Jan Andries Jolles (né le à Fribourg-en-Brisgau ; mort le à Quito) est un militant communiste allemand lié à l’Internationale communiste (Komintern). Il se fait connaître par ses activités en Amérique du Sud dans les années 1920 et 1930.
En Argentine, il est membre du Comité central (1928) et du Politburo (1931) du Parti communiste d'Argentine (PCA) et participe comme délégué à la première conférence communiste latino-américaine (Buenos Aires, 1929).
Entre 1933 et 1935, il est envoyé par le Komintern au Parti communiste du Brésil (PCB) comme instructeur auprès de son comité central. Au cours des années suivantes, il vit au Chili et en Équateur, où il publie des critiques littéraires sous le pseudonyme Manuel Cazón. Il meurt à Quito en 1942 à la suite d’une opération gastrique.
Origines et jeunesse Jolles est le fils du germaniste néerlandais André Jolles (1874–1946), professeur à Leipzig et auteur de Einfache Formen (1930), et de Mathilde (« Tilli ») Mönckeberg (1879–1958), fille du maire de Hambourg Johann Georg Mönckeberg.
Né à Fribourg-en-Brisgau, il passe son enfance entre sa ville natale, Wannsee (Berlin), et Hambourg. Il est le quatrième des six enfants issus du premier mariage de son père : Hendrik (1901–1902), Hendrika Jeltje « Jella » (1903–2001), Jacoba Jennigje « Bota » (1904–1988), Otto Jolle Matthijs « Thijs » (1911–1968) et Ruth Huberta Mathilde (1915–1997).
En 1914, André Jolles s’engage dans l’armée allemande et la famille obtient la citoyenneté prussienne. Après la séparation de ses parents en 1918, Jan s’installe à Leipzig avec son père et sa belle-mère, Margarethe « Grittli » Boecklen. Du second mariage naissent Barbara Sibylle (1918–2006), Jolle (1921–1942), Jacob Cornelis (1922–2008) et Eva-Gertrud (née en 1930).
À 13 ans, Jolles tente de quitter l’école et travaille un temps dans une usine comme relieur. Parallèlement, il participe au mouvement de jeunesse Wandervogel. L’influence paternelle est ambivalente : André Jolles avait été proche du SPD et du KPD et diffuse des idées communistes dans la famille, mais adhère brusquement au NSDAP en 1933 et reçoit en 1944 la médaille Goethe du régime nazi. L’adhésion du père au nazisme contraste avec l’engagement communiste de Jan et, avec la mort de son demi-frère Jolle Jolles à la bataille de Stalingrad, accentue les divisions politiques au sein de la famille.
Uruguay et Argentine (1924–1933) En conflit croissant avec son père, Jolles quitte Leipzig pour Amsterdam au début de 1924. Insatisfait de la vie dans la capitale néerlandaise, il envisage d’émigrer en Angleterre mais embarque le sur le Flandria à destination de l’Amérique du Sud. Après un bref passage à São Paulo, il se rend en Uruguay, où il rejoint le Parti communiste d'Uruguay (PCU). Il travaille dans l’imprimerie du journal communiste, vit dans une grande pauvreté et dépend du soutien financier de sa mère en Allemagne.
En , il entre clandestinement en Argentine, rejoint le Parti communiste d'Argentine (PCA) et cherche à entrer en contact avec Orestes Ghioldi.
Entre 1925 et 1930, il travaille comme instructeur, typographe et journaliste à Buenos Aires, Rosario, Santiago del Estero et Tucumán. Il contribue également à organiser la jeunesse communiste dans le Rio Grande do Sul au Brésil. Sa progression est rapide : en 1928 il entre au comité central et en 1929 participe à la conférence latino-américaine.
Le coup d’État de José Félix Uriburu en intensifie la répression. Jolles est arrêté et expulsé vers Montevideo, où il continue son activité au sein du secrétariat sud-américain du Komintern aux côtés d’August Guralski (« Rústico ») et d’Arthur Ewert.
En , il retourne en Argentine comme délégué du secrétariat pour assister à une conférence clandestine du PCA à Rosario. Il y est confirmé membre du Politburo. Identifié à la ligne « classe contre classe » de la Troisième période, il défend le remplacement de Rodolfo Ghioldi, accusé de « réformisme ». Ghioldi, avec Guralski et Ewert, inverse la décision : Jolles est écarté, accusé de fractionnisme et d’attitude « trotskiste ».
Envoyé à Tucumán, il est de nouveau arrêté en 1932 et condamné à 18 mois de prison.
En , il est expulsé vers l’Allemagne comme « étranger indésirable ».
Allemagne et Moscou (1933) De retour en Allemagne en , Jolles découvre un pays déjà sous le régime nazi. S’attendant à être arrêté à son arrivée à Hambourg, il est relâché et passe quelques mois auprès de sa mère. L’absence de traité d’extradition avec l’Argentine, l’ignorance de ses activités par les autorités allemandes et les liens familiaux favorables au national-socialisme ont pu contribuer à ce qu’il passe inaperçu. À Hambourg, il tente de rejoindre la cellule communiste locale, mais le climat de persécution et le manque d’informations sur son passé militant suscitent la méfiance et entravent son intégration.
Entre mai et , il obtient un faux passeport espagnol au nom de Manuel Enrique Casson Arribar — identité qu’il conserve jusqu’à sa mort.Il décide de quitter l’Allemagne, notamment parce que son propre frère aurait menacé de le dénoncer. En août, il se rend à Moscou, où il est accueilli par Georgy Borisovich Skalov, dit Sinani, adjoint au responsable du secrétariat latino-américain du Komintern, et logé à l’Hôtel Lux. Il y rédige une autobiographie politique pour les archives du Komintern et subit une évaluation rigoureuse. Les conflits survenus en Argentine sont réexaminés par des dirigeants comme Victorio Codovilla et Orestes Ghioldi, installés à Moscou, tandis que son engagement militant est reconnu. Dans ce contexte critique mais potentiellement réhabilitant, il reçoit la mission de travailler au Brésil comme instructeur auprès du PCB.
Brésil (1933–1935) Jolles arrive au Brésil à la fin de 1933 avec pour mission de préparer une insurrection contre Getúlio Vargas et de projeter Luís Carlos Prestes comme leader politique. Financé par le Komintern, il bénéficie de conditions de vie meilleures qu’en Argentine et en Uruguay. Il loge d’abord dans des hôtels puis chez le sympathisant Adolpho Carvalho, à Copacabana, lieu qui devient un point de rencontre clandestin.
Au sein des plénums du PCB, il joue un rôle central, notamment dans la destitution de Fernando de Lacerda comme secrétaire général, sur la base d’un rapport médical ultérieurement contesté. Jolles est également lié à la décision ayant conduit au meurtre brutal du militant Tobias Warchavsky en 1934 ; il est dénoncé et condamné in absentia par la justice brésilienne
Des rapports internes le décrivent comme optimiste, énergique et discipliné, mais aussi comme autoritaire, enclin à des excès « gauchistes » et négligent dans sa correspondance, dont une partie est interceptée. Il est considéré à un moment comme « l’homme le plus puissant » du PCB, mais accusé de retarder l’entrée formelle de Prestes dans le parti afin de préserver sa propre centralité.
À la fin de 1934 ou au début de 1935, il est rappelé et quitte le Brésil en pour l’Équateur via le Chili. Son action fait l’objet de critiques dans des rapports adressés à Moscou. Ce rappel intervient quelques mois avant l’insurrection communiste brésilienne de 1935, dont il est absent.
Chili et Équateur (1935–1942) Après avoir quitté le Brésil en , Jolles devait poursuivre vers l’Équateur, mais choisit de rester plusieurs mois à Santiago. Il collabore au journal Frente Único du Parti communiste du Chili et participe à des réunions ; ses critiques sévères de la direction provoquent des démissions.
En , il embarque à Valparaíso pour Guayaquil et s’installe en Équateur, alors sous la dictature de Federico Páez. Il enseigne la philosophie au Colegio Nacional Vicente Rocafuerte et publie des critiques littéraires dans l’hebdomadaire Noticia sous le pseudonyme Manuel Cazón.
La répression le contraint à retourner au Chili, où il vit entre 1936 et 1937. Impliqué dans des conflits avec les dirigeants locaux, il fait l’objet d’une enquête disciplinaire et est exclu du Komintern en 1937, accusé de « trotskisme », de fractionnisme et de liens supposés avec la Gestapo et avec Sinani, lui-même tombé en disgrâce lors des Grandes Purges.
De retour en Équateur, il reste actif dans les milieux culturels (Noticia ; Plan, 1938). Le pacte Molotov–Ribbentrop de 1939 accentue sa rupture avec le communisme. Entre 1939 et 1941, des rapports le situent de nouveau au Chili, où il gère un bar et un cinéma. Dans ses dernières années, il s’installe à Quito, fréquentant les milieux intellectuels et se tenant à l’écart de l’activité partisane.
Mort À Quito, sous le nom de Manuel Casson (ou Cazón), Jolles meurt le à l’âge de 35 ans à la suite d’une opération liée à des complications d’ulcères gastriques et duodénaux. Il est enterré le au cimetière San Diego sous une fausse identité.
Durant son hospitalisation, il rédige des fragments d’une autobiographie, Generación perdida. Sa mort est brièvement mentionnée par El Comercio.
Malgré les documents officiels, diverses versions de sa mort circulent. Eudocio Ravines évoque des « circonstances étranges et dramatiques », version reprise par William Waack et d’autres auteurs, tandis qu’Isidoro Gilbert suggère qu’il aurait été un « agent double ». D’autres hypothèses évoquent un cercueil vide, un transfert ultérieur de ses restes ou une fuite. Ces interprétations sont généralement rejetées.
Vie privée En 1927, il épouse María Banegas Herrera en Argentine ; ils ont deux enfants et se séparent en 1934. Au Brésil, il entretient plusieurs relations extraconjugales.
En 1935, en Équateur, il vit avec Leonor Azucena Vera ; leur fils Fernando Cazón Vera, futur poète, naît de cette union. Le couple se sépare en 1940.
Postérité Malgré son activité dans plusieurs pays d’Amérique latine, son parcours reste longtemps méconnu dans son pays d’origine. Il est reconstitué grâce aux travaux de Walter Thys (2012), fondés sur des archives russes et sud-américaines.
Références
Bibliographie
Liens externes
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