alt=Jean Bérain (1640 - 1711), Ornements de poupe de la Gironde, 1696. Musée national de la Marine, n° 25 OA 74.|vignette|Jean Bérain (1640 - 1711), Ornements de poupe de la Gironde, 1696. Musée national de la Marine, n° 25 OA 74. La décoration navale est l'ensemble des ornements peints et sculptés appliqués au corps d'un navire.

La pratique de décorer les navires est attestée depuis des temps très anciens, dans des civilisations et des cultures du monde entier. Les raisons de l’emploi de ces ornements furent multiples et se recoupent souvent. En premier lieu, l'ornement naval servait de signe de reconnaissance, révélant l'identité politique et culturelle de l'équipage. À cette fonction informative s'ajoutait une dimension magico-religieuse : les ornements permettaient aux marins de s'assurer les bonnes grâces des divinités protectrices à travers des représentations figuratives ou symboliques qui leur étaient dédiées. Enfin, par la recherche du faste et de la magnificence, la décoration navale visait à affirmer la souveraineté et la majesté du monarque ou de l'État, et à conférer au navire une apparence imposante.

La décoration navale puise son vocabulaire ornemental et son agencement architectonique aussi bien dans l'architecture civile que dans la décoration intérieure, dont elle suit les tendances stylistiques. Son évolution est ainsi doublement conditionnée : par les transformations de l'architecture navale elle-même, qui déterminent la forme et la disposition des surfaces à orner, et par les mutations du goût propres à chaque époque.

Antiquité vignette|Bas-relief du temple de Médinet Habou, 1195-64 av. J.-C. Bataille navale entre les Égyptiens (à gauche) et les Peuples de la mer. L'ornementation des navires est attestée dans toutes les civilisations de l'Antiquité, comme en témoignent les nombreux vestiges iconographiques et les écrits historiques ou littéraires qui en ont conservé la trace.

On peut se faire une idée de la décoration des navires égyptiens grâce aux maquettes de bateaux et aux bas-reliefs gravés sur les parois des tombes. Ces bateaux portent les symboles sacrés : la fleur de lotus, le faucon du dieu Horus ou encore le taureau du dieu Apis. Parmi les ornements les plus courants figurent également l’œil, les représentations d'oiseaux et les têtes d'animaux en guise de figure de proue.

Dans le monde égéen du IIe millénaire av. J.-C. et chez les Phéniciens, les navires sont parfois ornés d'un poisson à la poupe, tandis que des têtes de chevaux apparaissent plus tard comme figures de proue.

vignette|Coupe attique à figures noires signée Nicosthénès (potier), 4e quart VIe s. av. J.-C., Athènes. Louvre, n° NIII 2628. On y distingue des navires dont la poupe est ornée d'une tête de cygne et la proue d'une tête de sanglier. La proue des galères de combat grecques est ornée de figures d'animaux, la tête de sanglier étant le motif le plus répandu.. Chez les Grecs et les Romains, les navires marchands arborent fréquemment, à la poupe, un col de cygne ou d'oie aux courbes élaborées, motif d'une longue tradition dans le monde méditerranéen. La statue de la Victoire de Samothrace, conservée au Louvre, est parfois interprétée comme le témoignage de l'existence de grandes figures sculptées sur les trières grecques. Les navires de guerre romains portent souvent des figures de divinités à la proue, ainsi que des aigles impériaux. Au-delà des représentations humaines et animales, la décoration romaine fait également appel à des motifs purement ornementaux, tels que des frises d'acanthe ou des méandres courant le long des flancs de la coque.

Moyen Âge vignette|Tapisserie de Bayeux, entre 1066 et 1083, Musée de la tapisserie de Bayeux. La scène 38 montre la flotte d'invasion normande, avec le Mora à sa tête. La construction navale dans la région de la mer du Nord se développe de façon indépendante, en puisant dans des traditions locales. Les proues et les poupes surélevées sont sculptées en relief et couronnées de têtes de dragons ou d'animaux. Les motifs représentés sont empruntés à l'univers des sagas nordiques. Il a été suggéré que les navires vikings étaient nommés en fonction de leur décoration, et que celle-ci, à forte teneur magico-religieuse, était d'une importance primordiale. Par la suite, la relation entre le nom et le décor s'inverse : c'est le nom du navire qui devient premier, et la signification des motifs ornementaux qui en découle.

La tapisserie de Bayeux offre un témoignage sur les navires de guerre de l'Europe continentale à la même époque. Le navire de Guillaume le Conquérant, le , arbore une tête de lion en guise de figure de proue.

Pour les , nos connaissances sur les navires marchands et militaires s'appuient en grande partie sur les sceaux de villes portuaires françaises, allemandes et anglaises. Ces sceaux représentent des navires à mât unique, dotés de petites tours, les châteaux, à l'avant et à l'arrière. Ces châteaux sont crénelés et ornés de motifs gothiques en arc brisé, de trèfles ou de quatre-feuilles, sculptés ou peints. Avec le temps, l'agrandissement progressif des châteaux avant et arrière offre des surfaces toujours plus vastes à la décoration.

Durant le Moyen Âge, la décoration demeure majoritairement ornementale. La décoration figurative est moins répandue, et se limite le plus souvent à des têtes d'animaux à la proue, lorsque celle-ci n'est pas entièrement masquée par le château avant. Les motifs gothiques dominent, tandis que le goût prononcé de l'époque pour l'héraldique se reflète dans la diversité des armes que l'on pouvait parfois observer sur les flancs des châteaux. Certains navires portent également des motifs géométriques peints sur la partie haute de la coque.

Le navire anglais Trinity, construit vers 1400, constitue un exemple particulièrement intéressant de décoration figurative élaborée. D'après les sources, il portait à la poupe des représentations de saint Georges, saint Antoine, sainte Catherine et sainte Marguerite. Si l'on ignore la taille exacte de ces figures et leur emplacement précis, le décor du Trinity peut être considéré comme un exemple précoce de programme décoratif cohérent, peut-être conçu avec le concours d'un théologien.

De la Renaissance au milieu du vignette|École anglaise, Embarquement du roi Henri VIII d'Angleterre à Douvres en 1520, vers 1520-1540, Royal Collection, Hampton Court, n° RCIN 405793. Les transformations amorcées à la fin du Moyen Âge se poursuivent au . Aux alentours de 1460, les galeries et balcons font leur apparition sur les navires anglais, avant de s'intégrer pleinement à l'architecture navale au cours du siècle suivant. Les châteaux avant et arrière s'élèvent toujours davantage, et des ponts supplémentaires sont ajoutés par-dessus le pont inférieur.

En Angleterre, sous le règne d'Henri VIII, les châteaux sont ornés d'écus portant la croix de Saint-Georges et le lys français, accompagnés d'autres emblèmes. Les ponts sont soulignés par des frises peintes ou sculptées. À la poupe du vaisseau amiral et sur le château arrière figurent les armes d'Angleterre et de France, probablement peintes, soutenues par un lion et un dragon. Le vaisseau amiral arbore également une figure de proue sous forme de tête d'animal sculptée.

Sous le règne d'Élisabeth I, la décoration peinte domine, avec des motifs essentiellement géométriques courant sur les flancs du château arrière, du château avant et de la poulaine. La décoration sculptée se limite alors à la figure de proue et, occasionnellement, aux armoiries de poupe. Saint Georges terrassant le dragon constitue un motif de figure de proue particulièrement répandu, le saint étant le patron de l'Angleterre.

vignette|H.C. Vroom, L’Arrivée du prince-électeur Frédéric V du Palatinat et d’ Élisabeth Stuart à Flessingue le 29 avril 1613, 1623, musée Frans- Hals, n° os I-346. Autour de 1600, la décoration héraldique et ornementale domine encore sur les navires de guerre anglais, français et hollandais. Les nombreuses représentations (peintures, estampes, maquettes) de navires de cette période, permettent de retracer l’essor de la décoration sculptée, qui remplace progressivement les ornements peints. De plus en plus riche, elle apporte aux bateaux une impression de mouvement et de vitalité. S'adaptant à l'architecture du navire, elle en devient un élément constitutif. D'abord limitée aux bordures, frises, arcs de galeries et armes, elle s’enrichit très vite de figures sculptées.

vignette|P. Lely, Peter Pett et le Sovereign of the seas, 1645, National Maritime Museum, n° BHC2949. Les peintures des maîtres néerlandais de la marine — H. C. Vroom (1566-1633), son fils C. H. Vroom (vers 1591-1661), C. C. van Wieringen (vers 1580-1633) — offrent un témoignage sur les navires de guerre de cette période de transition. On y observe des galeries ouvertes ou fermées, soutenues par des consoles et ornées de pilastres. De larges fenêtres éclairent les cabines. La poupe est généralement ornée d’emblèmes héraldiques, de bustes ou de figures en pied. Le construit par Phineas Pett en 1610 et représenté par H.C. Vroom dans son tableau L’Arrivée du prince-électeur Frédéric V du Palatinat et d’Élisabeth Stuart à Flessingue le 29 avril 1613 (Frans Hals Museum, Haarlem), ou le Repulse (1596, remanié en 1609), visible à droite dans la même peinture, illustrent la richesse de la décoration des navires de guerre anglais de cette période. Construit vers 1600 en Hollande sur commande du cardinal de Richelieu pour la marine française, le vaisseau qui figure sur une gravure publiée par Hendrick Hondius en 1626 présente, quant à lui, une galerie sobre soutenue par de grandes consoles, flanquée de petites tours ornées de pilastres. La figure de proue représente Jupiter chevauchant un aigle. La partie haute du château arrière est décorée de fleurs de lys et de cartouches portant la lettre L pour Louis XIII — emblèmes que l'on retrouve également sur les mantelets de sabords.

Les traces écrites ou iconographiques sur la décoration des navires nordiques au sont limitées. On rapporte que le roi Gustave Vasa de Suède (r. 1523-1560) s'opposa à une décoration trop abondante, la jugeant nuisible à la maniabilité des navires. En dehors du Vasa (1627), aucune source ne permet aujourd'hui d'éclairer la question de la décoration des navires de guerre suédois durant les premières décennies du . Au Danemark, le roi Christian IV effectue en 1606 un voyage en Angleterre à bord du Tre Kroner (1601). Une gravure conservée donne une idée précise de la décoration de ce navire : figure de proue en lion, château arrière orné d'écus héraldiques, animaux fabuleux, tritons et grandes figures masculines — probablement des divinités marines — sur les côtés de la coque.

vignette|La poupe du Vasa (1927), musée Vasa. Vers 1620-1630, de grandes figures masculines et féminines font leur apparition dans la décoration des châteaux arrière et de la poulaine. Représentant des personnages mythiques ou historiques, ou symbolisant des idées abstraites, elles témoignent de l'emprise croissante de l'allégorie et du symbolisme dans l'art de cette période. Le Vasa (1627), navire de conception néerlandaise construit à Stockholm, et le navire anglais le (1637), en constituent deux exemples éloquents. La poupe de ce dernier arbore une représentation sculptée de la déesse Victoria entre Neptune sur son cheval et Jupiter sur son aigle, ainsi que des figures en pied de Jason et d'Hercule. La figure de proue représente le roi Edgar le Pacifique. Le château avant est, quant à lui, paré de six grandes figures féminines symbolisant des vertus telles que l'Industrie, la Vaillance et la Force. Le programme décoratif du navire, élaboré et raisonné, reflète le vif intérêt de l'époque pour les mythes antiques et les origines de la nation. Ce mélange de références empruntées à des sphères culturelles différentes est caractéristique de la période.