Eugenio d'Ors, né le à Barcelone et mort le à Vilanova i la Geltrú, est un écrivain espagnol appartenant à la génération de 14.
Essayiste, critique d'art et philosophe, il a écrit en catalan, en espagnol, et aussi en français. Une partie de ses écrits catalans ont paru sous les pseudonymes de Xènius, d'Octavi de Romeu et d'El Guaita, de même qu'une partie de ses articles en espagnol sont signés du pseudonyme d'« Un Ingenio de esta Corte »Notice d'autorité de la Bibliothèque nationale de France..
À partir de 1906, d'Ors collabore aux publications de gloses de la revue La Veu de Catalunya et est l'un des membres du noucentisme catalan ; il fréquente le café littéraire Els Quatre Gats de Barcelone. Il devient secrétaire de l'Institut d'Estudis Catalans en 1911 puis directeur de l'Instruction publique de la Mancommunauté de Catalogne en 1917. Mais il quitte ce poste la même année après la mort d'Enric Prat de la Riba. Josep Puig i Cadafalch succède à Prat de la Riba à la présidence de la Mancomunitat. Cependant, Eugenio d'Ors et Puig i Cadafalch entretiennent des relations difficiles. Eugenio d'Ors expose ses sympathies syndicalistes dans les Gloses de la vaga lors de la grève des employés de La Veu de Catalunya en 1919. Puig i Cadafalch l'accuse alors de malversations et, avec le soutien de l'assemblée générale de la Mancomunitat, provoque son départ des institutions catalanes.
Blessé, d'Ors renonce à toute responsabilité en Catalogne et s'installe à Madrid en 1923. Il abandonne la langue catalane et n'écrit plus désormais qu'en espagnol. Il devint membre de l'Académie royale espagnole en 1926 et crée en 1938 l'Institut d'Espagne.
Eugegion d'Ors rejoint la phalange espagnole et est nommé chef de la Jefatura Nacional de Bellas Artes (ministre des Beaux-Arts) du gouvernement franquiste de Burgos. Après la guerre civile, il devient un intellectuel accepté par le régime franquiste espagnol. Il est un contributeur du renouveau de la philosophie en Espagne, avec, principalement, José Ortega y Gasset (1883-1955), même si les deux intellectuels ont souvent des visions divergentes. Tout comme Salvador Dalí, d'Ors refuse d'adhérer aux idées nationalistes, il est quasiment ignoré par la mouvance culturelle officielle de la Generalitat, le gouvernement régional, et son retour en Catalogne, au village de Vilanova i la Geltrú, vers la fin de sa vie, se passe dans un oubli officiel qui lui est pesant.
Il est le père du juriste et spécialiste du droit romain Álvaro d'Ors et le grand-père de Juan d'Ors.
Biographie Formation thumb|D'Ors vu par Ramon Casas (Musée national d'art de Catalogne). vignette|Eugenio d'Ors, détail d'un monument à Madrid (1963). Eugenio d'Ors étudie le droit à Barcelone et passe son doctorat de philosophie à Madrid.
Eugenio d'Ors a fait ses classes dans les milieux littéraires modernistes et adhère, durant sa jeunesse, entre 18 et 25 ans, à cette esthétique. Il commence des études de droit à l'université de Barcelone en 1897, qu'il mène de front avec des études de philosophie et de lettres, avec une spécialisation en études littéraires.
Après avoir terminé ses études de droit en 1903 en obtenant le prix extraordinaire de licence, il s’inscrit à Madrid en doctorat et poursuit son activité journalistique, qui le rend de plus en plus célèbre sous le pseudonyme de « Xenius », bien qu’il utilise également, en tant qu’écrivain ou dessinateur, ceux d’« Octavio », « Octavi de Romeu », « Joan de Deu Politeu », « El Guaita », « Miler » et « Xan », et, en tant que traducteur, celui de « Pedro Llerena ».
Gloses À partir de 1906, l'œuvre d'Eugenio d'Ors dans les milieux culturels de Barcelone se cristallise dans le Glosari où il trouve la meilleure façon de faire entendre sa voix. Les gloses sont de brefs commentaires quotidiens dans la presse au fil de l'actualité, mais avec une réflexion en profondeur inhabituelle. Grâce à elles, il aspire à écouter ce qu'il appelle les afin de catalyser la soif de renouveau culturel et social qu'il remarque dans la Catalogne de son époque. C'est une partie de sa mission éducative pour la réforme morale de la Catalogne. Pendant seize années, dans la presse quotidienne catalane, et à travers près de quatre mille gloses, le Glosari devient son moyen d’expression le plus efficace. Son travail de glosador et une bourse qu'il reçoit en 1908 du Conseil provincial de Barcelone pour étudier les organismes culturels de Paris et les nouvelles tendances scientifiques lui permettent de prendre le temps de se familiariser avec la pensée et la science qui se développent en Europe ces années-là. Son style, cependant, lui vaut quelques critiques, comme celle de Josep Pla : .
À Paris, Eugenio d'Ors découvre les sciences, assiste à de nombreux cours et de nombreux séminaires en philosophie et en psychologie expérimentale et suit les leçons d'Henri Bergson, Émile Boutroux et Marie Curie. Au cours de ces années parisiennes, d'Ors est séduit par les doctrines du pragmatisme nord-américain de Peirce et de William James, qui commencent à se répandre au début du siècle. En , dans un commentaire intitulé « Pragmatisme », il se définit lui-même comme un pragmatique, animé par les mêmes aspirations que les penseurs nord-américains, mais visant à les surpasser par la reconnaissance d'une dimension esthétique de l'action humaine, irréductible à ce qui était simplement utilitaire. Il présente ses travaux en 1908 au troisième Congrès international de philosophie qui se tient à Heidelberg. Son ambition est de tenter entre la méthode de la philosophie et celle de la science une synthèse harmonieuse qui conduirait à une vision complète et unifiée de l'être humain.
Revenu pour un temps à Barcelone à la fin de 1908, Eugenio d'Ors propose pour le printemps 1909 une série de leçons dans les locaux de l'Institut d'Estudis Catalans. Le thème des quatre leçons qu'il donne en avril fait partie du cours Logique et Méthodologie des sciences et le titre en est La Logique, phénomène diastasique.
En , il participe au sixième Congrès de psychologie qui se tient à Genève en présentant son travail La Formule biologique de la logique, rédigé à partir des cours préparés pour le séminaire à Barcelone. Les leçons qu'il programme pour le printemps 1909 se poursuivent jusqu'en décembre. Les cours de ce second cycle ont pour thème central l'étude de l'attention.
En 1910, il s'installe à nouveau à Barcelone. En 1911, il est nommé secrétaire de l'Institut d'études catalanes.
Licenciatura en philosophie
En 1912, il passe sa licenciatura en philosophie à l'Université de Barcelone ; en 1913 il obtient son doctorat avec une thèse (inédite jusqu'en 2009) intitulée Los argumentos de Zenón de Elea y la noción moderna de Espacio-Tiempo (Les Arguments de Zénon d'Élée et la notion moderne de l'espace-temps). En il se présente à Madrid à un concours pour la chaire de psychologie supérieure à l'Université de Barcelone, mais n'obtient en sa faveur que le vote de José Ortega y Gasset. Cet échec le déçoit mais il s'en console avec trois conférences : De la amistad y el diálogo (De l'amitié et du dialogue), Aprendizaje y heroísmo (Apprentissage et héroïsme) et Grandeza y servidumbre de la inteligencia (Grandeur et servitude de l'intelligence), qu'il donne à la Résidence d'étudiants de Madrid. En Catalogne, l'échec d'Eugenio d'Ors au concours est quelque peu compensé par sa nomination en avril de la même année comme directeur de l'enseignement supérieur au Conseil de pédagogie de la Mancomunidad de Catalogne.
En 1914, il publie son premier livre de philosophie : La filosofía del hombre que trabaja y que juega (La Philosophie de l'homme qui travaille et qui joue). Il s'agit d'une anthologie de ses écrits philosophiques publiés précédemment en forme de gloses ou de travaux universitaires, précédée d'une introduction de Manuel García Morente, et qui comprend à la façon d'un épilogue de brefs commentaires de , Diego Ruiz et Miguel de Unamuno sur la pensée orsienne.
La deuxième décennie du siècle voit des années intenses et une grande activité qui culmine avec son implication personnelle dans l'action politique entre 1917 et 1919 en tant que directeur de l'Instruction publique de la Mancomunidad de Catalogne. Cependant, son comportement dans ces années engendre tant de jalousies, de suspicions et d'avanies qu'au bout du compte il est forcé de se retirer. En , son engagement politique fait l'objet d'un débat à l'Assemblée générale de la Mancomunidad et est globalement condamné. On peut parler d'une « défenestration » d'Eugenio d'Ors, selon le titre que Guillermo Diaz-Plaja donne à son livre, qui reproduit les principaux documents de cette affaire (La defenestración de Eugenio d'Ors). Eugenio d'Ors tire les conséquences de ce désaccord avec l'Assemblée générale en s'exilant volontairement de Catalogne.
En 1920, il s'installe à Madrid et y fixe sa résidence. À partir de là, en 1921, il fait un voyage en Argentine pour donner quelques cours sur sa Doctrine de l'Intelligence. En 1923, il renoue avec l'entreprise du Glosari, cette fois en espagnol dans le quotidien ABC. Le changement de langue n'affecte pas le noyau de base de sa philosophie et accroit son rayonnement national et international. Ces années-là, il écrit quelques-unes de ses œuvres les plus connues : Tres horas en el Museo del Prado (Trois heures au musée du Prado) (1922), le drame Guillermo Tell (Guillaume Tell) (1926), La vida de Goya (La Vie de Goya) (1928). En 1927, il est élu membre de l'Académie royale espagnole, et la même année, il retourne temporairement à Paris pour représenter l'Espagne à l'Institut international de coopération intellectuelle. Les années passées en France sont aussi très fertiles en publications, en particulier sur l'art : Paul Cézanne (1930), Pablo Picasso (1930) et Du baroque (1935). Dans ce dernier essai, il défend l'idée que le baroque n'est pas une période circonscrite de l'histoire de l'art, mais un mode d'expression intemporel : « Son baroque est éternel »Frédéric Dassas, « Introduction à la question du baroque », Clio.fr, novembre 2002..
thumb|center|upright=2|La voûte de l'église Saint-Ignace de Rome : une œuvre du jésuite Andrea Pozzo étudiée par Eugenio d'Ors.
Activité culturelle pendant la dictature C'est à Paris que le surprend la guerre civile en Espagne. Il y reste, bouleversé par le conflit qui ravage l'Espagne, jusqu'à ce que, vers le milieu de 1937, il parte s'installer à Pampelune, où il reprend son Glosario dans le quotidien Arriba España, et commence à collaborer à la réorganisation des institutions culturelles du côté nationaliste (où combattent ses trois fils).
En 1938, sous le ministère de Pedro Sainz Rodríguez, il participe à la création de l'Institut d'Espagne, où il est nommé secrétaire perpétuel, et qui réunit les diverses Académies. Il est également placé à la tête de la Direction nationale des Beaux Arts. À ce titre il réussit à se rendre à Genève et à récupérer pour le nouvel État espagnol du dictateur Franco les trésors du musée du Prado qui y ont été transférés pendant la guerre par le gouvernement républicain. De retour à Madrid, il s'installe d'abord dans un hôtel de la Gran Vía et, peu après, dans une résidence d'allure seigneuriale de la calle Sacramento. Tout au long des années quarante, Eugenio d'Ors se donne entièrement à un vaste travail pour diffuser la culture à l'intérieur de l'Espagne et représenter le franquisme dans les réunions culturelles européennes.
Il collabore à des quotidiens importants et à des revues du monde entier. Membre de l'Académie de la Langue et de celle des Beaux-Arts de Saint-Ferdinand, il donne des conférences dans diverses réunions. Il marque sa place comme essayiste et comme créateur d'un genre particulier d'essai, la glose.
Ouvrages thumb|upright=1.2|Monument à Eugenio d'Ors, Paseo del Prado, Madrid (1963). En français La Vie de Goya, Gallimard, 1912 Trois heures au musée du Prado, itinéraire esthétique, Delagrave, 1927