L'Hôtel des Neuchâtelois est une ancienne station d'observation de l'évolution glaciaire située dans l'Oberland bernois, en Suisse. Elle a été construite par l'équipe d'Agassiz dans le but de prouver la théorie glaciaire. C'est un abri sous roche, aménagé en 1840 sur la moraine médiane du glacier de l'Unteraar (Unteraargletscher), à environ 2'400 mètres d'altitude, localisé à l'ouest de l'Hospice du Col du Grimsel.
Les précurseurs de la théorie glaciaire Au commencement du 18e siècle, Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733), de Zurich, propose une théorie du mouvement des glaciers dit de la dilatation et du glissement. Il observe que l'eau s'infiltrant dans les fissures puis gelant se dilate. Ce phénomène exerce une telle pression que le glacier se déplace. En 1760, Gottlieb Sigmund Gruner (1717-1778), émet l'idée que le glacier avance en glissant sur le fond, mais sans dilatation. A la même année, sans consulter Gruner, Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), de Genève, imagine la théorie du glissement des glaciers. André-César Bordier (1746-1802), de Genève, pasteur renonçant, considère que les glaciers sont un amas de matière coagulée flexible. Bernhard Friedrich Kuhn (1762-1825), de Berne, pasteur, avocat, membre fondateurs de la Société bernoise des sciences naturelles en 1786, suppose un mouvement et une extension glacière. John Playfair (1748-1819) et James Hutton (1726-1797), géologues écossais, sont sans doute les premiers à expliquer la formation des vallées en V, par érosion fluviale et des blocs erratiques sur d'anciens glaciers.
Les pionniers de la théorie glacière Il faut attendre les observations du valaisan Jean-Pierre Perraudin (1767-1858), charpentier de Lourtier (Val de Bagnes VS), pour que cette science se concrétise. Il est un des premiers à comprendre concrètement le phénomène des glaciers et de ses corrélations. Il observe que les blocs erratiques sont des rochers arrachés aux montagnes et transportés par les glaciers, autrefois beaucoup plus étendus. Il s'aperçoit que les stries sur les roches sont creusées par des cailloux bloqués dans la glace en mouvement. Aussi au printemps 1818, il constate que dans la vallée le débit de la Dranse de Bagnes est plus faible que d'habitude à cette saison. Il monte au glacier du Giétroz et découvre qu'un barrage de glace s'est formé, au-dessus de Mauvoisin dans le Val de Bagnes (VS). Soupçonnant un danger, Perraudin fait part de ses observations à Ignace Venetz (1788-1859), ingénieur cantonal valaisan (1816-1837).
En mai 1818, celui-ci, est envoyé par les autorités afin d'évaluer la problématique du barrage nouvellement formé par le glacier du Giétroz. Le caractère menaçant de la retenue d'eau pousse Venetz à prévenir la population, et à entreprendre le percement d'une galerie afin de vidanger les eaux du lac. Mais le 16 juin 1818, le barrage cède : c'est la « Débâcle du Giétro ». Les 20 millions de mètres cubes d'eau sont libérées brutalement dans la gorge de Mauvoisin qui atteint 30 mètres de hauteur. Puis la crue dévaste le Val de Bagnes, en passant 15 km plus bas par Le Châble, avec un mur d'eau d'une quinzaine de mètres de hauteur, s'amenuisant jusqu'à Martigny. Il y aura une quarantaine de mort.
En 1815, ces réflexions sur le mouvement des glaciers sont reprises par l'ingénieur des mines Jean de Charpentier (1786-1855), directeur des Salines de Bex (VD), au nord de Martigny. Il entame des recherches en 1841 sur les gigantesques blocs erratiques de Monthey (VS), « La Pierre des Marmettes » portant une cabane, se trouve sur le parking de l'hôpital de Monthey. Ceux de Bex (VD) dit « Le Bloc Monstre », et de la Pierra Besse se situent sur la colline du Montet, au-dessus des Salines de Bex.
Franz Joseph Hugi (1791-1855), géologue de Granges/Grenchen (SO), s'intéresse aussi au phénomène des glaciers, et fonde la Société soleuroise des sciences naturelles en 1823. En construisant son refuge dès 1827 sur la moraine du glacier de l'Unteraar, il se positionnera plus tard comme un rival d'Agassiz qui construit le sien en 1840 seulement.
Puis Louis Agassiz-Braun (1807-1873), vaudois d'origine et neuchâtelois d'adoption, se laisse convaincre par Jean de Charpentier et en 1837, il entreprend des recherches concrètes sur le mouvements des glaciers.
Agassiz et sa théorie glaciaire En dehors de son enseignement et de ses études zoologiques sur les poissons fossiles, Louis Agassiz (1807-1873), fondateur de l'Académie de Neuchâtel (actuellement UniNE), où il est professeur de sciences naturelles (1832-1846), commence à s'intéresser à la géologie.
En 1836, il est invité à passer un séjour de cinq mois à Bex (VD) chez son collègue Jean de Charpentier. Ensemble, ils explorent la région du Chablais vaudois, découvrent des blocs de granite qui sont la preuve du passage de glaciers antédiluviens. De retour à Neuchâtel, Agassiz continue ses investigations sur la côte de Chaumont où il découvre d'innombrables blocs erratiques en granite et autres vestiges de moraines, notamment le bloc de Pierrabot.
Le 24 juillet 1837, lors de la réunion annuelle de la Société helvétique des sciences naturelles, qui a lieu à Neuchâtel, il surprend vivement l'assemblée en présentant sa théorie de la période glaciaire. Il affirme qu'à l'âge quaternaire (-2,6 Ma jusqu'à -10'000 ans), la glace est étendue sur toute l'Europe. L'auditoire, offusquée par cette assertion, déplore que ce zoologiste célèbre pour l'étude des poissons fossiles s'égare dans le domaine de la géologie qu'il maîtrise moins bien. Un des auditeurs les plus choqué par cette thèse, est Léopold von Buch (1774-1853), allemand d'origine, un des plus célèbres géologues de son temps, quitte la réunion. C'est un adepte du neptunisme puis du plutonisme, deux théories géologiques aujourd'hui jugées obsolètes.
L'aventure de l'« Hôtel des Neuchâtelois » devait naître de ce conflit d'opinions, et universaliser la théorie des glaciations de ses prédécesseurs. Après cette mémorable réunion, Louis Agassiz décide de chercher les preuves pour étayer sa théorie glaciaire.
Début août 1838 : 1ère campagne : vallée du Hasli (Haslital) C'est alors qu'il choisit d'organiser en début août 1838, sa première campagne d'exploration en se rendant par Meiringen (BE) dans l'Oberland bernois, par la vallée du Hasli, où coule l'Aar, en montant jusqu'au du col du Grimsel, proche du glacier de l'Unteraar (Unteraargletscher). Il est accompagnés de cinq camarades :
- Edouard Desor (1811-1882), son secrétaire, neuchâtelois d'adoption.
- Joseph Dinkel (1806-1891), autrichien, son dessinateur, connu pour ses illustrations de spécimens scientifiques notamment pour des œuvres d'Agassiz.
- Max Braun-Nisbett (1814-1883), allemand, ingénieur des mines à Karlsruhe, beau-frère d'Agassiz.
- Jules Lerch-Coulin (1818-1896), médecin et botaniste, d'Affortern (BE), né à Neuchâtel, mort à Couvet (NE).
- Charles-Jules de Pury (1821-1843), neuchâtelois, candidat en théologie, né à Corcelles (NE), mort étudiant à Berlin.
De plus, plusieurs géologues européens, dont le plus connu est l'anglais William Buckland (1784-1856) de l'Université d'Oxford, viennent lui rendre visite en 1838 et 1840.
Fin août 1838 : 2e campagne : Chamonix : Massif du Mont Blanc Le temps de rentrer à Neuchâtel, on décide de repartir pour la deuxième campagne. Agassiz choisit de se diriger pour la chaîne du Mont-Blanc. Outre les membres de l'expédition précédente, la caravane compte plusieurs artistes et un médecin de Bergame le Dr. Morell. Fin août 1838, ce petit monde se rend d'abord à Bex (VD) chez son ami Jean de Charpentier. Puis, par la Vallée du Trient (VS) (Salvan, Le Trétien, Finhaut), en passant par Vallorcine en Haute-Savoie, on se rend dans la Vallée de Chamonix. Ce que l'on appelle aujourd'hui « Route des Diligences », entre Vernayaz et Chamonix. De là, la caravane monte au Glacier des Bois (ou Mer de Glace), situé sur le versant septentrional du Massif du Mont-Blanc, afin d'y observer les phénomènes étudiés. Pour le retour, on passe par le col de Balme (2'200 m.) et le village de Trient, puis par le col de la Forclaz (1'500 m.). Agassiz résume le bilan de son été 1838 ainsi : « Depuis que j'ai vu les glaciers, je suis d'humeur tout à fait neigeuse. »
Eté 1839 : 3e campagne : Zermatt : Massif du Mont Rose Le 9 août 1839, Agassiz choisit de se rendre à Zermatt pendant cinq jours, pour explorer les glaciers du Mont Rose. Il est accompagné de :
- Bernhard Studer (1794-1887), géologue bernois, un des premier géologue de son temps.
- Célestin Nicolet (1803-1871), géologue et botaniste.
- Charles Lardy (1780-1858), ami de Jean de Charpentier à Bex (VD), auteur de la première carte géologique du canton de Vaud (1852).
- Pache.
- Joseph Bettanier (1817-1882), dessinateur et lithographe français, auteur des vues des glaciers et de l'« Hôtel des Neuchâtelois ».
- Edouard Desor (1811-1882).
Pour se rendre à Zermatt, la caravane de cette 3e campagne de l'été 1839, rejoint Thoune. Puis elle monte la vallée jusqu'à Kandersteg, le col de la Gemmi (2'200 m.), et descend à Loèche-les-Bains. Et descend sur la Vallée du Rhône, remonte par Visp/Viège le Vispertal, et la Vallée de Zermatt (ou vallée de Saint-Nicolas) (Mattertal/Nikolaital), jusqu'à Zermatt où la caravane passe quelques jours avec son guide Joseph Brantschen (1801-1866). Pour le retour, Agassiz choisit de faire un crochet par le col du Grimsel par la Vallée de Conches (Goms), afin d'atteindre la région de sa 1ère campagne de l'année précédente. Il voulait voir le glacier de l'Unteraar (Unteraargletscher), où Franz Joseph Hugi (1791-1855) le géologue soleurois, son rival, a installé sur l'immense moraine médiane, son refuge en 1827 déjà, dans le but de d'y étudier ce glacier. Il découvre dans un coin de son refuge érigé d'une voûte fermée par un mur en pierres sèches, une bouteille contenant des notes personnelles précieuses sur le mouvement du glacier : « 1827 : Construction de ma cabane. 1830 : éloignement de celle-ci de quelques cent pieds de son premier emplacement (30 m.). 22 août 1836 : Elle s'est avancée de 2068 pieds (620 m.). »
Août 1840 : 4e campagne : Grimsel : 1er séjour au glacier de l'Unteraar (1ère partie)
Etablissement de l'« Hôtel des Neuchâtelois » Pour ce 1er séjour sur le glacier de l'Unteraar (Unteraargletscher), Louis Agassiz et son équipe s'établissent à environ 2'400 mètres d'altitude, dans abris sous roche situé vers l'intersection du Finsteraargletscher et du Lauteraargletscher, formant un gigantesque Y couché à l'Ouest, se prolongeant à l'Est jusqu'à l'hospice du Grimsel.
Comme Louis Agassiz (1807-1873) considère désormais que ce glacier à toutes les qualités pour prouver le bien-fondé de sa théorie glaciaire, il cherche pendant cette nouvelle campagne à y établir une installation permanente sur le glacier lui-même comme l'avait fait Franz Joseph Hugi (1791-1855) avant lui en 1827. Les membres de son expédition sont :
- Edouard Desor (1811-1882), secrétaire d'Agassiz.
- Carl Vogt (1817-1895), naturaliste.
- Célestin Nicolet (1803-1871), géologue et botaniste.
- Henri de Coulon-Dupasquier (1822-1899), élève d'Agassiz, de et né à Neuchâtel, mort à Cortaillod (NE).
- Louis François de Pourtalès (1823-1880), élève d'Agassiz.
Comme pour la 1ère campagne de l'été 1838, la caravane remonte dans la Vallée du Hasli (Haslital) par Meiringen, jusqu'à l'Hospice du Grimsel (1980 m.)(26 km) où elle établit son quartier général. Notons que l'équipe est reçue agréablement par « Papa Zybach », Peter Zybach-Leuthold (1790-1873), intendant de l'Hospice du Grimsel, de et né et mort à Meiringen (BE), personnage haut en couleur, décrit par Desor et esquissé par Rodolphe Töppffer (1799-1846).