Herbert Levine est une maison américaine de chaussures de luxe fondée à New York en 1948 par Herbert Levine et son épouse Beth Levine, et restée active jusqu'en 1975. Reconnue pour ses créations innovantes alliant audace formelle et portabilité, la maison a contribué à réintroduire la botte dans la mode féminine et chaussé plusieurs Premières dames des États-Unis ainsi que de nombreuses figures du cinéma. Beth Levine, créatrice principale, est désignée comme « First Lady of Shoes ». La marque est relancée en 2025 sous la direction artistique du designer Trevor Houston.
Histoire
Origines et fondation
Beth Levine, née Elizabeth Katz le à Patchogue (Long Island) dans une famille juive d'origine lituanienne tenant une ferme laitière, s'installe à Manhattan en 1938. Designer autodidacte, sa connaissance pratique des cuirs et des matériaux est héritée du contexte agricole de son enfance. Elle exerce d'abord comme mannequin-chaussure, métier qui lui donne, selon ses propres dires, une intuition exceptionnelle de la construction du soulier, puis devient designer en chef chez le fabricant new-yorkais I. Miller. En 1944, elle rencontre Herbert Levine lors d'un entretien d'embauche chez Andrew Geller, autre fabricant new-yorkais de chaussures haut de gamme dont Herbert est alors recruteur ; les deux se marient trois mois plus tard. Ils fondent leur propre maison en 1948, dont Herbert assure la direction industrielle et commerciale tandis que Beth signe l'ensemble des modèles.
Les années Levine (1949–1975)
L'atelier ouvre en au 31 West 31st Street, dans le Garment District de Manhattan, et un second site est ouvert dans le Butterick Building à la lisière de SoHo. La capacité de production passe de 400 paires hebdomadaires à ses débuts à environ par semaine en 1954, avec . La maison distribue ses chaussures dans les grands magasins haut de gamme aux États-Unis et au Canada, dont Neiman Marcus, Saks Fifth Avenue, Bonwit Teller et Joseph Magnin, et devient la première griffe américaine de chaussures vendue à l'étranger, notamment chez Harrods à Londres et aux Galeries Lafayette à Paris.
Beth Levine est largement créditée d'avoir réintroduit la botte dans la haute couture. Une première botte mi-mollet en chevreau blanc lancée en 1953 se vend mal, les distributeurs considérant alors la botte comme une catégorie distincte de la chaussure, destinée aux intempéries ou au travail. Beth Levine défend l'idée inverse — la botte fait partie intégrante d'une tenue féminine — et signe en 1957 une collection entière construite autour de la botte de mode. Le succès est confirmé une décennie plus tard, lorsque Nancy Sinatra porte des cuissardes blanches Herbert Levine pour la promotion de sa chanson « These Boots Are Made for Walkin' » en 1966 ; Saks Fifth Avenue ouvre alors un espace dédié dans son rayon chaussures, baptisé « Beth's Bootery ». Beth Levine résumera plus tard la philosophie de la maison dans une lettre adressée au Bata Shoe Museum : « Nous voulions créer une niche pour faire des chaussures. Nous fabriquions des chaussures très jolies dont personne n'avait besoin, mais que tout le monde voulait ».
En 1965, Herbert et Beth Levine sont engagés aux côtés du couturier Emilio Pucci et du designer Alexander Girard pour repenser l'identité visuelle de la compagnie aérienne Braniff dans le cadre de la campagne The End of the Plain Plane.
Fermeture et reprise
L'entreprise produit encore environ 900 paires par jour en 1975, mais ferme la même année. Selon la fille des Levine, l'actrice Anna Thomson, la décision tient à des pressions du marché en faveur d'une baisse de la qualité et des prix, à laquelle le couple a refusé de céder. La société d'investissement Luvanis acquiert la marque en déshérence en 2010, engageant alors une démarche de réactivation patrimoniale qui se concrétisera quinze ans plus tard.
Renaissance contemporaine
Herbert Levine est officiellement relancée en 2025 depuis New York sous l'impulsion de Luvanis qui s'associe à la société italo-américaine de distribution Massimo Bonini, et de Gianfranco Maccarrone, ancien dirigeant de Dsquared2 et précédemment directeur général d'Au Départ (autre marque relancée par Luvanis), désigné comme directeur général.
La direction artistique est confiée à Trevor Houston, designer américain originaire de Beeville (Texas), formé à la Parsons School of Design (promotion 2012). Houston débute en 2011 comme stagiaire en chaussures chez Marc Jacobs, et passe successivement par The Row et Tory Burch tout en restant responsable des chaussures chez Khaite. Il est repéré par Luvanis et Massimo Bonini grâce à un entretien donné en 2024 au site Coveteur, dans lequel il évoquait sa collection personnelle d'environ 350 paires de chaussures vintage, dont plus d'un tiers signées Herbert Levine.
La première collection est présentée à la Semaine de la mode de New York en et arrive en boutique en dans une douzaine de points de vente sélectionnés, dont Harrods (Londres), Saks Fifth Avenue (New York), Le Bon Marché à Paris et Boon the Shop (Séoul). Les chaussures sont fabriquées dans la région des Marches, en Italie, le Garment District new-yorkais ne disposant plus des machines nécessaires. Les premières campagnes sont photographiées par Mark Borthwick.
Innovations et création
Beth Levine s'attache à concilier audace formelle et exigence de portabilité. Outre la réintroduction de la botte dans la mode féminine, ses contributions techniques marquantes comprennent la mule à bande élastique « Spring-o-Lator » (1952), reprise par de nombreux créateurs au cours des années 1950 et 1960 ; les stocking shoes (escarpins prolongés d'un bas couture intégré, conception ultérieurement reprise par Balenciaga) ; la « Cinderella », première chaussure en vinyle transparent à connaître un véritable succès commercial — une signature largement copiée par d'autres designers, et pour laquelle Beth Levine déposa un brevet permettant la fixation des talons en acrylique sans vis apparentes ; le talon stiletto renforcé d'acier pour empêcher la rupture ; et la botte extensible sans fermeture éclair. Elle expérimente également des matériaux iconoclastes — gazon synthétique (AstroTurf), papier laminé, miroir, vinyle, acrylique, plastique transparent. Interrogée par la journaliste Marylin Bender pour The New York Times en 1968, Beth Levine défend une lecture sociologique de son travail : selon elle, le talon aiguille pointu était né d'une « réaction à la guerre » qui voulait que les femmes soient « portées sur un coussin », tandis que la nouvelle époque, plus marchante et démocratisée par le jean, appelle des chaussures « vraiment libres ».
Plusieurs modèles sont restés iconiques. La sandale « Barefoot in the Grass » (1966), à semelle d'AstroTurf, empeigne en vinyle et talon en chevreau vert, fut la seule paire de chaussures incluse dans l'exposition Sleeping Beauties: Reawakening Fashion du Costume Institute du Metropolitan Museum of Art en 2024. La « Aladdin's Lamp » (1959) fut conçue à la demande de Diana Vreeland, alors rédactrice mode de Harper's Bazaar, qui souhaitait une chaussure à talon plat, pointe relevée et ornée de bijoux. Les chaussures « Kabuki » (à partir de 1959), à empeigne en satin de soie et semelles en bois, sont conçues à la suite d'un voyage des Levine en Asie et au Moyen-Orient. La « Race Car Shoe » (1967), à pare-brise et phares évoquant les bolides américains, est ouvertement citée par Prada comme inspiration de sa collection chaussures du printemps 2012. La « Scarf Shoe » (1968) — bas couture sur semelle rigide prolongé d'écharpes de mousseline de soie remontant autour du corps — est immortalisée par une photographie de Guy Bourdin dans Harper's Bazaar. Les « Lunar Boots » (1969), en matériau réfléchissant inspiré des combinaisons spatiales, sont créées en écho à l'alunissage d'Apollo 11 le .
Collaborations artistiques et créatives
Les Levine cultivent des liens soutenus avec les arts visuels et la création de mode. Dans les années 1950, leurs publicités sont illustrées par le dessinateur new-yorkais Saul Steinberg et publiées dans The New Yorker et Harper's Bazaar ; le peintre Jean Dubuffet contribue également des motifs surréalistes pour la marque. Leurs chaussures sont photographiées par Irving Penn, Guy Bourdin et, en 1980, par Andy Warhol.
Herbert Levine est par ailleurs l'une des premières maisons de chaussures à collaborer avec les grands créateurs de mode américains de l'époque, dont Geoffrey Beene, Halston, Anne Klein et Bill Blass ; après la fermeture de la maison en 1975, Beth Levine continuera à dessiner plusieurs modèles pour Azzedine Alaïa au fil des années.
Clientèle
Premières dames des États-Unis
La maison a chaussé les premières dames Jackie Kennedy, Mamie Eisenhower, Lady Bird Johnson et Pat Nixon dans les années 1960 et au début des années 1970, ce qui vaudra à Beth Levine son surnom de « First Lady of Shoes ». Pour Mamie Eisenhower, Herbert Levine confectionne des bottes hautes en velours noir et la plupart de ses escarpins. Pour Jackie Kennedy, la maison réalise sur mesure des cuissardes en toile de jute à talon, ainsi que les ballerines plates devenues l'un des éléments signature du style Kennedy. Lady Bird Johnson et Pat Nixon ont notamment porté la marque pour les bals d'investiture de Lyndon B. Johnson en 1965 et de Richard Nixon en 1969 et 1973.
Cinéma, scène et musique
Herbert Levine équipe les grandes figures du cinéma, de Broadway et de la scène musicale. Marilyn Monroe en est une cliente assidue : photographiée en 1955 à Bement (Illinois) par Eve Arnold portant des Spring-o-Lators, elle achète en 1957 à la boutique Vogue de Montréal des stilettos rouges aujourd'hui conservés au Bata Shoe Museum de Toronto. Marlene Dietrich commande sur mesure ses « Gigi Stocking Shoes » et inspire la ligne « Marlene Boot » baptisée d'après ses jambes célèbres. Joan Crawford portait sur mesure les chaussures « Cinderella » en vinylite. Beth Levine a également signé une paire d'escarpins rouges en cristal pour le mariage de Liza Minnelli, les chaussures portées par Barbra Streisand dans Funny Girl (1968), ainsi que celles des films Gatsby le Magnifique (1974) et de la production originale à Broadway de la comédie musicale Company (1970). Shirley MacLaine porte des bottes Herbert Levine dans les numéros dansés de Sweet Charity (1969) et d'Irma la Douce. Figurent également parmi les clientes notoires Lauren Bacall, Cher, Ava Gardner, Diana Ross, Jane Fonda, Joanne Woodward, Rita Hayworth, Cyd Charisse, Natalie Wood et Angela Lansbury.
Postérité auprès des créateurs
Manolo Blahnik qualifie Beth Levine de « créatrice de chaussures américaine la plus influente du » ; Christian Louboutin et Stuart Weitzman ont également cité son influence sur leur travail. À la mort de Beth Levine en 2006, Azzedine Alaïa — proche d'elle depuis les années 1970 et pour qui elle dessina plusieurs modèles — déclare au journal Women's Wear Daily qu'elle était « l'une des personnes les plus importantes ayant travaillé dans la chaussure », saluant des créations « extrêmement imaginatives, fortes et modernes ». Sur le marché vintage, Manolo Blahnik et Azzedine Alaïa figurent parmi les principaux collectionneurs de modèles Herbert Levine.
Clientèle contemporaine
Depuis la relance de la maison en 2025, plusieurs personnalités ont été photographiées chaussées d'Herbert Levine lors d'apparitions publiques, parmi lesquelles Odessa A'zion, Emilia Clarke, Chase Sui Wonders, Katie Holmes, Tracee Ellis Ross et Venus Williams.
Lors du Met Gala 2026, dédié au thème « Fashion Is Art », Gwendoline Christie, membre du comité d'accueil, porte des escarpins Herbert Levine sur mesure, baptisés « Milton », conçus en collaboration avec la styliste Katie Grand et inspirés des compositions du peintre Milton Avery.
Distinctions
1954 : Neiman Marcus Fashion Award. 1967 et 1973 : Coty Special Fashion Critics Award.
Présence muséale
Collections