Le primitivisme des Lumières écossaises est la conviction, chez les penseurs des Lumières écossaises, qu'une vie beaucoup plus simple et moins sophistiquée, à certains égards ou à tous égards, est plus souhaitable.
Généralités sur les Lumières Les Lumières sont généralement considérées comme un mouvement progressiste, rejetant un passé obscurantiste et primitif ; dans la quête d'une ère nouvelle de bien-être matériel et d'organisation sociale rationnelle, les valeurs de la société commerciale moderne sont encensées. Pourtant, il est bien connu que cette même période a également vu un regain d'intérêt pour des formes de société et d'art plus primitives, et dont l'idéalisation du « bon sauvage » est la manifestation. Il ne s'agissait pas simplement d'une réaction aux idées des Lumières, ou à la l'instigation des ennemis des Lumières. Souvent, les mêmes personnes étaient attirées à la fois par les valeurs novatrices de l'Encyclopédie, ou chez les Lumières écossaises de l'Encyclopædia Britannica, et par les mythes de la simplicité antique, ou dans le présent, dans le mode de vie des peuples que l'on a dits « primitifs », ou « sauvages » et que l'exploration coloniale révélait progressivement à l'occident.
Lorsque Rousseau réfléchit aux deux notions de progrès et de perfectibilité, il propose des variations sur le thème de l'imperfection, alors que jusqu'alors les philosophes avaient plutôt envisagé le terme de progrès au sens linéaire d'un développement continu de la connaissance. De la Digression sur les anciens et les modernes de Fontenelle, Rousseau a notamment retenu l'idée qu'il n'existe aucune supériorité a priori, et encore moins une supériorité naturelle, des Anciens sur les Modernes, ni l'inverse. Pour Rousseau également, il n'y a pas de différence naturelle entre les hommes, et l'inégalité est une question d'institution ou de convention. Un pessimisme rationnel s'affirme chez Rousseau, qu'il partage par ailleurs avec Jean Le Rond d'Alembert (en introduction de l'Encyclopédie, ) et un scepticisme face au progrès. Les philosophes doivent se défier de leur Lumières.
Primitivisme des Lumières écossaises Les deux Discours ont durablement façonné l'image de Rousseau, opposant à la bonne société et défenseur des mœurs primitives, et c'est ainsi qu'il a le plus souvent été perçu, admiré, imité et réfuté en Angleterre, et tout autant en Écosse.
L'Écosse, dans la seconde moitié du , était un important centre intellectuel, grâce à des personnalités telles que David Hume, Adam Smith et Adam Ferguson, les Lumières d'Édimbourg et de Glasgow, dont les travaux ont ouvert la voie à la pensée économique, juridique et sociologique moderne.. Au siècle qui suivit l'Union de 1707, petit pays pauvre, ayant perdu son indépendance politique, l'Écosse s'intégra rapidement au monde commercial moderne ; la perte d'indépendance était une condition de cette nouvelle prospérité. Depuis 1745 (les Rébellions jacobites), les Highlands étaient le théâtre d'une répression généralisée d'une population autochtone qui semblait représenter un monde disparu ; au carrefour d'une société « rustique » et d'une société « raffinée ». Les Highlands donnaient aux visiteurs venus du Sud l'impression d'une terre véritablement « barbare ». Dans les récits de Samuel Johnson et James Boswell sur leur voyage en Écosse en 1773 (The Journal of a Tour to the Hebrides et A Journey to the Western Islands of Scotland), les comparaisons entre les Highlanders et les « sauvages » d'Amérique du Nord sont fréquentes, et les demeures des Lairds apparaissent comme des manoirs de planteurs, îlots de civilisation, « magnifiquement mis en valeur par leur environnement sauvage ».
Il n'est donc pas surprenant que les thèmes rousseauistes de la civilisation corrompue, de la vertu perdue et du bonheur déchu aient trouvé un écho favorable au sein même de l'Encyclopædia Britannica, berceau des Lumières ; cet intérêt s'accompagnait d'éloges de l'état de nature.
James Burnett, lord Monboddo, personnage assez excentrique, alla plus loin que le Discours sur l'inégalité de Rousseau en présentant l'orang-outan comme une sorte d'être humain : (« une nation entière, si je puis dire, sans usage de la parole »). Monboddo, jouant le rôle de gentilhomme campagnard dans son domaine reculé et rustique, défend la ligne rousseauiste contre Johnson. À l'instar de Rousseau, Monboddo considérait le développement de la société commerciale comme un déclin des républiques antiques. Cette dégénérescence se manifestait dans le langage : le latin et le grec témoignaient d'un progrès par rapport à la langue monotone et excessivement figurative des barbares, mais, de la même manière, les langues modernes paraissaient barbares comparées aux langues classiques, peut-être plus primitives.
David Hume, dans son essai intitulé « » . et dans les premières pages de son essai « », ne voit que du bien dans l'essor de l'industrie et du commerce et dans le développement de la vie urbaine ; ces progrès ont accru la sécurité individuelle ainsi que la sociabilité et l'« humanité » en général.
Dans sa lettre de 1755 parue dans le premier numéro de l'Edinburgh Review, Adam Smith a présenté le Discours sur l'inégalité, comme un développement plus acceptable de La Fable des abeilles de Bernard Mandeville. On retrouve par ailleurs dans ses propres écrits, de temps à autre, un certain pessimisme rousseauiste. Il n'y cependant chez lui aucune trace de nostalgie personnelle pour une société antérieurs, bien que Le livre V de la Richesse des nations suggère comment les sociétés antérieures ont pu avoir un avantage sur la société commerciale. Pour une appréciation plus proche de l’éloge sans détour des sociétés primitives par Rousseau, il faut se tourner vers Adam Ferguson et son de 1767.
Adam Ferguson, à la suite d'Adam Smith, identifie la division du travail comme le moteur d'un progrès ambivalent, élargissant les horizons d'une minorité tout en limitant ceux de la majorité, et mettant en péril les institutions démocratiques et les libertés individuelles. Ferguson critique à plusieurs reprises le Discours sur l'inégalité et son livre s'ouvre sur une brillante réfutation de l'idée même d'état de nature. Puisque la nature humaine est progressive, « le courant qui coule » et non « l'étang stagnant », il est vain de rechercher un état « naturel » originel. Ferguson prône un relativisme remarquable, rare à son époque ; préfigurant l'anthropologie moderne : nous pouvons fort bien nous tromper dans notre appréciation du bonheur produit par un ordre social donné. La vie apparemment sale, violente et incertaine du « sauvage » ou du « barbare » peut offrir des joies que l'homme civilisé ne peut apprécier, et le sauvage, lorsqu'on lui offre le choix, « s'affaisse et... languit dans les rues de la ville populeuse » et « cherche la frontière et la forêt ». Né dans les Highlands, il s'est probablement inspiré de ses observations directes de l'Écosse ; motivé par son souci du bien-être de sa propre société, il fut amené, comme Rousseau, à présenter diverses sociétés primitives sous un jour favorable. Il s'appuie aussi sur les récits de voyage de Pierre-François-Xavier de Charlevoix, Joseph-François Lafitau et Cadwallader Colden.
Dans une scène ironique et saisissante de la quatrième partie, Ferguson s'imagine comment un visiteur impartial, issu d'une société plus raffinée, aurait pu décrire les Grecs anciens : son voyageur relève la précarité et la misère de leur existence, la petitesse méprisable de leurs royaumes, le manque d'argent et les vêtements rudimentaires des indigènes.. Ferguson suit Lafitau, qui insistait sur la similitude entre les peuples primitifs d’Amérique du Nord et les Grecs de l’Antiquité.
Notes et références
Bibliographie
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