Les Chinois de Jamaïque () forment une communauté d'origine chinoise établie en Jamaïque depuis le milieu du XIX siècle. Représentant environ 0,2 % de la population totale de l'île, ils constituent l'un des groupes ethniques les plus anciennement implantés, après les populations afro-jamaïcaines et européennes. Issus en grande majorité de l'ethnie Hakka de la province du Guangdong, dans le sud de la Chine, ils sont arrivés en trois vagues successives : d'abord comme travailleurs sous contrat dans les plantations sucrières (1854-1886), puis comme commerçants et entrepreneurs (1900-1940), enfin depuis les années 1980 comme nouvelle migration économique liée à la mondialisation. La communauté a développé une identité créolisée distincte, tout en maintenant certaines traditions, associations et réseaux propres.

Histoire

Première vague : les travailleurs sous contrat (1854-1886)

La présence chinoise en Jamaïque prend naissance en 1854, dans le contexte de l'émancipation des esclaves de 1838 et du besoin de main-d'œuvre dans les plantations sucrières. Au total, 17 904 travailleurs chinois sont introduits dans l'ensemble des Antilles britanniques entre 1838 et 1866, dont une partie en Jamaïque. Le lobby des planteurs justifie ce recours non pas par l'espoir de remplacer la main-d'œuvre afro-jamaïcaine, mais par la volonté de créer une pression concurrentielle propre à inciter les Noirs libres à reprendre le travail salarié en plantation selon leurs termes. Dans cette logique d'ingénierie sociale coloniale, les travailleurs chinois sont représentés comme des agents modèles du capitalisme, disciplinés, avides de salaires, animés d'un « amour de l'argent », en contraste délibéré avec les anciennes personnes asservies, accusées de fuir l'économie salariale.

Deux groupes débarquent cette année-là en Jamaïque. Le premier arrive le 30 juillet 1854 à bord du navire , en provenance de Hong Kong ; sur 267 passagers, 224 atteignent l'île, une cinquantaine étant hospitalisés en cours de route. Le second groupe, composé de 197 survivants d'un contingent initialement recruté pour le chantier du chemin de fer de Panama, débarque à Kingston le 1 novembre 1854, à bord du . Dix ans plus tard, un troisième groupe de 200 personnes arrive de la Guyane britannique, de Trinidad et de Panama.

Le dernier convoi de travailleurs sous contrat arrive en juillet 1884 à bord du , en provenance de Hong Kong via San Francisco et Panama, avec 694 passagers. La majorité est affectée aux plantations des paroisses de Saint-Thomas et de Saint-Mary ; les autres sont envoyés à Portland, Saint-Andrew, Saint-Catherine et Westmoreland. Les conditions de travail se révèlent précaires : les contrats, qui prévoient un salaire de quatre dollars pour une journée de douze heures ainsi que la nourriture, le logement et les soins médicaux, sont fréquemment violés. Face à ces manquements, les travailleurs protestent, ce qui entraîne l'envoi de renforts militaires et la mort d'un ouvrier. Dès 1886, au moins 179 Chinois ont abandonné les domaines auxquels ils avaient été assignés. Les autorités coloniales qualifient ces résistances d'« indiscipline » et les travailleurs de « récalcitrants », « turbulents » et « retors ». En 1891, la population chinoise de l'île ne compte plus que 481 personnes.

La grande majorité de ces premiers migrants sont des Hakka, un groupe ethnique du Guangdong dont la tradition migratoire est ancienne. Avant leur départ de Chine, ils n'étaient guère identifiés comme « Chinois » au sens collectif. C'est la diaspora elle-même qui construit cette identité commune.

Deuxième vague : les commerçants (1900-1940)

vignette|Temple chinois de Kingston, photographie issue des collections numériques de la New York Public Library

Entre 1838 et 1918, 536 310 immigrants entrent dans l'ensemble des Antilles britanniques : 80 % d'Inde, 7,5 % de Madère et 3,5 % de Chine, soit environ 18 000 individus. La Jamaïque reçoit 6,4 % des migrants chinois, loin derrière la Guyane britannique (76 %) et Trinidad (15 %). Dès la fin des années 1880, les Chinois de la première vague s'étaient entièrement retirés de la vie agricole pour occuper leur nouveau rôle d'intermédiaires commerciaux dans la hiérarchie couleur-classe de la société de plantation antillaise. C'est la seconde vague migratoire, principalement entre 1910 et 1940, qui constitue la base des communautés chinoises modernes des Antilles. La majorité des familles chinoises actuelles descend de ces migrants libres.

La croissance rapide d'une population chinoise qui passe de 481 individus en 1891 à 6 886 en 1943, résulte de cette deuxième vague composée principalement de commerçants. Dès la fin du XIX siècle, les Chinois devenus épiciers font de la Jamaïque une destination attractive : les marchands prospères invitent leurs proches à les rejoindre, leur offrant crédit et formation commerciale. En 1921, 621 immigrants débarquent du . Tous donnent comme adresse de destination celle d'un commerçant chinois dans l'une des quatorze paroisses de l'île. En 1922 arrivent 497 personnes, et 559 en 1933. Par la fin des années 1930, la communauté sino-jamaïcaine était devenue la deuxième plus grande des Caraïbes, après Cuba.

Les autorités coloniales favorisent l'immigration de femmes chinoises afin de réduire les unions de fait entre hommes chinois et femmes jamaïcaines : ces unions ont produit 5 508 individus d'ascendance sino-jamaïcaine recensés en 1943. À partir des années 1920, les épouses et fiancées d'hommes chinois déjà installés forment la majorité des arrivantes. La communauté bénéficie par ailleurs d'un taux de mortalité remarquablement bas — 0,59 pour mille en 1888, contre 2,66 pour mille pour les Indo-Jamaïcains en 1887.

Le commerce de détail et l'ascension sociale

Le commerce d'épicerie s'impose rapidement comme secteur dominant de l'activité économique chinoise. Jusqu'au recensement de 1943, près de 64 % des hommes chinois et 50,4 % des femmes chinoises travaillent dans le commerce. La distribution géographique de la communauté évolue sensiblement : entre 1881 et 1921, la proportion de Chinois vivant hors de Kingston et de Saint-Andrew passe à 58,1 %, avant de diminuer avec l'urbanisation croissante.

Sur les 6 405 licences commerciales délivrées durant l'année se terminant en mars 1925, les Chinois en détiennent 1 805. Leur réussite s'explique par la qualité du service, des horaires d'ouverture étendus, l'octroi de crédit et des pratiques commerciales souples comme les rabais, connus sous le terme jamaïcain de . En 1942, le revenu hebdomadaire moyen des Chinois s'élève à 34,83 shillings, nettement au-dessus de celui des Afro-Jamaïcains (6,16 shillings) et des Indo-Jamaïcains (10,08 shillings), et proche de celui des Syro-libanais (54 shillings).

Le réseau commercial repose sur des liens de parenté et d'origine commune. Des tontines (, en hakka), systèmes de crédit rotatif hérités de Chine, permettent aux membres d'un même réseau de lignée de se prêter mutuellement des fonds et de faciliter l'installation de nouveaux venus. Cette solidarité interne contribue à un rapport au commerce particulièrement efficace : « les immigrants ne choisissaient pas aléatoirement la Jamaïque comme destination, mais étaient introduits dans le réseau commercial par des contacts préexistants. »

L'ascension sociale accompagne cette réussite économique. Dès les années 1940, des Chinois s'établissent dans les professions libérales et dans la classe moyenne jamaïcaine.

Tensions et discriminations

L'installation de la communauté n'est pas exempte de difficultés. Trois séries d'émeutes anti-chinoises marquent l'histoire de la Jamaïque : en juillet 1918, dans les années 1930 et 1938, puis dans les années 1950 et 1960.

Les émeutes de juillet 1918 sont les plus importantes de cette histoire. Elles surpassent celles de 1938 et de 1965 par leur étendue géographique et leur durée. Elles éclatent à Ewarton, dans la paroisse de Saint-Catherine, à la suite d'une rumeur selon laquelle un épicier chinois, Fong Sue, aurait assassiné un caporal de police créole. La rumeur se propage rapidement aux paroisses de Saint-Mary, Saint-Ann et Clarendon, entraînant des attaques de commerces chinois dans vingt-neuf localités rurales. Les émeutiers, dont la composition sociale est hétérogène, des ouvriers agricoles, des cultivateurs, mais aussi des constables de district, dirigent leur violence exclusivement contre les biens des épiciers chinois, épargnant les commerces créoles et ceux des autres minorités. Dans la paroisse de Saint-Catherine seule, plus de 452 arrestations sont effectuées et 300 personnes condamnées. Ces émeutes de 1918 visent les Chinois en tant que groupe racial, tandis que les celles de 1938 s'en prennent à eux en tant que membres d'une classe marchande prospère.

Le gouverneur Leslie Probyn attribue les événements à la jalousie créole face à la réussite commerciale chinoise. Johnson nuance cette explication officielle. La relation entre épiciers chinois et clientèle créole est davantage symbiose qu'opposition directe, les premiers servant d'intermédiaires entre la paysannerie et les grossistes, et les seconds étant principalement des consommateurs plutôt que des concurrents. Le contexte d'inflation alimentaire liée à la Première Guerre mondiale aggrave les tensions, les Chinois étant perçus comme responsables de la hausse des prix des denrées importées.

Lors des troubles sociaux de 1938, certains commerçants chinois sont contraints de fermer boutique. Le Native Defenders' Committee (NDC), organisation défendant les intérêts des commerçants noirs, cherche à boycotter les épiceries chinoises, accusées de monopoliser le commerce de détail au détriment des petits marchands locaux. Ce mouvement représente en partie des Jamaïcains expulsés de Cuba et d'Amérique centrale par la crise sucrière des années 1920 et la Grande Dépression des années 1930.

Les Chinois sont par ailleurs désignés comme boucs émissaires pour des pratiques de jeu, le et le , et pour une prétendue responsabilité dans l'essor de la consommation d'alcool. La maîtrise de l'anglais et du créole jamaïcain constitue un obstacle supplémentaire. Pour entrer en Jamaïque, les candidats à l'immigration doivent justifier d'une connaissance minimale de l'anglais, mais cette exigence est rarement suffisante pour leur permettre de fonctionner pleinement dans la vie quotidienne.

Troisième vague : les nouvelles migrations (depuis les années 1980)

À partir des années 1980, de nouveaux migrants chinois arrivent en Jamaïque, en provenance de la Chine continentale et de Hong Kong. Cette troisième vague survient après l'émigration massive des Chinois jamaïcains établis vers l'Amérique du Nord — Miami, New York et Toronto — dans les années 1970. Bridget Brereton, préfacière de Look Lai 1998, décrit ce mouvement comme résultant à la fois de la mobilité associée à l'éducation et au statut de classe moyenne, et d'une « fuite partiellement défensive face à l'indépendance, au Black Power et au nationalisme de gauche ». Ce départ laissa le Chinatown de Kingston en grande partie abandonné. Les nouveaux venus occupent deux secteurs principaux. Les zones franches d'exportation (), où travaillent principalement des ouvrières d'usine, et le commerce de détail en centre-ville de Kingston. Au plus fort de cette présence, le nombre de travailleurs chinois dans les usines de la zone franche est évalué à quelque quatre mille, bien que les chiffres officiels de permis de travail soient inférieurs. La majorité de ces travailleurs retourne en Chine après quelques années.

Vie communautaire et associations

L'Association bienveillante chinoise