Francisque Crôtte, né le à Lyon et mort le à Hyères, est un chimiste, publiciste et inventeur français.

Figure controversée de la Belle Époque, il est principalement connu pour avoir développé et promu une méthode de « traitement » de la tuberculose et d'autres affections par « transfusion électrique » de substances médicamenteuses, qui a connu une notoriété internationale à la fin du et au début du . Présentée comme une découverte révolutionnaire capable de guérir la tuberculose, sa méthode a mené à la création de nombreux « Instituts Crôtte » en Europe et en Amérique du Nord. Son travail a suscité à la fois un immense espoir, des éloges dans une grande partie de la presse mondiale, et de vives critiques de la part d'institutions médicales établies, notamment l'American Medical Association.

En dehors de ses activités médicales, il s'illustra dans le journalisme satirique, la chimie industrielle et fut impliqué dans d'importants litiges concernant la propriété de ses journaux et, à la fin de sa vie, de la propriété de l'île de Port-Cros.

Biographie

Enfance et débuts

Jeunesse et formation à Lyon

Francisque Crôtte naît le 5 mai 1849 à Lyon. Il effectue ses études classiques dans sa ville natale et, attiré très jeune par les problèmes de thérapeutique, il suit les cours de la Faculté de Médecine en tant qu'élève libre, se préoccupant déjà particulièrement de l'étude des affections pulmonaires et de la tuberculose.

Le 3 septembre 1870, à la nouvelle de la capitulation de Sedan, il se rend à l'Hôtel de Ville de Lyon avec un groupe d'amis, forme un Comité de Salut Public provisoire et fait proclamer la République, vingt-quatre heures avant que la révolution n'éclate à Paris et malgré les menaces des autorités impériales.

Carrière dans le journalisme satirique

À ses débuts, Francisque Crôtte mène une carrière notable de publiciste et de directeur de journaux satiriques à Lyon et à Paris.

En 1874, Francisque Crôtte fait reparaître le Journal de Guignol, une feuille satirique et de politique républicaine qui, sous sa direction, obtient un succès considérable. Pour l'exploitation de ce journal, renommé Journal de Guignol illustré, il s'associe avec le dessinateur et humoriste André Steyert. Cependant, un conflit éclate dès l'été 1876 entre les deux associés au sujet de la propriété du titre et du partage des bénéfices, ce qui mène à une longue bataille judiciaire. La dispute culmine avec la publication, le 9 février 1878 dans le Journal Guignol illustré, d'un avis annonçant que le « sieur Crôtte » a été « expulsé du Journal… pour des faits que nous ne qualifierons pas ». À la suite d'un jugement qui lui est temporairement défavorable, il fonde un journal concurrent intitulé Chignol et Gnafron.

En 1878, Francisque Crôtte s'installe à Paris et y fonde une nouvelle feuille hebdomadaire illustrée, Le Titi. Il s'entoure d'une collaboration d'élite, comprenant des noms prestigieux tels qu'Émile Zola, Jean Richepin, André Gill, Grévin, Régamey et Maxime Rude. Il y signe lui-même des articles en patois lyonnais sous le pseudonyme de « Jean Guignol ». À cette époque, il fréquente également des personnalités politiques et littéraires majeures comme Gambetta et Victor Hugo.

Activités dans la chimie industrielle

Après sa carrière dans le journalisme, Francisque Crôtte retourne à ses études de chimie et s'oriente vers des applications industrielles et commerciales. Il se distingue par le développement et la commercialisation de plusieurs produits, notamment dans le domaine des boissons.

En 1886, alors installé à Maisons-Alfort, il dépose la marque « Champagne Picotin ». Deux ans plus tard, en 1888, il dépose une série de marques pour un nouveau produit : une bière enrichie en fer (« Bière Ferrugineuse », « Ferrugineuse bière », « Bière à base de fer », « Bière de fer », « Bière ferrée », « Ferrée bière »).

vignette|Schéma explicatif du procédé breveté de conservation de la bière.

En 1894, juste avant que sa méthode médicale ne gagne en notoriété, il lance le « Cresson Apéritif », une boisson non alcoolisée élaborée à partir de jus de cresson conservé, ce qui était alors une nouveauté. Crôtte positionne cette boisson comme une alternative saine aux apéritifs alcoolisés et une arme contre l'alcoolisme.

C'est cependant son travail sur la conservation de la bière qui constitue le fondement direct de sa future méthode thérapeutique. Dans son propre ouvrage, il explique que ses recherches ont débuté par l'étude des bactéries contenues dans la bière, dans le but de trouver un antiseptique assez puissant pour détruire ces germes microbiens sans altérer le produit. C'est ainsi qu'il s'intéresse à l'aldéhyde formique (ou formol) et a ce qu'il nomme sa « révélation » : l'idée d'utiliser l'électricité statique à haute tension comme véhicule pour « transfuser » l'antiseptique dans la bière à travers les parois du fût. Ce procédé de conservation sera plus tard formalisé par un brevet américain.

Outre ses travaux sur les boissons, il est également crédité pour avoir trouvé des procédés pour la purification et la stérilisation des eaux, ainsi que pour l'amélioration et l'innocuité des tabacs.

La Méthode Crôtte : une nouvelle approche de la tuberculose

Après sa carrière dans le journalisme, Francisque Crôtte se consacre entièrement à ses recherches scientifiques, qu'il présente comme l'aboutissement de vingt années d'études sur les antimicrobiens et la bactériologie, dans la lignée des travaux de l'Institut Pasteur. C'est dans ce contexte qu'il élabore et promeut sa méthode, une approche radicalement nouvelle pour l'époque, qui lui vaudra une renommée mondiale autant que de vives polémiques.

Genèse et principes fondamentaux

L'origine de la méthode médicale découle directement de ses recherches antérieures sur la conservation de la bière. En cherchant un moyen de détruire les bactéries dans les fûts, il imagine d'utiliser l'électricité statique à haute tension pour « transfuser » un puissant antiseptique, l'aldéhyde formique, à travers le bois du tonneau. Appliquant cette idée à la médecine, il pose comme principe la possibilité de contourner les voies digestives et sanguines, jugées inefficaces, pour administrer un agent microbicide directement au siège de l'infection. Sa théorie s'appuie sur le fait que le tubercule pulmonaire, en s'enkystant dans une coque de tissu conjonctif, devient « imprégnable aux médicaments portés par la circulation ». La méthode Crôtte se propose donc d'être un traitement local, capable de traverser la peau, les muscles et les os pour atteindre les lésions.

vignette|Illustration de Francisque Crôtte traitant un patient atteint de la tuberculose.

Ce procédé, qu'il nomme « transfusion électrique », « osmose électrique » ou cataphorèse, repose sur un double effet revendiqué de l'électricité statique. D'une part, le courant électrique est présenté comme un agent thérapeutique en soi, ayant une action microbicide directe grâce à ses effluves et ses étincelles, ainsi qu'un effet tonifiant sur l'organisme. D'autre part, et c'est le cœur de l'invention, il sert de véhicule pour transporter les substances médicamenteuses à travers les tissus, à la manière de la galvanoplastie qui transporte les métaux.

Dispositif technique et substances employées

L'élément central du traitement est une machine d'électricité statique de grande puissance, spécialement conçue par Crôtte, et construite notamment par des fabricants comme Van Houten & Tenbroeck à New York. Ces machines, décrites comme étant constituées de multiples cylindres de verre, pouvaient générer une tension allant jusqu'à trois millions de volts avec une très faible intensité, ce qui les rendaient, selon l'inventeur, inoffensives pour le patient. Pour que le phénomène de cataphorèse se produise, le courant devait être quasi-ininterrompu et produire une « décharge silencieuse ou en brosse » (silent or brush discharge). Les étincelles produites pouvaient atteindre une longueur de 15 à 20 centimètres.

La substance thérapeutique principale était l'aldéhyde formique, aussi appelé formol. Conscient de sa toxicité à l'état pur, Crôtte utilisait des préparations spécifiques, qu'il disait inoffensives. D'autres antiseptiques comme l'iode et le mercure étaient également utilisés, ainsi que des métaux (or, argent, fer) dans le cadre d'une métallothérapie associée.

Déroulement du traitement et preuves expérimentales

Une séance de traitement, d'une durée d'environ dix à quinze minutes, se déroulait en plusieurs étapes : le patient, torse nu, était assis sur un tabouret isolant. Des électrodes, sous forme d'éponges ou de brosses métalliques imbibées de la solution antiseptique, étaient appliquées sur sa poitrine et son dos. La machine était alors mise en marche pour opérer la transfusion, souvent accompagnée d'inhalations de vapeurs de formol et d'ozone générées par les effluves électriques. Crôtte insistait sur l'importance de mesures adjuvantes comme une hygiène rigoureuse, une suralimentation raisonnée à l'aide de son produit « le Suraliment », et un repos modéré, se montrant critique envers les sanatoriums de haute altitude et le repos absolu qu'il jugeait contre-productifs.

centré|vignette|640x640px|Expériences du Crôtte sur la guérison électrique de la phtisie.

Pour asseoir la crédibilité scientifique de sa méthode, Crôtte s'appuyait sur des expériences menées sur des cobayes et des lapins, où des analyses chimiques post-traitement, notamment celles du de New York, auraient confirmé la présence des substances transfusées dans les poumons des animaux. La preuve clinique de la guérison chez l'homme était apportée par des analyses bactériologiques des expectorations des patients, souvent réalisées par des laboratoires officiels comme celui de la Ville de Paris, qui montraient la disparition progressive du bacille de Koch.

gauche|193x193px|vignette|Application de la méthode au diamant.

La méthode des « effluves du diamant »

Vers 1904, Francisque Crôtte annonce une évolution de sa méthode, qu'il prétend applicable à « toutes les maladies ». Ce nouveau procédé utilise des « effluves » générées par le passage du courant statique à haute tension à travers un diamant pur. Il revendique alors des résultats « prodigieux » sur des affections aussi diverses que les tumeurs, le tétanos, les paralysies, et affirme avoir rendu la vue à un aveugle de l'hôpital des Quinze-Vingts et l'ouïe à une ancienne artiste de l'Odéon.

Déploiement, Notoriété et Controverses de la Méthode Crôtte

Les débuts à Paris et les premières controverses locales

C'est en 1894 que Francisque Crôtte commence à appliquer publiquement sa méthode à Paris, après une communication initiale à l'Académie des sciences le 18 octobre de la même année. Il ouvre alors plusieurs cliniques dans le quartier du Parc Monceau, notamment au 55 rue de Monceau et au 5 rue d'Édimbourg. Une clinique gratuite est également transférée au 33 Faubourg-Montmartre en 1897.

Il acquiert une légitimité notable grâce à une collaboration avec l'Assistance Publique de Paris, qui lui aurait officiellement adressé plus de 3 000 malades indigents sur une période de cinq ans pour qu'ils soient traités gratuitement.

Cette activité ne tarde cependant pas à provoquer des conflits. Il doit faire face à une forte opposition de la part des médecins et des propriétaires du quartier aisé du Parc Monceau. Ces derniers, craignant la contamination liée à la concentration de malades tuberculeux, intentent des actions en justice, dont la marquise de Créquy, propriétaire de l'établissement de la rue d'Édimbourg, et obtiennent finalement son expulsion de ses premières cliniques.

L'expansion internationale et la reconnaissance par les Congrès