Pons de Léras, né dans les années 1090 et mort vers 1153, est le fondateur de l'abbaye cistercienne de Sylvanès (Aveyron).

Biographie

Le problème des sources La vie de Pons est documentée dans deux sources principales. D’abord les chartes recueillies dans le cartulaire de l’abbaye, rédigé dans les années 1170, et dans lequel il est cité comme témoin ou comme destinataire de dons faits à la communauté..

Nous disposons d’autre part d’une chronique rédigée entre 1161 et 1165 par Hugues Francigena, moine de Sylvanès, et qui fait le récit de la conversion de Pons ainsi que de la fondation et des premiers temps du monastère. Hugues affirme en avoir entrepris l’écriture sous l’injonction de son abbé., le quatrième qu’a eu le monastère depuis sa création. Le recours à l’écrit pour consigner les débuts de l’abbaye, dans ces années 1160, n’est évidemment pas anodin : il répond à un tournant de l’histoire institutionnelle de l’établissement.. Face à la disparition progressive de la génération des fondateurs, la nécessité s’impose de conserver par écrit leur expérience et leur enseignement. A un moment où le monastère ne cesse, par les dons et par les achats de terres, de prospérer et de s’agrandir, il s’agit de faire retour sur les valeurs qui ont guidé sa fondation, et qui sont avant tout celles du partage et de la sobriété. La chronique de Hugues se fait, à une échelle locale, le relais d’un questionnement qui est à l’époque celui de l'ordre de Cîteaux dans son ensemble : comment concilier l’institutionnalisation de l’expérience monastique avec la stricte observance de sa règle et de son mode de vie ? C’est la raison pour laquelle la chronique de Hugues peut aussi être lue comme une hagiographie : la narration de la vie et de la conversion de Pons doit servir à l’édification et à l’instruction des générations futures de moines, pour qu’elles voient en lui un modèle à imiter.

Mais si elle s’inscrit dans un dispositif mémoriel plus large, elle n’en revendique pas moins son authenticité. Dans sa préface, Hugues affirme avoir recherché les témoignages des frères les plus âgés, ayant pu recueillir indirectement des informations orales, mais surtout ceux de Hugues et Raymond Alzarram, seuls membres encore en vie du groupe des fondateurs et anciens compagnons de Pons de Léras. Restituer sa vie dans sa véritable chronologie suppose donc d’envisager avec recul le récit qui nous en est parvenu, entre hagiographie et historicité.

Pons de Léras, mauvais miles converti On trouve dans la chronique du moine Hugues une description de Pons tel qu’il était avant sa conversion : « Selon les valeurs du siècle, il était de naissance illustre, riche en biens, comblé par son avoir, d’une vive intelligence, fort physiquement, vigoureux sous les armes, puissant dans sa ville. Remarquable pour tout ce qui concerne la gloire du siècle, il se distinguait au milieu des autres. Au début de sa vie, il suivit les désirs du temps et se rendit importun à beaucoup de ses voisins. Il en embobinait certains par la rouerie de ses propos, semait le désordre chez les autres par la violence armée, dépouillait tous ceux qu’il pouvait de leurs biens propres et, de nuit comme de jour, les harcelait par des actes de pillage. »

On sait que la famille de Pons possédait un château qui dominait le Pas de l'Escalette (Hérault) et jouxtait la route qui montait de Montpellier jusqu’à la Causse du Larzac plus au nord. La chronique brosse le portrait d’un jeune féodal violent, se livrant à des exactions sur les populations environnantes en rançonnant convois et voyageurs et en pillant du bétail. Au début du XIIème siècle, à une époque où le royaume de France se trouve en proie à des luttes intestines et souvent sanglantes entre aristocrates, qui usent de la force armée pour asseoir leur autorité sur les territoires qu’ils convoitent, les chevaliers pillards comme Pons de Léras ne sont pas rares. C’est précisément de ces jeunes nobles que l’Eglise tente, depuis le IXème siècle, de canaliser la violence par la Paix de Dieu. Mais la description faite par Hugues du futur fondateur de Sylvanès emprunte aussi au topos du mauvais miles, du seigneur cruel, cupide et voleur, pour conférer davantage de signification et de valeur à la conversion qui va suivre. La caractérisation de Pons de Léras, tel qu’il était avant de renoncer au monde, sert un manichéisme qui rehausse les valeurs divines, donc les seules réelles, de douceur et de charité selon lesquelles il vivra par la suite et qui sont aussi celles de la communauté dans son ensemble.

On peut dater la conversion de Pons des années 1115-1117.. Dans la chronique de Hugues, c’est le remords des exactions commises, et la peur du châtiment divin qu’elles pourraient lui attirer, qui la provoquent : « Mais le Seigneur juste, qui ne veut pas la mort du pécheur mais son repentir, qui fait miséricorde à qui il veut et qui endurcit qui il veut, frappa son cœur du trait de la crainte de Dieu et le changea radicalement par rapport à sa conduite passée. ». La seule possibilité de rachat est dans la décision « de quitter le siècle et de consacrer désormais le reste de sa vie à des actes de pénitence. » Renonciation au monde qui nécessite avant tout, de la part de Pons, de se déprendre de tout lien charnel et affectif qui pourrait l’y retenir, et donc la séparation d’avec sa femme et ses deux enfants. Il place son épouse et sa fille dans un monastère de femmes « en leur donnant une large part de ses biens », et donne son fils comme oblat au monastère Saint-Sauveur de Lodève. Le bas âge des enfants de Pons au moment de sa conversion conduit à supposer qu’il était lui-même un homme jeune, ce qui permettrait de situer sa naissance dans les années 1090.

Vivre à l'imitation du Christ : la vente des biens et les mois de pèlerinage Pons, qui a partagé à ses proches son souhait de rupture avec les attachements du monde, est rejoint par six hommes, nobles comme lui, et désireux de faire leur salut : Raymond de Piret, le prêtre Guiraud, Pierre Alzarram, Guillaume de la Roque, Hugues le Grand et Guillaume d’Esparron.. Les membres du groupe sont sept au total, nombre auquel le Moyen Âge attache une valeur hautement symbolique et que le chroniqueur interprète comme un signe de l’approbation divine.

Pour se dépouiller de toutes possessions matérielles et parachever ainsi sa conversion, Pons décide de vendre aux enchères l’intégralité de ses biens et de son patrimoine. L’argent en espèce apporté par les acheteurs ne suffit pas à tout vendre et Pons accepte de recevoir des paiements en animaux ou en grains. Le produit de la vente est destiné aux plus démunis, mais aussi aux institutions qui sont à l’époque de plus en plus nombreuses à voir le jour et qui pratiquent la charité : communautés religieuses, hospices et églises. Le dimanche des Rameaux de 1117, Pons entre à Lodève « nu et déchaux »., assujetti sous un carcan de bois et, à sa demande, frappé de verges. Cette procession pénitentielle, durant laquelle il s’accuse lui-même de ses péchés pour s’en purifier, évoque forcément, aux yeux de l’assistance, la Passion du Christ. Le Lundi saint, ainsi que le mardi et le mercredi suivants, Pons reçoit à Pégairolles des plaignants venus de toute la région et envers lesquels, avant sa conversion, il s’est rendu coupable de vol ou de pillage. Il restitue à chacun ce qu’il lui a pris, en distribuant le bétail qui lui est revenu de la vente de ses propres biens. Hugues rapporte à cet occasion un détail qui vaut la peine d’être relevé. « Un villageois de ses voisins » assiste à la contrition de Pons sans rien lui réclamer, affirmant d’avoir « aucun motif de plainte contre [lui] » : « vous ne m’avez jamais fait de tort et n’avez jamais commis d’injustices contre moi. » Quand Pons lui révèle qu’il a pénétré de nuit dans son enclos pour lui voler son bétail, son voisin refuse d’abord de le croire : « je ne vous pense pas coupable de ce tort. ». La description qu’a faite Hugues d’un seigneur inique et rapace doit donc être nuancée et, au moins en partie, mise au compte d’un topos littéraire et moral. De même il semble n’avoir jamais été l’objet de la haine de ses parents et ses proches, puisque, dans les premiers temps de sa conversion, Pons se voit entouré de la foule de ses amis étonnés de son changement de comportement.

Le Jeudi saint, dans le même geste d’identification au Christ, il lave les pieds de treize pauvres et leur offre un repas en souvenir de la dernière Cène. Et pour commémorer cette fois la veille du mont des Oliviers, Pons et ses six compagnons quittent leur terre et leur maison en pleine nuit, vêtus en religieux, chargés seulement d’un bâton et d’un besace, pour se rendre à l'abbaye de Gellone, aussi appelée Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault), centre régional de pèlerinage. Après le lundi de Pâques, commence, pour Pons et ceux qui l’ont suivi, un plus long pèlerinage de plusieurs mois qui les mène d’abord à Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils rencontrent l’évêque de la ville, Diego Gelmírez (1068-1140), formé par les Clunisiens, qui les encourage à fonder une petite communauté de religieux dans un lieu isolé, comme elles essaiment par dizaines dans l’Europe occidentale de la première moitié du . Au retour, ils passent par tous les grands centres de pèlerinage de l’Ouest : le Mont-Saint-Michel, l'église de Saint-Martin à Tours, celle de Saint-Martial à Limoges et de Saint-Léonard à Noblat. A Rodez, ils rencontrent Adhémar, l’évêque de la ville, « soutien actif du redressement grégorien et des expériences monastiques nouvelles », qui leur propose son aide. Le comte de Rodez demande aussi à les voir, lui qui considère Pons comme « un chevalier de ses familiers et un ancien ami.. À la fois le comte et l’évêque leur proposent de s’établir dans leur diocèse, offrent qu’ils refusent, désirant s’établir dans un lieu éloigné de toute présence humaine. Quoi qu’il en soit, les liens tissés pendant la période de pèlerinage montrent que Pons, loin de rompre avec les institutions ecclésiastiques, a toujours cherché le soutien et la caution des évêques, qui voyaient en retour dans cette nouvelle conception de la foi, fondée sur l’imitation permanente du Christ, un appui de la réforme grégorienne et de l’autonomisation de l’Eglise par rapport à la société laïque.

De la fondation d'une communauté d'ermites à l'intégration à l'Ordre cistercien (1118-1136) Poursuivant sa descente vers le sud, le petit groupe jette finalement son dévolu sur le Camarès, zone boisée et humide, située non loin du Lodévois et de la route de Saint-Jacques mais suffisamment écartée pour permettre le recueillement propice à la vie religieuse. Arnaud du Pont, le seigneur du lieu, que Pons et ses compagnons « connaissaient depuis longtemps , leur apporte aussitôt son soutien et encourage leur installation : « Voici : cette terre est à vous, restez où il vous plaira, bâtissez, semez, plantez, défrichez, et priez pour moi. » Ici comme à Rodez, c’est à des hommes de sa connaissance, à des « alliés » appartenant au même groupe social, que Pons s’adresse. On le voit, cette proximité sociale facilite dès le départ son entreprise et lui apporte la caution de figures d’autorité.

On peut dater de l’année 1118 l’installation des sept pèlerins dans le Camarè. « Ils y restèrent, dit la chronique, bâtirent de leurs propres mains de petites maisons, vécurent dans la société des animaux, travaillant chaque jour avec acharnement, défrichant les fourrés à la faucille, labourant la terre à la houe […].. Dans les premiers temps de la communauté, les journées sont divisées, sans distinction hiérarchique au sein de ses membres, entre travail manuel et prière. C’est le début d’une période d’érémitisme qui dure jusqu’en 1136, année de la consécration du monastère de Sylvanès en abbaye cistercienn.