de Clément Marot », dans Clément Marot, L’Adolescence clémentine. Actes de la journée d’étude du 8 novembre 1996, Simone Perrier (dir.), université Paris 7 – Denis Diderot, Cahiers Textuel, no 16, 1997, p. 7..
Dans la première édition d’août 1532, les textes sont répartis en deux ensembles distincts. La première section, intitulée « Les choses contenues en L’Adolescence clémentine », rassemble : cinq opuscules : La Première Églogue de Virgile (traduite du latin en français) ; Le Temple de Cupido ; Le Jugement de Minos (traduit de Lucien d'après une version fortement revue par Giovanni Aurispa) ; Les Tristes Vers de Philippe Béroalde (traduits du latin en français) ; L’Oraison contemplative devant le Crucifix de Nicolas Barthélemy de Loches (traduite du latin en français) ; neuf épîtres ; deux complaintes ; treize épitaphes ; treize ballades ; un chant royal ; cinquante-huit rondeaux ; huit dizains ; cinq blasons ; six envois ; trente-deux chansons.
La seconde section, intitulée « Les choses contenues aux Œuvres qui ne font pas partie de L’Adolescence », regroupe plusieurs pièces supplémentaires : La Déploration de feu Messire Florimond Robertet ; Un Églogue sur le trépas de feu Madame Mère du Roy ; Chant Royal chrétien ; Chant Royal, dont le Roy bailla le refrain ; L’Épître du Coq-en-l’âne ; Épître à monseigneur le chancelier Duprat ; Dizain de Marot faisant mention de Preudhomme ; Épître au Roy de Marot emprisonné ; Épître à monsieur le cardinal de Lorraine ; Épître au Roy pour Marot, étant malade à Paris ; Huitain à ce propos ; Ballade sans refrain.
Cet ensemble de pièces, placé à la fin du recueil dans l’attente d’une organisation plus définitive, témoigne d’une logique de composition évolutive, d'une tendance sérielle qui produit un effet d'annonce et remplit une fonction publicitaire.
La composition globale participe activement à l’élaboration d’un texte que Marot cherche à rapprocher au plus près de l'intention de l'auteurCécile Alduy, « L’Adolescence de Marot mise en recueil : ordre du livre, fiction d’auteur », L’Information littéraire, vol. 58, no 3, 2006/3, p. 10-18..
Historique des éditions essentielles de 1532 à 1538
Entre 1532 et 1538, L’Adolescence clémentine connaît de nombreuses éditions, autorisées ou non, accompagnées de plusieurs remaniements successifs, témoignant du succès éditorial du recueil. On recense environ vingt-cinq éditions sur cette période. Une première édition, aujourd’hui perdue, aurait été publiée à Paris le 30 octobre 1532 par Antoine AugereauBnF, BP16, « L’Adolescence clémentine », notice BP16_107012, édition du 30 octobre 1532, Paris, Antoine Augereau, consultable en ligne : https://bp16.bnf.fr/ark:/12148/cb418800250/. sous le titre L’Adolescence clémentine, autrement œuvre de M. Clément Marot. de cahours, valet de chambre du roy. Cette impression entre vraisemblablement en concurrence avec le privilège accordé la même année à Pierre Roffet pour une durée de trois ans (durée classique pour la publication d’une nouveauté littéraire).
vignette|Page de titre de la première édition de L’Adolescence clémentine.|droite La première édition autorisée de L’Adolescence clémentine paraît le 12 août 1532BnF, BP16, « L’Adolescence clémentine », notice BP16_107013, édition du 12 août 1532, Paris, Geoffroy Tory pour Pierre Roffet, consultable en ligne : https://bp16.bnf.fr/ark:/12148/cb41880026b/. par l'imprimeur Geoffroy Tory pour le compte du libraire Pierre Roffet. Cette publication constitue la première édition connue, souvent désignée comme l'édition princeps (édition originale). Intervenant dans un contexte de forte concurrence éditoriale des textes marotiques, l’ouvrage se distingue notamment par un appareil liminaire comprenant des distiques latins composés par des humanistes parisiens vantant l'édition ainsi qu’une épître de Marot affirmant l’authenticité du texte, par opposition aux impressions antérieures non contrôléesGuillaume Berthon, Bibliographie critique des éditions de Clément Marot (ca. 1521-1550), Genève, Droz, coll. « Travaux d’Humanisme et Renaissance », 2019, p. 71, 82-83.. L’édition est ainsi présentée comme « Le tout reveu, corrigé, et mis en bon ordre ». La principale innovation de cette édition réside dans l’emploi de caractères romains, encore inhabituels dans ce type de publication et jusque-là principalement réservés aux traductions latines en langue vernaculaireHenri-Jean Martin, La Naissance du livre moderne (- siècle). Mise en page et mise en texte du livre français, Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, coll. « Histoire du livre », 2000, p. 180-209..