La guerre de Quatre Ans est la période de résistance des habitants de la bande de Gaza à l’occupation israélienne qui suit la guerre des Six-Jours. De 1967 à 1971, l‘ensemble de l’enclave connaît un niveau élevé de conflit et de violences, par une combinaison de lutte armée des fedayins palestiniens et de désobéissance civile. L’armée israélienne y met fin en 1971 par une campagne de répression menée par le général Ariel Sharon. Selon Nathan Shachar, durant cette période, .

L’expression guerre de Quatre Ans pour cette guerre méconnue est de Jean-Pierre Filiu, dans son Histoire de GazaJean-Pierre Filiu, Histoire de Gaza, Paris : Fayard, 2024, collection « Pluriel », , 187-214.. Elle est reprise par Anne IrfanAnne Irfan, « Settler Colonialism and the Displacement/Immobility Nexus: Israeli Policy in Gaza Since 1948 », Journal of Genocide Research, publié en ligne le 24 août 2025, vol. 28, 2, 421–437. https://doi.org/10.1080/14623528.2025.2547445..

Contexte

gauche|vignette|alt=File de blindés circulant dans une rue.|Chars israéliens à Gaza en 1956.

Entre 1948 et 1967, la Bande de Gaza est occupée par l’Égypte. La moitié de ses habitants sont des réfugiés palestiniens ayant fui le nettoyage ethnique de la Palestine en 1967. Début novembre 1956, l’armée israélienne prend le contrôle de la bande de Gaza lors de la guerre de Suez, et y massacre des centaines de personnes, notamment à Khan Younès (de 275 à 472 tués et disparus) et Rafah (de 110 à 220 morts et disparus), ainsi qu’ailleurs dans la bande de Gaza. La résistance à l’occupation est matée par de nombreuses arrestations..

L’armée israélienne se retire de Gaza, sous la pression des États-Unis, le 7 mars 1957J.-P. Filiu, , 160.. Au total, la première occupation israélienne de Gaza se solde par une forte répression (couvre-feu, rafles, violations de domicile) et de 930 à , sur une population d’environ personnesJ.-P. Filiu, , 162-163..

Au début des années 1960, le gouvernement égyptien commence à supprimer les restrictions sur les activités politiques palestiniennes à Gaza, permettant la création du , semi-élu, de la confédération générale des syndicats de Gaza, de la Société des femmes palestiniennes et de l’Armée de libération de la Palestine.

La bande de Gaza ne bénéficie d'aucun plan de développement et sa population reste misérable, avec 35 % de chômeurs chez les natifs et 83% chez les réfugiés en 1960Zakaria Fawaz, (1998). « Lʼéconomie de la Cisjordanie et de Gaza, 1948-1967 », Revue d'études palestiniennes 66(1), 49 https://doi.org/10.3917/repa.066.0042.. Le secteur agricole occupe un tiers de la main-d'œuvre et produit un quart de la valeur de la bande de Gaza ; les services représentent un cinquième du PIB, l'aide internationale également. L'industrie n'a qu'une importance infime. L'agriculture s'est spécialisée dans la production d'agrumes, tournée vers l'exportation, rendant le territoire dépendant des importationsFawaz 1998 50. (les agrumes représentant jusqu'à 90% des exportationsFawaz 1998 52.).

Occupation de Gaza après la guerre des Six Jours Combats de juin 1967

La bande de Gaza est envahie et occupée par Israël en 1967 lors de la guerre des Six Jours, en même temps que la Cisjordanie, le plateau du Golan et la péninsule du Sinaï. Les combats débutent le 5 juin, et les Palestiniens détruisent plusieurs chars M45 israéliens à Khan Younès. Le sud de la bande de Gaza est néanmoins conquis dans la journée, les Égyptiens ayant 1500 tués. Le bombardement de Gaza, le lendemain, tue 14 Casques bleus dans leur hôtel, et les troupes égyptiennes de Gaza capitulent le 7 au matin. Les combats continuent quelques jours à Khan Younès. L‘armée israélienne détruit ou pille 90 des 100 écoles de l‘UNRWAJ.-P. Filiu, , 188-189.. Les brigades 107 et 108 de l‘armée de libération de la Palestine se retirent, mais des centaines de combattants restent sur placeJ.-P. Filiu, , 190-191..

Occupation et politique de dépopulation

Israël crée le pour administrer les territoires dont il s’est emparé, dont Gaza. À Gaza, c’est Moshe Gorem qui est nommé au poste de gouverneurJ.-P. Filiu, , 189..

L’objectif israélien étant à terme de vider la bande de Gaza des Palestiniens pour qu’ils soient remplacés par des colons juifs, une des premières mesures prises est l’interdiction du retour pour les Gazaouis qui étaient absents au moment du déclenchement de la guerre. Des discussions ont également lieu au sein du gouvernement sur l’éventualité d’un transfert en masse de la population de Gaza (vers le Sinaï, la Libye ou l’Irak ou via un « Israel’s previous attempt to encourage “voluntary emigration” of Gaza residents »,Akevot Institute, janvier 2024.), qui n’ont pas abouties, par crainte de la réprobation internationale. Du côté du Paraguay, l'accord échoue après l'assassinat du secrétaire de l'ambassade israélienne à Asuncion en 1969. Des mesures sont néanmoins prises pour compléter les effets des départs dûs à la guerre. Les départs sont facilités par les autorités israéliennes, qui affrètent des bus vers la Jordanie (sans prévenir que c’est un départ sans retour). Des incitations financières sont versées à jeunes hommes début 1968 pour obtenir leur départJ.-P. Filiu, , 199.. Enfin, pour encourager discrètement ces départs, Israël opte pour une politique de maintien d'un faible niveau de vie . Selon l’UNRWA, de 40 à civils fuient la bande de Gaza, soit plus de 10 % de la population : le souvenir de la Nakba et de l’occupation de 1956 pesaient sur les mémoiresJ.-P. Filiu, , 190.. La population de la bande de Gaza chute de habitants en juin 1967 à en août et fin 1968. Les premiers massacres israéliens ont également contribué aux départs : deux massacres ont lieu à Rafah le 11 juin, faisant 8 et 10 morts. Toujours à cause du souvenir de 1956, les militants les plus engagés se cachent dans les vergers.

Parmi les exilés, très peu sont autorisés à revenir. Parmi les 180 professeurs de l’UNRWA partis en Égypte, seuls 134, bénéficiant de l’appui de l’ONU, purent revenir à GazaJ.-P. Filiu, , 198.. La police des frontières israélienne avait un ordre de tir à tuer sur les Gazaouis tentant de franchir clandestinement la frontière pour revenir dans la BandeJonathan Cook, « Gaza is not an aberration - Israel planned this genocide decades ago », Middle East Eye, 11 juin 2026..

Moshé Dayan instaure immédiatement une politique de entre la bande de Gaza et Israël, dont l’économie peut ainsi profiter de cette main-d’œuvre bon marché. Le calcul est que l’entrée de ressources via des salaires contribuera à apaiser et stabiliser la bande de Gaza. Néanmoins, l‘autorisation d’entrée en Israël n’est valable que le jour, et oblige les travailleurs palestiniens soit à se lever très tôt, soit à dormir illégalement en Israël, au risque d‘une condamnation en cas d‘arrestation.

Forces en présence

Résistance palestinienne

En 1956, la résistance avait été uniquement civile. Son échec amena différents groupes militants, dont le parti communiste, à envisager la lutte armée.

En juin 1967, l’armée de libération de la Palestine est le groupe à la fois le plus nombreux, le mieux équipé et le mieux formé. En grande partie retirée en Égypte, elle conserve cependant des centaines de combattants à Gaza, ayant abandonné leurs uniformes mais conservé leurs armes. Des caches ont aussi été aménagées par le capitaine Hussein Khatib, avec de l’armement allant jusqu‘au mortier de .

Le Mouvement nationaliste arabe (MNA, nassérien) perd plus de 80 % de ses adhérents à l’été 1967 : la défaite de l’Égypte de Nasser fait chuter leur nombre de 1200 à 213 en 1967. Cependant, l’existence de son armée secrète, le sarim, est restée ignorée des moukhabarates égyptiensJ.-P. Filiu, , 191.. Fin 1967, Georges Habache transforme le MNA en Front populaire de libération de la Palestine, très inspiré par les guérillas anticoloniales victorieuses en Chine et à CubaJ.-P. Filiu, , 195.. Ce groupe devient le plus important.

Le parti communiste palestinien de Gaza (PCPG) est groupusculaire, même si l‘occupation lui permet de doubler ses adhérents (de 20 à 50 en 1967). Le Fatah est quasiment absent à Gaza. Son dirigeant à Rafah, Abdelaziz Chahine, est arrêté dès le 25 septembre et condamné à 15 ans de prison. Le comme le parti Baas sont très faibles. Des personnalités, Haider Abdel Shafi, Farouk Al-Husseini et , qui ont défendu l‘identité palestinienne du temps de la domination égyptienne, se rangent du côté de la résistance.

Enfin, les Frères musulmans, dirigés à Gaza par le cheikh Ahmed Yassine, continuent de refuser de se joindre à la résistance, comme ils avaient rejeté les offres d’Abou Jihad en 1957 et du Fatah en 1959 et 1965. Il se félicite de la défaite de Nasser et l’attribue à un châtiment divinJ.-P. Filiu, , 191-192.. Mounir Rayens, maire de Gaza de 1957 à 1965, réunit donc fin juillet les différentes organisations à son domicile et lance une dynamique de résistance nationale ; son fils s‘engage dans les FPL. Du côté des élites, Haydar Abdel Shafi fait le lien entre les différentes factions ; Farouk al-Husseini vend une partie de ses terres pour financer les FPL et Moussa Saba mobilise chez les Palestiniens chrétiens et les commerçants du souk.

Dans l’été 1967, , né à Khan Younès, soutient les soldats de l’ALP retirés en Égypte qui souhaitent passer à l‘action et qui forment au Caire les Forces populaires de libération (FPL) en novembreJ.-P. Filiu, , 193-194.. Misbah s’infiltre dans la bande de Gaza et y crée trois secteurs ; immédiatement clandestin, ce groupe est celui qui résiste le mieux aux arrestations de janvier 1968J.-P. Filiu, , 196..

Forces d’occupation

Occupation, résistance et répression vignette|Femmes et enfants rassemblés dans la cour intérieure d’une maison de Gaza lors d’une opération de ratissage de l’armée israélienne, qui en arrête certains sur suspicion de terrorisme. vignette|alt=Homme portant une djellaba et un turban plié en deux sur un muret avec un militaire casqué qui pose la main sur lui.|Arrestation d'un Palestinien par les soldats israéliens. vignette|alt=Trois soldats armés et casqués dont deux emmènent un enfant de dos et un fait face à l'objectif.|Soldats israéliens recherchant des activistes palestiniens. Dans un article du The New York Times d’octobre 1970, James Feron écrit que .

Le premier acte de résistance militaire survient le 11 juin, avec l‘explosion d‘une mine à Gaza. Les actions sont le plus souvent ponctuelles (mines rares, jets de grenade, tirs sur des patrouilles). Elles sont toutefois soutenues par deux journaux, celui du FPLP, Al-Jamâhir (Les Masses) et celui du PCPG, Al-Muqâwama, qui annonce la mort de Che Guevara en octobre 1967 (le guérillero était populaire à Gaza depuis sa visite en 1959). Une vague d’arrestations a lieu entre le 10 et 25 janvier 1968, due à une imprudence des fedayins : 67 des 71 du FPLP sont arrêtés, ainsi que de nombreux communistes. La plupart s‘exilent en Jordanie.

Cependant, la politique de portes ouvertes d’Israël facilite les aller-retours des fedayins et des armements entre Gaza et la JordanieJ.-P. Filiu, , 197..

Fin 1968, Abdelkader Abou al-Fahm des FPL mène un sabotage contre l’oléoduc Eilat-Ashkelon. Les fedayins sont interceptés par l’armée israélienne et perdent plusieurs hommes ; Abou al-Fahm est blessé, emprisonné à Ashkelon et condamné à la prison à vie. Avec le départ de Hussein Khatib pour la Jordanie, c’est Ziad al-Husseini qui le remplace à la tête des FPL.

Les Israéliens condamnent des Gazaouis à des travaux forcés dans le Sinaï ; certains sont expulsés ensuite vers l’Égypte.