Le De miraculis, ou Livre des merveilles de Dieu, est un ouvrage appartenant au genre littéraire médiéval des . Il est écrit en langue latine par Pierre le Vénérable dans la première moitié du . C'est un recueil de à vocation apologétique dans un contexte ou l'abbé valorise le prestige de l'abbaye de Cluny tout en combattant ses détracteurs.

Contexte historique Pour comprendre le fond du propos de Pierre le Vénérable dans son œuvre, il est nécessaire de saisir le contexte historico-religieux il a été produit. En effet la rédaction du , dans son organisation comme dans le fond de son discours, est intrinsèquement liée à la situation de l'abbaye de Cluny dans la première moitié du .

L'apogée et le déclin du monachisme clunisien

Cette époque est en effet marquée par un basculement qui affecte le prestige de ladite abbaye. Le siècle précédent a en effet été marqué par une certaine apogée de la puissance temporelle et spirituelle de l'. Les jouissaient alors de l'accumulation de leurs privilèges et des réformes, fruits du travail de leurs abbés successifs. L'abbaye de Cluny était alors soustraite à toute ingérence juridique épiscopale, du fait de son rattachement exclusif à l'autorité pontificale. Autrement dit, les moines se gouvernaient eux-mêmes sans que les évêques locaux n'interviennent dans l'administration de leur communauté. Fort de cette autonomie ecclésiastique, les moines ont élaboré leur propre système liturgique que tous les monastères rattachés à l'abbaye étaient tenus d'observer. Au niveau de la gestion des biens temporels, les Clunisiens administraient leur patrimoine selon une logique proprement féodale. La culture de leurs terres et l'entretien de leurs infrastructures étaient délégués à des paysans laïcs, qui jouissaient de ces biens en contrepartie du versement d'une redevance. Cette source régulière de revenus étant complétée par les bénéfices de la dîme, des droits de baptême et autres revenus engrangés dans les paroisses qui dépendaient des Clunisiens.

Le prestige de Cluny était également rehaussé par l'ampleur de ses productions littéraires, émanant de la plume de ses abbés. En effet l'abbé Odilon et ses successeurs ont rédigé beaucoup de textes hagiographiques qui exaltent leurs moines par le récit de leur vie de sainteté. Dans ces récits, les Clunisiens sont assimilés à des , qui par leurs intercessions constantes contribuent à la lutte contre les forces du Mal.

Cependant, à l'aube du , cette prééminence temporelle et spirituelle de la congrégation de Cluny dans le monde chrétien commence à être remise en question. C'est en effet l'époque pendant laquelle de nouvelles formes de vie monastiques, de tradition bénédictine, émergent et contestent le modèle clunisien. L'exemple le plus évident est celui de l'abbaye de Cîteaux dont l'expansion temporelle et spirituelle construit progressivement l'ordre cistercien. de leurs homologues clunisiens, les promeuvent le travail manuel des moines contre le système rentier développé par les Clunisiens. Au niveau spirituel, les Cisterciens aspirent à retrouver une pauvreté évangélique que les moines noirs semblaient avoir délaissée, selon leurs détracteurs.

L'auteur : Pierre le Vénérable

Le est l'œuvre de celui qui a été à la tête de l'ordre clunisien en 1122, à savoir Pierre le Vénérable. Issu de la famille auvergnate Montboissier, Pierre a très tôt baigné dans l'atmosphère clunisienne, puisqu'il a fait ses premières classes au prieuré de Sauxillanges, l'une des nombreuses dépendances de l'abbaye de Cluny. Après avoir fait profession monastique à l'âge de 16 ans, Pierre a gravi les échelons de la hiérarchie ecclésiale en se voyant confier des ministères à haute responsabilité. Il a en effet été l'écolâtre puis prieur de l'abbaye de Vézelay en 1113, puis de Domène en 1220, avant d'accéder à l'abbatiat de Cluny.

Comme évoqué précédemment, l'avènement du nouvel abbé de Cluny intervient dans un contexte où l'hégémonie ecclésiastique de la congrégation est remise en question. L'abbatiat de Pierre le Vénérable est donc au cœur de cette tension nouvelle, elle se manifeste en particulier dans sa querelle avec Bernard de Clairvaux, à la tête d'une abbaye cistercienne en pleine expansion. Pierre le Vénérable doit en effet répondre aux attaques de l'abbé de Clairvaux, qui accuse Cluny de se compromettre dans le faste liturgique. À côté de cela, Pierre le Vénérable choisit de prendre en pitié le théologien Abélard, que Bernard de Clairvaux a fait condamner au concile de Sens, en lui accordant l'hospitalité.

Outre ses correspondances conflictuelles avec Bernard de Clairvaux, Pierre le Vénérable travaille également sur la traduction du Coran. L'abbé de Cluny est en effet convaincu que la traduction du livre saint de l'Islam est nécessaire, en vue d'élaborer une apologétique hostile à la religion de Mahomet. En somme, l'abbé de Cluny est alors un homme engagé dans les controverses de son temps, et la rédaction de son se situe pleinement dans ce contexte de grandes polémiques.

Conception du

Une longue compilation Le se présente comme le récit d'une grande compilation de différentes histoires, dans lesquelles des faits surnaturels interviennent dans la vie quotidienne de ses personnages. Le terme n’avait pas la définition théologiquement stricte définie après le . À l’époque de Pierre le Vénérable, ce terme a une signification bien plus large puisqu’il désigne davantage des « faits merveilleux » d’origine surnaturelle.La rédaction de l’ouvrage s’est effectuée sur le temps long, puisqu’elle s’est étalée sur l’ensemble de l’abbatiat de Pierre le Vénérable. On estime que ce dernier a commencé à écrire entre janvier 1134 et mai 1135, mais qu’il avait déjà rassemblé des informations durant les années précédentes. L'auteur a continué de travailler sur le jusqu'à la fin de son abbatiat, c'est à dire sa mort en 1156.

Les deux versions de l'ouvrage Aussi, l’ouvrage n’a pas été directement produit comme une œuvre unique dès le départ. Puisque l’auteur a d’abord publié une première version de l’ouvrage, avant d’en écrire une seconde plus aboutie par la suite. Cette première version est appelée « collection brève » et est composée de deux « livres » (parties) de 12 chapitres pour le premier et de 11 pour le second. Quant à la seconde version de l’ouvrage, sa rédaction débute vers l’an 1144, l’auteur enrichit l’amoncellement de ses avec de nouvelles histoires, ce qui ajoute 9 chapitres supplémentaires. Ce remaniement de la collection brève du comporte le récit de la vie du moine Mathieu d’Albano, décédé le 25 décembre 1135. Son intention étant de louer la vie et l’œuvre de celui que l’auteur considère comme un religieux exemplaire pour les Clunisiens. Dans cette seconde version dite « collection longue », l’auteur a également modifié l’ordre des chapitres, tout en ajoutant des phrases de transition pour en harmoniser la succession au fil de la lecture.

Une œuvre apologétique La plupart de ces « merveilles » racontées sont des visions que des personnes ont reçues durant leur sommeil ou bien pleinement éveillées. Ainsi sur les 34 cas de telles visions narrées par l’auteur, 26 concernent des sujets endormis, ce qui n’est pas le cas pour les 8 autres. Mais dans tous les cas, peu importe l’état dans lequel se trouve le sujet de ces visions, leur contenu est toujours similaire. En effet la vision consiste toujours en l’apparition d’un personnage surnaturel, soit un défunt, un démon ou bien un être céleste bienveillant (un ange, l’enfant Jésus, etc.). Au travers de l’exposition de cette vision, telle que l’auteur atteste l’avoir entendue, Pierre le Vénérable souhaite faire passer un message. Son intention ne s’arrête pas à la simple évocation de ces phénomènes surnaturels, puisqu’il incite le lecteur à en comprendre la signification morale et spirituelle.

Défendre la nécessité de la prière pour les morts Le récit des visions, en particulier celle des défunts, est en fait pour l’auteur un moyen de répondre aux adeptes des thèses pétrobrusiennes. Les disciples du prédicateur Pierre de Bruys s’opposaient, entre autres, à l’intercession des vivants pour les fidèles défunts. Autrement dit, ils récusaient toutes prières ou actes liturgiques effectués dans l’intention de sauver les âmes de ceux qui sont déjà morts. C’est pour cela que Pierre le vénérable s’attache à retranscrire des histoires de personnes défuntes s’étant manifestées auprès d’un vivant pour obtenir l’aide de celui-ci, pour le repos de son âme qui souffre dans l’au-delà. Les fautes dont ces défunts, souvent des chevaliers, s’accusent sont des faits proprement féodaux comme une taxe injustement élevée ou un acte de pillage. À chaque fois, le défunt parvient à obtenir le salut de cette âme grâce à une bonne œuvre exécutée par le voyant. Cette bonne œuvre étant souvent effectuée grâce à l’aide des moines clunisiens, ce qui accentue le discours sur l'importance de la prière de ces derniers

Maintenir la place de Cluny dans le paysage spirituel Quant aux récits d’apparitions proprement démoniaques, ils servent à soutenir un discours qui fait de Cluny un bastion spirituel contre les forces du mal. L’auteur place les moines clunisiens en héritiers des apôtres et de Saint Paul dans leur entreprise évangélique. Tout l’enjeu étant de perpétuer la construction de l’Église de Dieu en faisant des moines les principaux garants de la préservation du bien et de la lutte contre le vice et le péché. L’écriture du n’a en effet pas seulement une portée proprement spirituelle et morale, elle est également porteuse d’une intention politique. Le but poursuivi par Pierre le Vénérable est en effet de prendre la défense de son abbaye et de son modèle ecclésiastique, pour répondre à ses détracteurs. L’enjeu est en effet de faire face à l’émergence des communautés nouvelles, hermétiques et cénobitiques, qui font alors concurrence à l’abbaye de Cluny. Pour Pierre le Vénérable, Cluny est un modèle de discipline spirituelle qui pousse ses moines, et même les non-moines, à une plus grande conversion. Cette abbaye est selon lui un refuge indispensable pour quiconque aspire à une plus grande austérité évangélique. C’est en effet à Cluny que, selon l’auteur, les gens de toutes conditions sociales accourent pour troquer la volupté de leur vie présente contre l’humilité de la vie monastique. L’abbé de Cluny appuie son argument en rappelant l’étendue de son expansion dans toute la Chrétienté, depuis la Grande-Bretagne à l’Italie, en passant par l’Espagne. Dans tous ces lieux, les Clunisiens auraient fondé de nouveaux monastères et relevé ceux qui étaient défaillants.

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