vignette|Augustin d'Hippone en prière contemplative, représenté par Sandro Botticelli (vers 1445–1510). Augustin est considéré comme le premier à avoir élaboré la forme de théodicée qui porte aujourd’hui son nom. La théodicée augustinienne, nommée d’après le théologien et philosophe des Augustin d'Hippone, est un type de théodicée chrétienne développé en réponse au problème inductif du mal. Elle cherche ainsi à expliquer la possibilité d’un Dieu omnipotent (tout-puissant) et « omnibienveillant » face à l’existence du mal dans le monde. Plusieurs variantes de cette théodicée ont été proposées au cours de l’histoire ; leurs ressemblances furent décrites pour la première fois par le philosophe du John Hick, qui les qualifia d’« augustiniennes ». Elles soutiennent généralement que Dieu est parfaitement bon, qu’il a créé le monde à partir de rien, et que le mal résulte du péché originel de l’humanité. L’introduction du mal dans le monde est habituellement expliquée comme une conséquence du péché originel et son maintien par le mauvais usage du libre arbitre et de la concupiscence par les êtres humains. Selon la théodicée augustinienne, la bonté et la bienveillance divines demeurent parfaites et exemptes de toute responsabilité dans le mal ou la souffrance.

Augustin d'Hippone fut le premier à développer cette théodicée. Il rejeta l’idée selon laquelle le mal existerait en lui-même, le considérant plutôt comme une corruption du bien causée par l’abus du libre arbitre par l’humanité. Augustin croyait à l’existence d’un enfer physique comme châtiment du péché, mais soutenait que ceux qui acceptent le salut apporté par Jésus accéderaient au paradis. Au , Thomas d'Aquin, influencé par Augustin, proposa une théodicée similaire fondée sur l’idée que Dieu est bonté et qu’aucun mal ne peut exister en lui. Il estimait que l’existence du bien permet celle du mal, par la faute des êtres humains. Augustin influença également Jean Calvin, qui défendait l’idée que le mal résulte du libre arbitre et soutenait que le péché corrompt l’être humain, rendant nécessaire la grâce divine pour fournir une orientation morale.

Cette théodicée fut critiquée par Fortunatus, contemporain manichéen d’Augustin, qui affirmait que Dieu demeurait malgré tout impliqué dans le mal. Au , le théologien Francesco Antonio Zaccaria critiqua la conception augustinienne du mal parce qu’elle ne répondait pas à la souffrance humaine individuelle. John Hick considérait quant à lui le mal comme nécessaire au développement moral et spirituel de l’humanité, tandis que les théologiens de la théologie du process soutenaient que Dieu n’est pas omnipotent et ne peut donc être tenu responsable du mal. La logique de l’approche augustinienne fut reprise notamment par Alvin Plantinga. Sa version adaptée, appelée , proposée dans les années 1980, cherche uniquement à répondre au problème logique du mal. Une telle défense — qui n’est pas à proprement parler une « théodicée » — ne vise pas à démontrer l’existence de Dieu ni même sa probabilité, mais tente de montrer que l’existence de Dieu et celle du mal (ou de la ) dans le monde ne sont pas logiquement contradictoires.

Formes générales La théodicée augustinienne fut pour la première fois distinguée comme une forme particulière de théodicée par John Hick dans son ouvrage Evil and the God of Love, publié en 1966, dans lequel il qualifia de « augustiniennes » la théodicée d’Augustin d'Hippone ainsi que ses développements ultérieurs. Hick établissait une distinction entre la théodicée augustinienne, qui cherche à dégager Dieu de toute responsabilité dans le mal en s’appuyant sur le libre arbitre humain, et la , qui considère Dieu comme responsable du mal mais justifié en raison des bénéfices que celui-ci apporterait au développement de l’humanité.

La théodicée augustinienne constitue une réponse au problème inductif du mal, qui soulève l’objection selon laquelle, si Dieu est omnipotent et omnibienveillant, le mal ne devrait pas exister dans le monde. L’existence du mal peut remettre en question la nature même de Dieu ou son existence : soit il n’est pas omnipotent, soit il n’est pas parfaitement bienveillant, soit il n’existe pas. La théodicée tente de concilier l’existence et la nature de Dieu avec la présence du mal dans le monde en proposant des explications jugées valides à son apparition. La théodicée augustinienne affirme que Dieu a créé le monde ex nihilo (« à partir de rien »), mais soutient que Dieu n’a pas créé le mal et n’est pas responsable de son existence .Le mal ne possède pas d’existence propre ; il est décrit comme une privation du bien, c’est-à-dire comme une corruption de la bonne création divine.

L'élaboration de cette conception, sa reprise par l'ontologie médiévale et les objections qui lui ont été opposées sont traitées à l'article Mal (théologie chrétienne).

La théodicée augustinienne soutient également la doctrine du péché originel. Toutes les versions de cette théodicée acceptent les implications théologiques du récit de la Création dans la Genèse, notamment l’idée que Dieu a créé les êtres humains sans péché ni souffrance. Le mal est considéré comme une juste punition de la chute de l’homme, lorsque Adam et Ève désobéirent pour la première fois à Dieu et furent expulsés du jardin d'Éden. La théodicée augustinienne présente le libre arbitre humain comme la cause persistante du : les êtres humains commettent des actes immoraux lorsque leur volonté est corrompue. Cette corruption de la volonté humaine est attribuée au péché originel ; les théologiens augustiniens soutiennent que le péché d’Adam et Ève a corrompu la volonté de l’humanité, tout en affirmant que Dieu demeure innocent, parfaitement bon et non responsable du mal.

Développement Augustin vignette|Augustin d'Hippone par Simone Martini (entre 1320-1325), Fitzwilliam Museum. Augustin d'Hippone (354–430 apr. J.-C.) était un philosophe et théologien né en Afrique romaine (dans l’actuelle Algérie). Durant sa jeunesse, il adhéra au manichéisme, avant de se convertir au christianisme en 386. Ses deux œuvres majeures, Les Confessions et La Cité de Dieu, développent les principales idées de sa réflexion sur la souffrance. Dans les Confessions, Augustin écrit que ses premiers travaux étaient dominés par le matérialisme et que la lecture des œuvres de Platon lui permit d’envisager l’existence d’une substance immatérielle. Cela l’aida à élaborer une réponse au problème du mal dans une perspective théologique — et non manichéenne — fondée sur son interprétation des premiers chapitres de la Genèse et des écrits de Paul l'Apôtre. Dans La Cité de Dieu, Augustin développa sa théodicée dans le cadre de sa tentative de retracer l’histoire humaine et d’en décrire l’aboutissement.

Augustin soutenait que le mal ne pouvait exister en Dieu ni être créé par Dieu, mais qu’il constituait plutôt un sous-produit de la création divine. Il rejetait l’idée que le mal possède une existence propre, le définissant au contraire comme une privation — ou un éloignement — du bien, ainsi qu’une corruption de la nature. Il écrivait ainsi que « le mal n’a pas de nature positive ; mais la perte du bien a reçu le nom de « mal » »<ref>La Cité de Dieu, Augustin d’Hippone, livre XI, chapitre 9</ref>. Selon Augustin, le mal moral comme le résultent d’un mauvais usage du libre arbitre, usage qui remonte au péché originel d’Adam et Ève, bien qu’il jugeât difficile d’expliquer ce péché puisque Adam et Ève avaient été « créés avec des natures parfaites ». Il considérait que cette volonté mauvaise, présente dans l’âme humaine, constituait une corruption de la volonté donnée par Dieu aux êtres humains, faisant ainsi de la souffrance une juste punition du péché humain. Comme Augustin croyait que toute l’humanité était « séminalement présente dans les reins d’Adam », il soutenait que tous les êtres humains avaient hérité du péché d’Adam et de sa juste punition. Toutefois, malgré sa conviction que le libre arbitre peut être détourné vers le mal, Augustin maintenait qu’il demeure essentiel à l’être humain, car celui-ci ne pourrait vivre correctement sans lui. Il affirmait que le mal peut venir des êtres humains parce que, bien qu’ils ne contiennent aucun mal en eux-mêmes, ils ne sont pas non plus parfaitement bons et peuvent donc être corrompus.

Augustin croyait à l’existence d’un enfer physique, mais considérait que les souffrances physiques y étaient secondaires par rapport à la peine d’être séparé de Dieu. Il avançait deux raisons à cela : premièrement, les êtres humains possèdent le libre arbitre, et seuls ceux qui choisissent de suivre Dieu peuvent être pardonnés et éviter l’Enfer. Deuxièmement, il estimait que le choix d’Adam et Ève de pécher avait affecté notre liberté de choix, laissant les êtres humains incapables de résister au péché. Augustin soutenait que la grâce de Jésus Christ libère les êtres humains du péché originel, mais il affirmait qu’ils ne peuvent être sauvés que s’ils choisissent d’accepter cette grâce, choix lui-même déterminé par le caractère propre de chaque individu. Reconnaissant que même les sauvés continuent à pécher, Augustin proposait que ceux qui choisissent la grâce divine passent néanmoins un temps en Enfer afin d’être purifiés de leurs péchés avant d’accéder au Paradis.

Thomas d’Aquin vignette|Portrait de Thomas d'Aquin par Gentile da Fabriano, qui développa une théodicée fortement influencée par Augustin. Thomas d'Aquin, philosophe et théologien scolastique du XIIIe siècle fortement influencé par Augustin, proposa une forme de théodicée augustinienne dans sa Somme théologique. Thomas d’Aquin commença par tenter de démontrer l’existence de Dieu au moyen de ses cinq voies, puis affirma que Dieu est bon et doit avoir une raison moralement suffisante pour permettre l’existence du mal. Il soutenait que toute bonté existant dans le monde doit exister parfaitement en Dieu et qu’en existant parfaitement, Dieu doit être parfaitement bon. Il concluait ainsi que Dieu est la bonté même et qu’aucun mal n’existe en lui.

Thomas d’Aquin reprenait la conception augustinienne selon laquelle le mal est une privation du bien, affirmant que le mal existe comme privation intrinsèquement présente dans le bien. Selon lui, l’existence du mal s’explique entièrement par le libre arbitre. Face à l’idée que les êtres humains auraient été mieux sans libre arbitre, il soutenait que la possibilité du péché est nécessaire à la perfection du monde et que les individus sont donc responsables de leurs péchés. Le bien est la cause du mal, mais seulement en raison d’une faute commise par l’. Dans sa théodicée, dire qu’une chose est mauvaise revient à dire qu’elle manque de bonté, ce qui signifie qu’elle ne peut faire partie de la création divine, puisque la création de Dieu ne manque de rien. Thomas remarquait que, si la bonté rend le mal possible, elle ne le rend pas nécessaire. Cela signifie que Dieu — qui est bon — n’est pas la cause du mal, car le mal provient d’un défaut de l’agent, tandis que Dieu est exempt de tout défaut. La philosophe Eleonore Stump, commentant l’interprétation par Thomas du Livre de Job, estime qu’il avait une vision positive de la souffrance : celle-ci est nécessaire pour opposer la Terre au paradis et rappeler aux êtres humains qu’ils demeurent enclins au mal. Thomas d’Aquin considérait que le mal est acceptable en raison du bien qui peut en découler, et qu’il ne peut être justifié que lorsqu’il est nécessaire à l’apparition d’un bien. Cherchant à dégager Dieu de toute responsabilité dans l’apparition du mal, il insistait sur le fait que Dieu se contente de permettre le mal plutôt que de le vouloir. Il reconnaissait l’existence de ce qui semble être le mal, sans lui attribuer le même degré d’existence qu’à la réalité spirituelle. Comme Augustin, Thomas d’Aquin affirmait que les êtres humains portent la responsabilité du mal en raison du mauvais usage de leur liberté de volonté.

Jean Calvin