La joie fait peur est une comédie en un acte en prose écrite par Delphine de Girardin. Elle est représentée pour la première fois au Théâtre-Français à Paris le samedi 25 février 1854. Cette pièce de théâtre raconte, comme son titre l'indique, les craintes d'une famille: si la mère découvrait que son fils est encore en vie, alors qu'elle le pense mort et vit un deuil compliqué, cette nouvelle la tuerait.
Cette pièce connaît un vif succès lors de ses premières représentations, et sera jouée en tout 561 fois à la Comédie-Française, où elle connaît des reprises jusqu'en 1925.
Genèse de l'œuvre La pièce est une commande d'Arsène Houssaye, homme de lettres et ami du couple Girardin, qui à l'époque occupe le poste d'administrateur général du Théâtre-Français. Houssaye s'inquiète, comme d'autres dans l'entourage de la dramaturge, qu'elle ait commencé à s'adonner au spiritisme ; dans le but de la distraire et de la faire revenir à la pratique théâtrale, il lui demande une nouvelle pièce à représenter au Théâtre-Français.
Un « Courrier de Paris » signé "André" dans Le Monde illustré, le 2 mai 1857, parle de l'écriture de la pièce:« Un soir, l'auteur s'endormit après avoir lu dans la Presse le récit de la mort d'Adrien Delessert. Elle rêva que le jeune homme n'était pas mort... qu'il entrait brusquement chez elle, et la chargeait d'annoncer à sa mère qu'elle eût à cesser de le pleurer! Réveillée par l'émotion, Mme de Girardin fut quelques instants à se reconnaître entre la réalité et le songe, et se trouva naturellement conduite à se demander comment elle s'y prendrait si, le jeune Delessert n'étant pas mort, elle avait réellement cette terrible révélation à faire à la pauvre mère ! De là, la première idée de la pièce qu'on sait. Elle en parla le soir même à M. Régnier, qui devait créer, avec un talent si poignant et si voisin du génie, le rôle du vieux domestique sur lequel la foudroyante nouvelle est comme essayée... avant d'arriver au cœur même de la mère. Le lendemain, la pièce était arrêtée ; quinze jours après elle était faite. »Girardin rédige donc La joie fait peur très rapidement. La pièce devait initialement comprendre trois actes, avec un rôle pour Mlle Rachel, actrice proche de la dramaturge, pour qui elle avait déjà crée les rôles-titres de Judith, Cléopâtre et Lady Tartuffe ; mais, finalement, la grande tragédienne ne jouera pas dans la pièce, qui ne sera composée que d'un acte, structuré en 23 scènes. Cette pièce fait partie des quatre « petites comédies » en un seul acte de la dramaturge. Elle s'inscrit dans la fin de carrière de Girardin, qui, au début des années 1850, voit sa pratique théâtrale prendre un tournant plus affirmé vers la comédie, après deux tragédies et une grande comédie de mœurs, à la tonalité plus sérieuse. De plus, à partir de 1852, elle privilégie la prose et les formats brefs comme ici, en un seul acte. La joie fait peur condense ainsi parfaitement l'évolution du théâtre de Delphine de Girardin sous le Second Empire.
Il est probable que le thème de fond de la pièce, à savoir une mère qui pleure son enfant et à qui son entourage hésite à révéler que le fils en question en réalité n'est pas décédé, ainsi que le personnage de la mère, soient inspirés d'une pièce en un acte de Madame de Genlis, La tendresse maternelle (parue dans le recueil Théâtre de Société en 1781).
Delphine de Girardin, une comédie au féminin Au XIXe siècle, il est compliqué pour une femme d'accéder à la production théâtrale : c'est un genre réservé à la pratique masculine, puisqu'il nécessite d'être actif dans l'espace public (lorsque les genres dit "plus féminins", sont l'épistolaire ou la poésie, qui sont des genres littéraires associés à la sphère privée et à l'intime). Il est encore plus difficile de produire des comédies; en effet, faire rire serait une caractéristique purement masculine, les femmes devant se maintenir dans les bornes d'un rire délicat et jamais grossier. Il faudrait, selon Adrienne Monnier, se sentir supérieur et posséder une certaine cruauté et une forte volonté de dominer pour faire rire une audience, ce qui serait propre uniquement aux hommes.
Les femmes sont alors contraintes de produire des comédies qui restent dans le cadre de la bienséance, c'est-à-dire des comédies morales ou de mœurs par exemple. Madame de Genlis en est un exemple majeur de la fin du XVIIIe siècle. La joie fait peur s'inscrit dans ce genre de comédie qui ne touche pas à la subversion et qui ne nécessite aucun despotisme ou mauvais goût pour susciter un rire. Toutefois, Girardin est très critique vis-à-vis de cette injustice touchant les femmes. Elle écrit, dans la préface de son roman La canne de M. de Balzac (1836), où on lui a demandé de supprimer une scène de satire politique et une scène d'amour : « L'Auteur les a sacrifiées... mais il est resté avec cette conviction : qu'une femme qui vit dans le monde ne doit pas écrire, puisqu'on ne lui permet de publier un livre qu'autant qu'il est parfaitement insignifiant ». Le droit de rire et de produire du rire est lié au pouvoir, et les femmes en sont exclues.
Intrigue
La pièce se déroule aux environs du Havre. Blanche et Madame des Aubiers pleurent Adrien, son fils, qui aurait péri lors d'une excursion maritime trois mois auparavant. Elles sont accompagnées de Mathilde, la fiancée d'Adrien, d'Octave, un ami d'enfance, et de Noël, le domestique de la famille. La pièce s'ouvre sur Madame des Aubiers et Mathilde qui souffrent chacune de leur côté du deuil, ainsi qu'Octave et Blanche. Noël interrompt la scène pour demander à Blanche l'aide de sa mère : un architecte est présent pour effectuer quelques travaux qu'elle avait ordonné trois mois auparavant. Ils sortent tous les trois. Octave se retrouve seul avec Mathilde : il lui avoue son amour, tout en lui demandant d'oublier Adrien, ce qui met Mathilde en colère. Elle aimait Adrien et souhaite lui rester fidèle. Elle refuse donc les avances d'Octave. Ce dernier raconte ensuite tout au serviteur : Noël lui conseille d'oublier Mathilde, et lui loue plutôt les qualité de Blanche, qui est d'ailleurs amoureuse d'Octave. Le domestique se retrouve ensuite avec Blanche, qui pleure son frère. Il lui remonte le moral en lui disant qu'Octave veut se marier avec elle, ce qui lui redonne le sourire.
La scène VII marque un tournant dans la pièce ; Noël est seul et croit entendre la voix d'Adrien. Ce dernier apparaît effectivement aux côtés de Noël à la scène suivante : Adrien n'est donc pas mort en mer. Le serviteur décide de cacher le jeune revenant : il craint que la nouvelle de son retour provoque une émotion trop forte aux femmes de la maison, surtout à Madame des Aubiers, et qu'elle pourrait en succomber. Blanche est la première à être mise au courant de la réapparition de son frère. Adrien explique alors ce qui lui est arrivé, et lève le voile flou qui plane depuis le début de la pièce sur sa mort présumée : il a reçu trois balles dans le corps, mais a été soigné et a survécu. En revanche, ses habits et affaires personnelles ont été volés, et le voleur est ensuite mort ; la cadavre étant méconnaissable, il a été transmis à sa famille qu'un corps mort avait été trouvé avec les affaires d'Adrien, déduisant que c'était lui.
Blanche et Noël décident de cacher Adrien dans sa chambre. Blanche discute ensuite avec sa mère, et essaie de préparer Madame des Aubiers à la nouvelle qui l'attend : elle ment en racontant que la voisine, Gervaise, a retrouvé son fils après l'avoir cru mort pendant deux ans. Madame des Aubiers part chez Gervaise pour prendre de ses nouvelles, et Blanche est fière de son coup. Noël et Blanche portent à manger à Adrien, et trouvent la chambre vide : il s'est enfui chez Mathilde, sa fiancée. Il revient, et Octave joint la scène et découvre lui aussi la présence du disparu. Madame des Aubiers arrive elle aussi. Le domestique tente de lui annoncer lentement la nouvelle, avant que Mathilde n'arrive. Cette dernière porte une coiffure différente, celle que son fiancé aimait, ce qui met Madame des Aubiers sur la piste du retour de son fils. En effet, celui-ci sort de sa cachette et se révèle à sa mère. Elle l'embrasse, et, contre toute attente, ne meurt pas. C'est en fait Noël qui s'effondre à la fin, provoquant un renversement de situation.
Analyse
Types féminins Les personnages féminins sont souvent le centre des pièces de Delphine de Girardin : c'est le cas aussi dans La joie fait peur. Trois des quatre types féminins décrits par Giovanna Bellati, chercheuse en littérature, dans son article Types féminins dans le théâtre de Delphine Gay de Girardin sont présents dans cette comédie, à savoir l'épouse (Mathilde), la mère (Madame des Aubiers) et la jeune fille (Blanche).
Le type de l'épouse est le type le plus présent dans les pièces de Girardin : même si Mathilde n'est pas mariée officiellement, elle est fiancée et correspond à tous les critères du type de l'épouse. Elle est loyale envers son époux disparu ; d'ailleurs, de ce point de vue, elle pourrait même être considérée comme une veuve. Elle a la vive impression d'être dans son bon droit en restant fidèle à son fiancé prétendument mort, alors qu'Octave lui fait des avances : sa fidélité, même après la mort, déclenche d'ailleurs une dispute entre les deux personnages. L'amour que Mathilde porte à Adrien est totalisant dans sa vie, et elle n'existe dans la pièce que par le deuil qu'elle traverse. Le rôle de l'épouse est souvent guidé par la tendresse vouée au mari, et moins par des questions morales strictes.
Le type de la mère montre un amour maternel pur qui n'est entravé par aucune autre pensée. Comme Mathilde, Madame des Aubiers n'existe dans la pièce que par son rôle : elle est rongée par cet amour maternel qui va jusqu'à déterminer son état de vie ou de mort. C'est ce personnage dans La joie fait peur qui a été inspiré par Madame de Genlis.
Le dernier type féminin présent dans La joie fait peur est celui de la jeune fille, ici, en l’occurrence, de la sœur. Blanche est douce et sincère, et est encore animée par le désir de vivre (contrairement à Mathilde et Madame des Aubiers). Elle est d'ailleurs le premier personnage à qui Noël annonce la nouvelle du retour d'Adrien, parce qu'elle est encore assez vive pour ne pas périr de surprise et de joie.
Les types féminins les plus récurrents chez Delphine de Girardin sont ceux de la mère et de l'épouse. Habituellement, l'épouse est celle qui est le plus mise en valeur dans ses petites comédies ; ce n'est pas le cas pour La joie fait peur, qui relègue Mathilde à un rôle passif.
Les femmes protagonistes ne jouent généralement pas le mauvais rôle dans ses pièces (à part avec une justification par la personnalité du personnage) : au contraire, elles sont liées et animées par l'entraide. Elles sont parfois épaulées par les hommes, ou opposées à eux. Dans La joie fait peur, Noël, le domestique, essaie d'aider les femmes de la maison et de les accompagner dans leur deuil.
Rôle central attribué au domestique Dans la plupart des pièces de Delphine de Girardin, les rôles centraux sont attribués à des femmes, notamment les types féminins décrits dans la section ci-dessus. Dans La joie fait peur, le personnage central et actif est celui de Noël, le domestique. Cette particularité fait l'originalité de la pièce, puisque cette tendance n'est pas habituelle chez la dramaturge. Toutefois, le rôle du serviteur qui résout les problèmes de ses maîtres est une thématique héritée de la comédie classique ; Girardin s'inscrit donc dans une tradition.