L'histoire de Kingston (Jamaïque) couvre la période allant de la fondation de la ville en 1692 jusqu'au début du . Née des ruines de Port Royal, Kingston devient rapidement le principal centre commercial et administratif de la Jamaïque britannique, puis la capitale de la Jamaïque indépendante en 1962. Son développement est marqué par l'héritage de l'esclavage, une croissance urbaine rapide et non planifiée, et la formation de quartiers fortement politisés dits garnisons (garrison communities).

Fondation et premières décennies (1692–1750) thumb|right|Gravure représentant la destruction de Port Royal lors du tremblement de terre du 7 juin 1692, tirée du pamphlet du capitaine Crocket (1692).

Avant le tremblement de terre du , la plaine de Liguanea n'abrite guère que quelques éleveurs de porcs et des cabanes de pêcheurs . Avant sa destruction, Port Royal comptait 8 000 habitants en 1668 et rivalisait avec Saint-Domingue, La Havane et Panama comme l'une des quatre principales villes des Caraïbes. Le séisme détruit Port Royal, alors principal centre commercial de la Jamaïque britannique, et contraint ses survivants à se réinstaller sur la rive nord du port naturel. Au total, entre les morts immédiates du séisme et les décès par exposition et maladie qui suivent, le bilan s'établit à environ 3 000 personnes à la fin de l'année 1692. Dix-sept jours après le séisme, le , le Conseil vote la résolution d'acquérir les terres du Hog Crawle du colonel Barry, propriété de William Beeston, pour y établir une nouvelle ville. Kingston est officiellement fondée le pour accueillir ces réfugiés. La ville ne devient une paroisse distincte qu'en 1693, par un acte de l'Assemblée de Jamaïque.

thumb|Plan de Kingston, capitale de la Jamaïque, fondée par les Anglais en 1692 après le tremblement de terre de Port Royal de 1692. Carte dressée par Georges-Louis Le Rouge en 1755, issue du Recueil des plans de l’Amérique septentrionale.|left|upright=1.25

Le plan de la nouvelle ville, tracé par l'arpenteur John Goffe, forme un parallélogramme structuré en quadrillage rectangulaire, caractéristique de l'urbanisme britannique et distinct du plan carré d'inspiration espagnole de Spanish Town. La place centrale, prévue comme espace de rassemblement, est entourée de lots résidentiels concentrés dans la moitié méridionale de la ville, au plus près du port dont les habitants dépendent pour leur subsistance. La responsabilité du tracé est généralement attribuée à Christian Lilly, dont le plan de Kingston daté de 1702 constitue la première preuve cartographique conservée de la ville.

Dès les premières décennies, une ségrégation résidentielle s'installe. La partie est de King Street est réservée aux résidents aisés, tandis que l'ouest accueille les classes populaires et les groupes marginalisés. Ce territoire de la ville est marqué par la présence d'un cimetière destiné aux esclaves et par des zones marécageuses entraînant des taxes foncières plus basses.

Kingston devient alors le principal lien avec l'Amérique espagnole et hérite des fonctions commerciales de Port Royal. En 1703, un incendie ravage Port Royal, confirmant définitivement la première place de Kingston dans l'armature urbaine. Dès , le Weekly Jamaica Courant paraît à Kingston : second journal périodique régulier de l'ensemble des colonies britanniques d'Amérique, il témoigne de l'insertion précoce de la ville dans les réseaux atlantiques de l'imprimé.

Avant même la fondation de Kingston, la plaine de Liguanea constituait le principal grenier de Port Royal. Les fermiers de la paroisse de Saint Andrew y produisaient viandes, volailles et légumes acheminés quotidiennement vers le port .

Kingston au sein de l'empire britannique (1750–1800)

Au , Kingston s'affirme comme le principal pôle d'attraction de la population libre de couleur de la Jamaïque. La ville concentre plus d'un quart des affranchis de l'île dès 1730, proportion qui s'élève à 43 % en 1788.

La primauté commerciale de Kingston se traduit en termes fiscaux. La poll tax de 1768 représente 54 % des recettes fiscales urbaines totales. Elle compte 1 665 maisons en 1772, soit quatre fois plus que Spanish Town, sa plus proche rivale dans la hiérarchie urbaine jamaïcaine. C'est d'ailleurs en 1755 que les marchands de Kingston parviennent à faire transférer la capitale depuis Spanish Town, mais le Conseil du roi impose le retour du siège du gouvernement à Spanish Town dès 1758.

Les marais non drainés, l'absence d'infrastructures sanitaires et les épidémies récurrentes de fièvre jaune font de Kingston une ville particulièrement meurtrière au . La population ne se maintient et ne s'accroît que grâce à l'afflux constant de migrants et d'esclaves.

vignette|upright=0.85|The Torrid Zone, or Blessings of Jamaica, caricature d'Abraham James, Londres, 1800. Les trois sphères figurent de bas en haut les maladies tropicales, la mort dominant les loisirs coloniaux, et les signes du zodiaque d'été.

À Pâques 1760, la rébellion de Tacky, plus grande révolte servile de la Jamaïque britannique au , conduite depuis la paroisse de Saint Mary, s'étend jusqu'à une conspiration détectée dans la zone de Kingston et de Spanish Town. En réponse, l'Assemblée jamaïcaine vote une loi qui restreint les rassemblements d'esclaves et crée pour la première fois le crime d'obeah, punissable de mort ou de déportation.

La vie intellectuelle de la ville coexiste avec son économie esclavagiste. En 1774, une société réunissant des notables de Kingston délibère sur plusieurs séances pour savoir si le commerce des esclaves est moral. La majorité tranche que non. Ce verdict, sans suite pratique, révèle la circulation à Kingston des idées qui nourriront le mouvement abolitionniste métropolitain une génération plus tard.

En 1788, la population de Kingston atteint 26 478 habitants, dont la population servile représente près des deux tiers (63 %), les blancs un quart (25 %) et les libres de couleur 12 %. Les esclaves se concentrent principalement dans les rues et ruelles proches de Harbour Street. Détenus en groupes de moins de six personnes, contrairement aux grandes unités des plantations rurales, ils vivent en contact bien plus étroit avec leurs maîtres qu'à la campagne.

À la fin du , Kingston s'impose comme l'une des grandes villes de l'Atlantique britannique. Avec environ 14 000 habitants en 1775, elle figure parmi les quatre ou cinq plus grandes agglomérations de cet espace, aux côtés de Philadelphie, New York, Boston et Charleston. Sa population atteint 27 000 habitants en 1790 et 36 000 en 1815.

C'est à Kingston que s'implantent les premières communautés baptistes de la Jamaïque. En 1783, George Liele, prédicateur d'origine africaine affranchi aux États-Unis, débarque dans la ville et y organise une congrégation évangélique. En 1793, il devient pasteur de la , première chapelle baptiste construite sur l'île.

Les guerres successives (deuxième guerre intercoloniale (1702-1713), guerre de Sept Ans (1756-1763), guerre d'Indépendance américaine (1780) et Révolution haïtienne (1791)) entrainent à chaque fois des afflux de réfugiés, de prisonniers de guerre et de soldats qui gonflent la population de la ville et alimentent l'insécurité urbaine.

Incorporation municipale et expansion (1781–1865) vignette|King Street, Kingston, gravure illustrant l'article « Cast-away in Jamaica » de W.E. Sewell, paru dans le Harper's Monthly Magazine en janvier 1861.

En 1781, face aux désordres croissants et au risque d'incendie, la fabrique paroissiale de Kingston obtient de l'assemblée coloniale une loi de « police » portant sur la surveillance nocturne, la prévention des incendies, la réglementation des débits de boissons et l'inspection des marchés.

En 1801, l'assemblée coloniale incorpore Kingston en municipalité dotée d'un maire, d'aldermen (échevin) et d'un conseil commun. Le droit de vote est toutefois strictement limité et réserve le gouvernement municipal à une oligarchie blanche.

En 1815, Simón Bolívar, exilé après la chute de la Première République vénézuélienne, séjourne sept mois à Kingston, où il réside à l'angle des rues Princess et Tower. C'est dans cette pension qu'il rédige la Carta de Jamaica, texte dans lequel il expose sa vision d'une Amérique hispanique unifiée et indépendante.

Dans les années 1810-1820, plusieurs faubourgs planifiés se développent à la périphérie de Kingston, tandis que l'est de la ville, peu peuplé, se dégrade et que l'ouest continue d'accueillir les populations les plus défavorisées.

L'épidémie de choléra de 1850 emporte plus d'un dixième de la population de Kingston en deux ans, les deux premiers cas étant identifiés dans le secteur de Smith Village, futur Denham Town, dont les conditions insalubres sont dénoncées dans la presse locale dès 1892. La ville subit également un incendie majeur en 1843, qui ravage la moitié est, puis un second en 1862.

L'émancipation de 1838 modifie la structure démographique de Kingston sans provoquer d'afflux immédiat vers la ville. Les affranchis s'installent d'abord dans de petites communautés rurales, organisés principalement par les missionnaires des Églises dissidentes, en particulier baptistes. Ce n'est qu'à partir de 1881 que le mouvement migratoire des campagnes vers Kingston s'accélère véritablement.

Croissance urbaine et pauvreté structurelle (1865–1962)

La répression de la révolte de Morant Bay conduit à une reprise en main directe de la Jamaïque par la Couronne. Sir John Peter Grant est chargé de transférer la capitale de Spanish Town vers Kingston, dont la position portuaire et l'éloignement des plantations la rendent préférable. Le transfert est acté en 1872. La résidence du gouverneur, , est établie sur la plaine de Liguanea, au nord-est de Half Way Tree, stimulant la croissance des faubourgs environnants. En 1876, l'ouverture d'un réseau de tramway accélère l'extension périurbaine. Dès 1884, il transporte plus d'un million de passagers par an.

Depuis les années 1840, le photographe Adolphe Duperly, établi rue Harbour, constitue le premier corpus d'images documentaires de Kingston. Son album Picturesque Jamaica, publié au tournant du , fixe sur épreuve albumine les espaces publics et les scènes de rue de la capitale.

vignette|Paysans en route vers Kingston, photographie publiée par Adolphe Duperly & Sons (vers 1890).

La croissance démographique de Kingston s'accélère au début du . La population augmente de près de 60 % entre 1891 et 1921, avant de connaître une progression bien plus rapide encore dans l'entre-deux-guerres. Cet afflux de population alimente le développement des taudis (tenements) et des cours de location (rent yards) dans le secteur ouest de la ville. La population de la ville passe de 63 700 habitants en 1921 à 110 100 en 1943, sous l'effet conjugué du déclin de la mortalité et du retour forcé d'environ 30 000 migrants expulsés de Cuba, du Panama et d'Amérique centrale entre 1930 et 1934, auxquels s'ajoutent des paysans chassés des terres par la crise de l'industrie bananière.

La période 1900-1940 voit s'établir à Kingston deux communautés marchandes qui prennent une place croissante dans le commerce de détail de la ville. Des migrants chinois d'ethnie Hakka, originaires du Guangdong, s'y installent principalement comme épiciers, structurant leur activité sur des réseaux de parenté et des tontines de crédit rotatif héritées de Chine. En 1925, sur les 6 405 licences commerciales délivrées dans l'île, ils en détiennent 1 805. Des commerçants syro-libanais, arrivés dans les mêmes décennies, occupent des niches similaires dans le commerce de gros et de détail. En 1942, le revenu hebdomadaire moyen des Sino-Jamaïcains s'élève à 34,83 shillings, contre 54 shillings pour les Syro-Libanais et 6,16 shillings pour les Afro-Jamaïcains. Ces écarts témoignent du positionnement intermédiaire de ces deux communautés dans la hiérarchie socio-économique de la ville coloniale.