Une femme qui déteste son mari est une comédie en un acte et en prose, écrite par Delphine de Girardin. Elle est représentée pour la première fois à Paris, au théâtre du Gymnase, le 10 octobre 1856. Cette pièce de théâtre est la dernière qu'écrira l'autrice, sa finalisation ainsi que sa publication sont posthumes. L’œuvre, restée inachevée, a été retrouvée sous forme de manuscrit, puis confiée à Adolphe Dennery, qui en a modifié certains aspects afin de permettre sa représentation.
L'action se déroule à Rennes en 1794, pendant la Révolution française, dans le contexte de la Terreur. L'intrigue repose sur un jeu de dissimulation : Julie fait croire qu'elle rejette son mari, soupçonné d'être un ennemi politique, pour mieux le cacher et le protéger. Le dénouement intervient grâce à un retournement politique qui met fin au danger.
À sa création, la pièce rencontre un succès immédiat, particulièrement saluée pour son efficacité dramatique et émotionnelle, grâce à son mélange de comique et de pathétique. La performance des acteurs est aussi largement acclamée. Toutefois, la critique émet des réserves quant à la vraisemblance et à la construction de la pièce, parfois jugée trop simple ou incomplète, et pas assez réaliste. Si elle connaît un certain succès sur scène, elle ne s'impose pas durablement dans le répertoire.
Description Genèse de l'œuvre Une femme qui déteste son mari de Delphine de Girardin est une œuvre publiée à titre posthume en 1856. Restée inachevée par son autrice, elle a été retrouvée sous forme de manuscript dans ses papiers après sa mort en 1855. Il s'agissait alors d'une esquisse, encore incomplète. Afin de permettre sa représentation, le projet a été confié à Adolphe Dennery par Adolphe Lemoine-Montigny, directeur du théâtre du Gymnase. Dennery a procédé à plusieurs modifications, nécessaires pour adapter le texte à la représentation sur scène. Il est notamment présumé que le traitement du personnage de la petite fille, Jeanne, a été impacté : dans Le Figaro un journaliste indique:« La main d'une femme l'aurait [le rôle de Jeanne] touché avec plus de délicatesse et de vérité: il n'y a qu'un homme, et un homme du métier, qui a pu imaginer la serinette parisienne, l'enfant horriblement précoce, qui perd à dessein son bouquet et se donne une entorse, au dénoûment, comme la rusée pupille du docteur Bartholo. » Ainsi, la pièce que le public a pu découvrir résulte à la fois du travail original de Delphine de Girardin et d'interventions ultérieures.
Inspiration Pour le contexte, l'action se déroule à Rennes en 1794, Delphine de Girardin s'inspire directement du contexte historique et politique de la Révolution française, et plus précisément de la période de la Terreur. Une des notions centrales de la Révolution est celle de la citoyenneté, ainsi que l'attitude qui lui est associée: le civisme. Dans le contexte révolutionnaire, le civisme ne se limite pas au respect des lois, il implique un engagement profond pour la nation, allant parfois jusqu'à faire passer l'intérêt de la nation avant ses intérêts personnels. Cette idée est poussée à l'extrême dans la pièce avec le personnage de Julie, qui prétend rejeter son mari et ses enfants au nom de son devoir de citoyenne.
La pièce s'inspire des conflits internes à la Révolution, en particulier l'opposition entre les Girondins et les Montagnards. Les Girondins, républicains modérés, s'opposent aux Montagnards, plus radicaux, dont fait partie Maximilien Robespierre. Dans la pièce, le mari de Julie, De Langeais, est soupçonné d'être un ennemi politique, « un émigré, un girondin, un ennemi de la patrie », ce qui le met en danger de mort. La violence de la Terreur est également une source majeure d'inspiration. Pendant la Terreur, Rennes est un centre républicain marqué par les tensions politiques. Les autorités répriment les réfractaires et les opposants au régime, la ville subit les contrecoups de la Chouannerie, avec des exécutions par guillotine et une forte présence de la Garde Nationale pour maintenir l'ordre. Cette menace constante explique l'atmosphère de peur dans la pièce, les cachettes, les dénonciations et les perquisitions. Enfin, la pièce fait référence à la chute de Robespierre, guillotiné en juillet 1794. Cet événement marque la fin de la Terreur et constitue le retournement politique qui va servir de dénouement à la pièce. La chute du pouvoir révolutionnaire radical permet la libération des personnages, liant directement l'actualité politique à l'intrigue théâtrale.
De manière générale, la Révolution française constitue un thème littéraire majeur pour les auteurs du , qui en sont les héritiers directs. De Honoré de Balzac à Victor Hugo, le sujet se retrouve dans de nombreuses œuvres. Il s'agit d'une histoire récente qui a façonné la France et qui occupe une place essentielle dans l'imaginaire des écrivains romantiques, pour qui la Révolution devient une source d'inspiration centrale.
Intrigue La pièce comprend 1 acte et 19 scènes.
À Rennes, en 1794, Julie fait croire à tout le monde qu'elle a quitté son mari, De Langeais, à cause de ses opinions politiques. Pendant ce temps, elle affiche un engagement révolutionnaire irréprochable, allant jusqu'à entretenir une relation avec Rosette, un commissaire du gouvernement, pour éloigner tout soupçon. En réalité, Julie cache son mari dans sa propre maison, où il vit clandestinement depuis des mois. La situation devient de plus en plus précaire: les dénonciations se multiplient, le domestique Finot remarque des indices importants et Rosette annonce une perquisition. Pour garder les apparences et protéger son mari au mieux, Julie rédige un faux acte de divorce destiné à tromper Rosette, elle traite durement sa belle-mère, et va même jusqu'à renier ses enfants. Lors de la perquisition, le danger atteint son comble lorsque la cachette de De Langeais est découverte. Cependant, grâce à un concours de circonstances, il échappe temporairement aux recherches. Plus tard, leur jeune fille Jeanne débarque dans la maison et force sa mère à lui témoigner de l'attention en faisant semblant de se blesser, provoquant des retrouvailles émotionnelles. De Langeais n'y tenant plus, sort de sa cachette pour les rejoindre. Mais ils sont surpris et Julie est contrainte d'avouer la vérité. Alors que la situation semble perdue pour De Langeais, un retournement politique survient et met fin aux poursuites. Le mari est sauvé.
Thèmes Julie: centralité féminine Le personnage de Julie occupe une place centrale dans la pièce. Elle: « joue un rôle absolument dominant sous tous les aspects : constamment présente sur la scène, c’est elle qui dirige l’action et qui exerce un pouvoir déterminant sur tous les autres personnages. »Concrètement, elle organise les situations, cache son mari, manipule les autres personnages et prend les décisions essentielles, déjouant les hommes au pouvoir. Les autres figures, notamment son mari, dépendent largement d'elle. Cette disposition correspond à une caractéristique plus générale du théâtre de Delphine de Girardin, où « les personnages féminins sont les moteurs de l'action », ce centralisme féminin constituant « l'un des points de force et des éléments d'originalité » de son théâtre. La pièce met en scène un type particulier de conflit. Il ne s'agit pas d'une opposition entre mari et femme, comme le laisse penser le titre et comme on peut le voir dans d'autres pièces de Delphine de Girardin, mais plutôt d'une opposition entre le couple et le monde extérieur. L’œuvre met en avant la solidité du couple, plutôt que les disputes ou autres problèmes conjugaux, à contre-courant de la tendance qui s'affirme après 1848, et qui privilégie une représentation plus critique du mariage. Elle se concentre sur leur amour et leur relation dans la difficulté, avec au premier plan Julie qui se voit obligée d'endosser la responsabilité de la survie du couple. Cette attention particulière que l'autrice porte à l'intériorité des personnages et aux relations de couple témoigne d'un changement dans sa production dramaturgique tardive, présent dans d'autres pièces comme C'est la faute du mari ou Lady Tartuffe.
Julie s'inscrit dans un type féminin récurrent chez l'autrice, celui de « l'épouse », dont elle représente un exemple « pur ». Elle incarne des valeurs attendues comme « la loyauté et la fidélité envers l'époux ». Cependant, cette fidélité n'est pas passive : Julie organise, ment et prend tous les risques pour protéger son mari. Son rôle d'épouse devient particulièrement actif, ce qui introduit une forme d'inversion des rôles traditionnels dans le couple. La relation conjugale est déséquilibrée : Julie agit et décide, tandis que son mari subit et dépend d'elle. Malgré cette valorisation, le personnage de Julie présente des limites. Certains critiques jugent qu'il « apparaît assez simpliste et trop schématique ». En effet, les motivations de Julie restent les mêmes tout au long de la pièce, introduisant très peu de variations dans sa psychologie et limitant son développement. Cette remarque peut s'expliquer en partie par le fait qu'il s'agit d'une comédie d'intrigue. Les comédies d'intrigues, fondées sur une succession d'incidents, de rebondissements et de ruses, privilégient l'action, ce qui peut amener à sacrifier le développement psychologique des personnages.
Dérision du civisme révolutionnaire Cette pièce propose une dérision du civisme révolutionnaire mise en évidence grâce au comique. Sans tomber dans la satire, la pièce tourne en ridicule les excès de la société révolutionnaire et en offre une critique indirecte. L'un des éléments les plus évidents est l'abus des termes « citoyen » et « citoyenne ». À noter que l'utilisation du terme « citoyen » correspond à une réalité historique. En effet, sous la Révolution, on abolit les « Monsieur » et « Madame », tous les titres honorifiques disparaissent et chacun s'adresse à l'autre comme un égal. Ce type de référence, fréquent dans les comédies historiques, permet de renvoyer à une époque précise, tout en donnant une « saveur d'époque » à la pièce. Dans Une femme qui déteste son mari, l'utilisation de cette appellation permet donc à la fois de situer clairement le contexte et de participer au comique. Finot, à la fois naïf et inquiétant, justifie avec enthousiasme des comportements extrêmes, en érigeant le civisme comme principe responsable. Dans sa tirade pour expliquer à la petite Jeanne pourquoi sa mère ne l'aime plus :« "–C'est son civisme, que j'ai répondu. –Son civisme, qu'est-ce que c'est que ça? qu'elle a fait. – C'est le contraire de la nature, quoi! " Et là-dessus, je lui ai dit des choses plus à la portée de son âge : on aimait niaisement ses parents pour obéir à la nature, on les sacrifie par amour pour la chose publique, comme le citoyen Brutus !...Il fait mourir ses deux fils sur la place du marché... civisme ! Un autre, encore plus Brutus que celui-là, poignarde son père devant la statue d'un pompier... civisme ! Bref, on immole tout à la patrie, même la nature, toujours par civisme... La nation a remplacé la nature. » La pièce met ainsi en évidence une opposition fondamentale entre la nature et le devoir civique. Le civisme révolutionnaire apparait comme contraire aux sentiments naturels, notamment à l'amour familial. Julie en est l'exemple central : elle prétend renier son mari et ses enfants pour se conformer aux exigences politiques. À travers l'humour et l'exagération, la pièce critique une société où les valeurs sont inversées. Aimer sa famille devient suspect, tandis que dénoncer est valorisé. Le genre de la comédie permet à l'autrice d'échapper à la censure et de dénoncer les dérives du civisme, tout en évitant un discours frontalement politique.
Dramaturgie