La Querelle des Anciens et des Modernes est une polémique qui agite le monde littéraire et artistique français pour la plus grande partie du et dont les échos se prolongent tout au long du . Ce débat prend son nom historique à la publication, à partir de 1688, du Parallèle des anciens et des modernes par Charles Perrault, qui par son titre offre le prétexte à un jeu de mots transformant parallèle en querelle.

Origines de la Querelle La querelle des Anciens et des Modernes oppose deux courants distincts.vignette|Nicolas Boileau-Despréaux, par Hyacinthe Rigaud.

Les Anciens, dont Boileau est la figure la plus importante, soutiennent une théorie de la création littéraire qui repose sur le respect et la juste appréciation de l'héritage de l’AntiquitéNicolas Boileau-Despréaux, Art poétique; Paris, Hachette, 1888. D'après cette conception, c'est le jugement du public et de la postérité qui fait les chefs-d'œuvre, non pas l'opinion biaisée d'une élite de doctes ; la valeur des grands auteurs de la Grèce et de Rome se trouve confirmée par vingt siècles d'admiration universelle. Tout en reconnaissant les mérites des contemporains (Boileau prédisait que Corneille, Racine et Molière seraient acclamés comme des génies dans les temps à venir), il est aussi important de reconnaître la dimension cumulative de la culture et rendre hommage à nos prédécesseursŒuvres diverses du Sr Boileau Despreaux, Paris, Claude Barbin, 1701, p. 425 sq., lire en ligneNicolas Boileau-Despréaux, Lettre à M. Perrault, dans: Dialogues, Réflexions Critiques, Œuvres Diverses, p. 118-119, Société Les Belles Lettres, Paris, 1942Boileau rappelle, dans sa lettre à Perrault écrite après leur accommodement, que leur siècle est fécond en grands auteurs et génies, et donne des noms… mais on remarque que ceux-ci ne sont pas du parti des Modernes: "Dans quel siecle a-t-on plus applaudi aux bons livres naissans, que dans le nôtre? Quels éloges n'y a-t-on point donnez aux ouvrages de Monsieur Descartes, de Monsieur Arnauld, de Monsieur Nicole, et de tant d'autres admirables Philosophes et Théologiens que la France a produits depuis soixante ans? […] Mais pour ne nous arrêter icy qu'aux seuls Auteurs qui nous touchent vous et moy de plus prés, je veux dire les Poëtes. Quelle gloire ne s'y sont point acquis les Malherbes, les Racans, les Maynards? Avec quels battemens de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarrazin et de La Fontaine? Quels honneurs n'y a-t-on point, pour ainsi dire, rendu à Monsieur de Corneille et à Monsieur Racine? Et qui est-ce-qui n'a point admiré les comedies de Moliere ?". Ainsi les tragédies de Racine reprennent des thèmes et des histoires déjà abordés par les tragiques grecs, et les dramaturges classiques tirent des règles de composition de leurs œuvres de la Poétique d’Aristote. La métaphore des nains sur des épaules de géants illustre ce principe : en s'appuyant sur les travaux des grands hommes du passé, il est possible de les surpasserBoileau s'étonne, dans la même lettre à Perrault, que celui-ci ne comprenne pas l'influence des prédécesseurs sur la création nouvelle, même révolutionnaire : "Quel est donc le motif qui vous a fait tant crier contre les Anciens? Pouvés-vous nier que c'est dans Tite Live, dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain & dans Sénèque, que Monsieur de Corneille a pris ses plus beaux traits, a puisé ces grandes idées qui luy ont fait inventer un nouveau genre de Tragédies inconnu à Aristote?". Le parti des Anciens a pour lui les grands poètes français de son temps, Racine et La Fontaine, le plus célèbre des comédiens et dramaturges de la langue française, MolièreSylvie Chevalley, Molière en son temps, Paris-Genève, Éditions Minkoff, 1973Émile Faguet, En lisant Molière. L'homme et son temps. L'écrivain et son œuvre, Paris, Hachette, 1914, et les grands prosateurs Fénelon et La BruyèreGustave Lanson, Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1895..

vignette|Charles Perrault, par Charles Le Brun.|gauche|290x290px

Les Modernes, dont Charles Perrault fut le plus prolifique des partisans, soutiennent que le siècle de Louis XIV étant supérieur à tous les autres par sa perfection politique et religieuse, aboutie et indépassable, il s'ensuit que les œuvres créés par les contemporains à la gloire du Roi et de la Chrétienté sont forcément supérieures à tout ce qu'ont produit les siècles passésCharles Perrault, Le siècle de Louis le Grand : poème (éd. 1687, lire en ligne), Hachette Livre-BNF, 2018.Le poème que Perrault lit à l'Académie française le est un vrai manifeste : Les Siecles, il est vray, sont entre eux differens, Il en fut d’éclairez, il en fut d’ignorans ; Mais si le regne heureux d’un excellent Monarque Fut toûjours de leur prix & la cause & la marque, Quel Siecle pour ses Roys, des hommes reveré, Au Siecle de LOUIS peut estre preferé ? De LOUIS, qu’environne une gloire immortelle, De LOUIS, des grands Roys le plus parfait modele. Toute l'idéologie des Modernes y est résumée : la grandeur littéraire, artistique et scientifique d'un siècle dépend exclusivement de l'excellence du monarque (« la cause et la marque ») et Louis XIV étant le roi le plus parfait de tous les temps, il faut conclure que les œuvres des auteurs de son règne sont aussi les plus parfaites de tous les temps.. Ils militent donc pour une littérature de formes artistiques nouvelles, adaptée à l’époque moderne, complaisante envers la Cour de FranceLucien Bély: La France au XVIIe siècle: Puissance de l'État, contrôle de la société; Presses Universitaires de France, 2009Oded Rabinovitch: Stratégies familiales, carrières littéraires et capitalisme de cour dans la famille Perrault; dans Dix-septième siècle n° 264, 2014/3, pages 403 à 415, respectueuse de la bienséance, zélée pour la religion, fuyant les libertés des auteurs de l’Antiquité et cherchant toujours à célébrer la monarchie et l'Église françaisesAntoine Arnauld, Lettre à Dodart, 10 juillet 1694; dans Lettres de Monsieur Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, V. 3, Nabu, 2011.Il était dangereux, sous Louis XIV, de penser que le siècle du Roi Très Chrétien ne surpassait pas en tout l'époque païenne. Charles Perrault accuse Boileau d'insulter la religion catholique, et affirme que Boileau "n'est pas en état de faire son salut," et Claude Perrault charge Boileau d'un crime de lèse-majesté. Ces calomnies, rapporte Arnauld dans sa lettre à Dodart du 10 juillet 1694, allaient "le perdre sans ressource, si on y avoit ajouté foi.". Les Modernes ont pour eux l'AcadémieCharles-H. Boudhors, Notices et Notes, p. 253, dans: Nicolas Boileau-Despréaux, Dialogues, Réflexions Critiques, Œuvres Diverses, Société Les Belles Lettres, Paris, 1942C.-H. Boudhors écrit que, lors de la Querelle, Boileau a dû engager le combat "contre Perrault et l'Académie." À ce sujet voir ses épigrammes XXI et XXII:

SUR CE QU’ON AVAIT LU A L’ACADÉMIE DES VERS CONTRE HOMÈRE ET CONTRE VIRGILE.

Clio vint, l’autre jour, se plaindre au dieu des vers Qu’en certain lieu de l’univers On traitoit d’auteurs froids, de poëtes stériles, Les Homères et les Virgiles. « Cela ne saurait être, on s’est moqué de vous, Reprit Apollon en courroux : Où peut-on avoir dit une telle infamie ? Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous ? — C’est à Paris. — C’est donc dans l’hôpital des fous ? — Non, c’est au Louvre, en pleine Académie. »

SUR LE MEME SUJET.

J’ai traité de Topinamboux Tous ces beaux censeurs, je l’avoue, Qui, de l’antiquité si follement jaloux, Aiment tout ce qu’on hait, blâment tout ce qu’on loue ; Et l’Académie, entre nous, Souffrant chez soi de si grands fous, Me semble un peu Topinamboue. (Édition de l'Imprimerie générale, 1872, Volumes 1 et 2, p. 450 et 451.), le parti dévotVoir les jugements de Bossuet dans la lettre de Dodart à Arnauld du 6 août 1694, et l'Épître à l'Évêque de Soissons (ou Épître à Huet) de La Fontaine., les salons littérairesAlbert Cahen: Introduction, 23; dans Nicolas Boileau-Despréaux: Satires, Édition critique; Paris, Droz, 1932Les salons littéraires étaient souvent tenus par des dames qui favorisaient les Modernes. D'après Albert Cahen, c'est là une des raisons de la Satire X ("Contre les Femmes") dont la rédaction tient étroitement à la Querelle., quelques érudits notoires comme Fontenelle et Bossuet, et une foule d'écrivains et poètes à la mode du siècle qui sont aujourd'hui presque tous oubliésJoan DeJean, Ancients Against Moderns: Culture Wars and the Making of a Fin de Siecle, University of Chicago Press, Chicago, 1997Nicolas Boileau, Satires, Épîtres, Art Poétique, Collection Poésie, Gallimard, Paris, 1985 ; voir en particulier Satire II et Satire IX.

Chronologie de la Querelle Premiers débats en France vignette|Nicolas Boileau-Despréaux, par Hyacinthe Rigaud. En France, la mainmise progressive du pouvoir politique sur le monde littéraire au XVIIe siècle—notamment la création de l’Académie par le cardinal de Richelieu (s’arrogeant le droit de statuer sur tout ce qui touchait à la littérature), la censure gouvernementale, l’interdiction des ouvrages controversés (entraînant parfois des sanctions pénales pour leurs auteurs) et l’octroi de pensions aux auteurs complaisants envers le gouvernement—a grandement favorisé les positions des « Modernes » et de Perrault en particulierJean-Paul Charbonneau, Charles Perrault (1628-1703), Versailles, Via Romana, 2017, p. 88 et suivantesGeorge Alexander Kennedy, H. B. Nisbet, Claude Rawson, Raman Selden, The Cambridge History of Literary Criticism, Vol. 4, Cambridge, Cambridge University Press, 2005. Ce dernier avait accédé à la notoriété grâce à l’influence et au soutien du ministre Jean-Baptiste Colbert, dont l’appui politique confortait les idées du parti moderne sur la création artistiqueDavid T. Pottinger, The French Book Trade in the Ancien Regime, 1500 – 1791, Harvard Univ. Press, 1958Pierre Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert, Paris, Guillaumin, 1846.

Dès 1637, les partisans d’une littérature adaptée à l’époque moderne se singularisent contre les « Anciens » à l'occasion de la représentation au théâtre du Marais du Cid de Corneille, qui fait scandale : les « Modernes » l'accusent d'antipatriotisme et d'offenser la bienséance et la morale chrétienneJean-Marc Civardi, La querelle du Cid: (1637-1638) : édition critique intégrale, Paris, Honoré Champion, 2004, 1216 pages, p. 25-54, p. 148-150, p. 526, p. 600, voir aussi particulièrement pour les critiques et l'embarras de J. Chapelain les p. 125-130, 913-915, 934 et 1035-1036.. L'Académie française, fondée deux ans plus tôt et qui essaie d'agir comme tribunal suprême des lettres, juge en faveur des « Modernes », mais Corneille n’accepte pas ces critiquesLéon Lejealle et J. Dubois, Le Cid, notice, Paris, Larousse, 1970.

En 1641 Daniel de Rampalle avait traduit pour Richelieu le premier manifeste "moderne" publié en Italie en 1623, L'Hoggidi de Secondo Lancellotti (L'erreur combattue, Paris, Augustin Courbé, 1641)Voir à ce propos Marc Fumaroli, "Les abeilles et les araignées", préface à La Querelle des Anciens et des Modernes, anthologie établie par A.-M. Lecoq, Paris, coll. Folio Classique, 2001, p. 76-105.. Une « querelle du merveilleux chrétien » dans la poésie épique s'ensuit : faut-il continuer à imiter les auteurs de l'antiquité grecque et latine, qui chantaient les héros de la mythologie païenne, ou ne doit-on pas plutôt exalter les grandes figures de la France chrétienne et de l'Écriture sainte ? Le christianisme ne l’emporte-t-il pas sur les grands modèles passés. ?