L'École des journalistes est la première pièce de théâtre écrite par Delphine de Girardin en 1839. C'est une comédie satirique en 5 actes et en vers. Elle a été acceptée le 21 octobre 1839 par le comité de lecture du Théâtre-Français, mais n'a jamais pu être représentée en raison de son interdiction le 18 novembre de la même année, par le Bureau de censure parisien en vigueur durant la monarchie de Juillet. Elle dénonce les dérives du monde journalistique et son influence sur l'opinion publique à travers le journal fictif La Vérité.

Description de l’œuvre

Thèmes Cette pièce met en scène le milieu journalistique parisien pour dénoncer ses dérives et le pouvoir grandissant des médias dans la formation de l'opinion publique à travers les vicissitudes d'un journal fictif intitulé La Vérité. Plusieurs intrigues constituent l'École des journalistes : la première, familiale, concerne le mariage de Valentine Guilbert avec Monsieur Dercourt, ministre de l’intérieur, prétendu ancien amant de sa mère ; la deuxième, artistique, montre la déchéance du peintre Morin et la troisième, politique, évoque une crise entre le président du conseil et le ministre suite à la publication d'un article. Toutes ces intrigues sont réunies par l'intrigue principale en filigrane, c'est-à-dire la dénonciation des mécanismes internes du monde journalistique. Delphine de Girardin va s'exprimer dans sa préface de manière explicite sur l'objectif de sa pièce :

Titre Delphine de Girardin justifie le titre de la pièce et plus particulièrement le terme "École" comme une volonté pédagogique de transmettre une leçon morale autant au lecteur qu'aux journalistes. En effet, intituler sobrement la pièce "Les Journalistes" impliquerait une représentation exhaustive de tous les types qui composent cette profession, or ici, elle ne cherche pas à représenter le journalisme dans son ensemble mais construire une réflexion sur les dérives du journalisme contemporain.

Genèse

Circonstances d'écriture L'écriture de lÉcole des journalistes a eu lieu durant l'été 1839, Delphine de Girardin est âgée de trente-cinq ans. Après des débuts précoces comme poétesse puis une activité de nouvelliste, elle bénéficie, à la suite de son mariage avec Émile de Girardin, fondateur du journal La Presse, d'un accès privilégié à différents milieux. Elle accède ainsi au premier plan du monde littéraire et journalistique, tout en ajoutant une nouvelle corde à son arc, le statut de chroniqueuse à travers sa rubrique intitulée Le Courrier de Paris qu'elle tint de 1836 à 1848 sous le pseudonyme du vicomte Charles de Launay. Dans ce cadre, plusieurs aspects de son parcours ont pu la conduire vers l'écriture dramatique comme par exemple son expérience de milieux sociaux variés et son observation critique des caractères humains et des mœurs en vigueur à son époque.

Tensions personnelles Delphine de Girardin traverse alors une période de tensions personnelles et d'attaques publiques visant son époux, Émile de Girardin. Sur le plan politique, Monsieur de Girardin est pris dans la crise ouverte par la dissolution de la Chambre des députés en février 1839 par le ministère Molé. Bien qu'il soit réélu député de Bourganeuf en mars, cette réélection va être contestée, notamment sur la question de sa nationalité française. Le 13 avril 1839, la Chambre invalide son élection, ce qui entraîne son éviction de la vie parlementaire. Parallèlement, Émile de Girardin fait l'objet d'attaques dans la presse, en particulier venant du journal Le Constitutionnel dans le cadre de rivalités politiques avec Adolphe Thiers.

À ces difficultés politiques s'ajoutent des difficultés financières, La Presse essuie d'importantes pertes au début de l'année 1839 ce qui mènera à une liquidation partielle suivie d'un rachat par Monsieur de Girardin. Ces échecs successifs ont profondément affecté Émile de Girardin qui envisageait de quitter la France pour s'établir à l'étranger, dans un pays moins bureaucratique comme la Russie. Cet exil était fortement redouté par Delphine de Girardin qui ne voulait pas quitter la vie parisienne et abandonner son salon littéraire. Son époux finit par abandonner son projet d'exil car, face à ses difficultés financières, il doit se départir de l'hôtel où ils ont élu domicile pour emménager dans un appartement plus modeste. Delphine de Girardin, étant elle-même stérile, apprentd à travers des rumeurs que Madame de Brunetière, la maîtresse de son époux porterait l'enfant de ce dernier.

Tous ces éléments, relayés dans la presse, conduisent l'autrice à concevoir une oeuvre visant à dénoncer les milieux politiques et journalistiques, qu'elle tient pour responsables de l'acharnement médiatique qu'elle subit à travers sont époux. Elle se lance dans un projet d'envergure, pour sa première expérience dans l'écriture d'une pièce de théâtre, elle n'opte pas pour la facilité en choisissant de la structurer en 5 actes et de l'écrire en vers. Sainte-Beuve estime quant à lui que l’École des Journaliste est en fait une "revanche" que prend Delphine de Girardin sur Adolphe Thiers en raison de ses différends politiques avec son époux et par la même occasion sa belle-mère Madame Dosne qui tenait elle aussi un salon littéraire cherchant, sans succès, à concurrencer en influence et en prestige celui de Madame de Girardin. Balzac lui-même évoque la rivalité bien connue entre ces deux salons littéraires et la supériorité politique de celui de Madame de Girardin. Censure

Comité de censure Lorsqu'elle propose sa pièce, le lundi 21 octobre 1839, à une heure, au Théâtre-Français, il est fort possible que Madame de Girardin s'attende à la censure que sa pièce va subir, c'est pourquoi elle prend les devants et organise sa lecture dans son salon avant même que la décision ne tombe le 18 novembre 1839. Le comité est présidé par le commissaire royal Monsieur Buloz, et regroupe alors MM. Vedel (directeur de la Comédie-Française), Monrose, Menjaud, Samson, Périer, Joanny, Ligier, Beauvallet, Régnier ainsi que Mesdames Dupont, Tonsey, Mante et Anaïs. Le comité, après un vote à bulletin secret, accepte l’ouvrage à l’unanimité. Même si le commissaire royal a voté en sa faveur, il s'est exclamé aussitôt sur le fait que la pièce ne serait jamais représentée. Lorsque la décision de censure est édictée le 18 novembre, le rapport des censeurs destiné au ministre débute ainsi :

Rapport de censure Les censeurs justifient leur décision par la volonté de ne pas exposer le public à une pièce jugée trop critique à l’égard du journalisme pour être représentée dans un théâtre subventionné par l’État. Ils mettent en avant trois observations pour légitimer leur décision. La première souligne que la pièce comporte des attaques contre les journalistes jugées d'une violence excessive, dépassant largement les limites admises de la satire dramatique. Selon eux, les abus de la presse ne doivent pas être combattus par un usage tout aussi excessif de la liberté théâtrale, en particulier lorsqu'il s'agit de discréditer l'ensemble d'une profession. La deuxième observation porte sur la présence de personnages assimilables à des portraits à peine déguisés de figures réelles et dont certains sont facilement reconnaissables dans la presse contemporaine. Il serait contraire aux usages du théâtre de transformer la scène en un lieu de règlements de comptes personnels. La censure s'explique donc en partie par une lecture à clef de l’œuvre, perçue comme une critique implicite du ministère Thiers. La troisième observation est dirigée particulièrement vers le personnage de Morin inspiré en réalité du peintre Antoine-Jean Gros. Elle précise que sa mort tragique est encore trop récente et trop ancrée dans les mémoires pour faire l'objet d'un drame, l'utiliser ainsi, serait une atteinte au respect dû à sa famille endeuillée. Le rapport est signé par les quatre censeurs suivants : Florent, Louis Perron, Haussmann, A. Basset.

La publication de l'École des journalistes dans La Presse Delphine de Girardin réussit à contourner la décision des censeurs en publiant à partir du mois décembre dans La Presse, journal fondé par son époux Émile de Girardin, des extraits de l'École des Journalistes. Loin de se cantonner à la simple publication d'extraits, c'est un véritable feuilleton que suivent les lecteurs, celui d'une pièce prometteuse, frappée par la censure. Si la pièce ne peut pas être représentée sur scène, elle opte pour une publication éditoriale, pour que cette dernière soit un succès, il faut que la pièce soit présente dans l'espace public et c'est précisément ce que va faire Émile de Girardin en promouvant l’œuvre à travers son journal. Cette publication est le fruit d'un arrangement tacite entre les deux époux qui sert simultanément leurs intérêts. Pour Madame de Girardin, ce relais va lui permettre de remplacer l'absence de représentation scénique rendue impossible par la censure par un potentiel succès en librairie. Pour Monsieur de Girardin, publier la pièce censurée le place dans la position d'un défenseur de la liberté d'expression.

Le 2 décembre, le journal annonce à ses lecteurs la censure d'une pièce de théâtre sans mentionner son titre ni son auteur. Le lendemain, La Presse reproduit un extrait du texte de Jules Janin dans la revue l'Artiste dans lequel il condamne la décision de censure. Citer un critique de la renommé de Jules Janin qui s'exprime sur cette polémique contribue à créer un véritable évènement médiatique autour de l'École des Journalistes. De plus, c'est à l'occasion de cette reprise du 3 décembre que le titre de la pièce ainsi que le nom de Madame de Girardin sont mentionnés pour la première fois dans le journal en tant qu'autrice de l’œuvre. Elle décide d'ailleurs de signer Delphine Gay de Girardin, l'usage de son nom de jeune fille couplé à son nom de mariage permet de décupler la visibilité publique de la pièce. C'est à partir du 7 décembre que des fragments issus directement de la pièce sont publiés. Ils sont choisis avec précaution, la scène 6 de l'acte III et la scène 3 de l'acte V sont loin d'être les plus scandaleux de la pièce. Les extraits sont d'ailleurs mis en valeur dans la mise en page qui détonne avec le reste du journal à travers une disposition plus aérée et plus ornementale. thumb|center|600px|Extrait du feuilleton de L'École des journalistes publié dans La Presse le 7 décembre 1839 (acte III). Le choix des extraits publiés n'est pas anodin, les monologues de Morin qui le dépeignent comme un artiste déchu en raison des nombreuses critiques à son encontre viennent renforcer l'effet-miroir de l'artiste-persécuté entre Morin et Delphine de Girardin. La publication des fragments de la pièce prendra fin le 28 février 1840, avec la parution de la scène 10 de l'acte III dans le feuilleton du journal.

Diffusion

Lecture de la pièce Même si la pièce n'a jamais pu être représentée en France à cause de la censure, elle a tout de même été lue à haute voix par Madame de Girardin à l'occasion d'un de ses célèbres salons littéraires, qui s'est déroulé le 12 novembre 1839, réunissant pas moins de 200 invités issus des milieux journalistiques et littéraires. Parmi eux, Hugo, Balzac, Gautier, Sue, Custine, Sophie Gay, Elisa O'Donnell, mais également les célèbres critiques Sainte-Beuve et Jules Janin. Quelques-uns de ces invités comme Honoré de Balzac, Paul de Saint-Victor ou encore Alphonse Karr ont publié des comptes-rendus de cette soirée dans des périodiques pour y partager leurs impressions et réflexions quant à la pièce. Une fois la censure annoncée, il ne restait plus à Delphine de Girardin que la possibilité de publier la pièce en librairie, auprès des éditeurs Dumont et Auguste Desrez, accompagnée d'une préface datée du 6 décembre 1839, qui revient sur les enjeux de la polémique.

Diffusion à l'étranger