Hatun « Aynur » Sürücü, née le à Berlin-Ouest et assassinée le à Berlin, est une allemande d'origine kurde turque, victime d’un crime d’honneur. Elle est assassinée à un arrêt de bus à Berlin-Tempelhof par l’un de ses frères, de trois balles dans la tête. La procédure judiciaire longue et compliquée est souvent jugée trop indulgente envers les trois frères accusés. Un seul d'entre est d'ailleurs condamné.

L’assassinat d'Hatun Sürücü provoque l'indignation dans toute l'Allemagne et suscite un vaste débat sur les mariages forcés et les valeurs des familles musulmanes vivant en Allemagne.

Sa mort est encore commémorée vingt ans plus tard et sa mémoire honorée de multiples façons.

Biographie

Hatun Sürücü est née à Berlin-ouest le 17 janvier 1982. Son père, Kerem Sürücü (1940-2007), est originaire du village d'Uzunark, à Pasinler, dans la province d'Erzurum ( Turquie ) et travaille comme aide-jardinier. Sa mère, Hanım Sürücü, est originaire du village voisin de Marifet. Ils s'installent à Berlin-Ouest au début des années 1970. Sept de leurs neuf enfants naissent en Allemagne. Hatun Sürücü grandit à Kreuzberg avec cinq frères et trois sœurs. Elle est le cinquième enfant de la famille Sürücü et leur première fille.

A l'adolescence, elle est en rébellion contre sa famille et son père la fait placer en famille d'accueil après la fin de la 8e année. Elle obtient son diplôme du de Kreuzberg. À l'âge de 16 ans, elle est contrainte d'épouser son cousin Ismail à Istanbul. En 1999, elle est enceinte et, après une dispute avec lui et sa famille très religieuse, elle retourne seule à Berlin, où elle donne naissance à son fils Can (qui signifie « âme », « vie » en turc). Elle prend alors le nom d'Aynur, qui signifie « clair de lune » ou « celle qui brille comme la lune ».

En octobre 1999, Hatün Sürücü quitte l'appartement de ses parents à Kreuzberg, près de Kottbusser Tor, retire son foulard et trouve refuge dans un foyer pour jeunes mères. Elle y termine l'enseignement secondaire. Plus tard, elle emménage dans son propre appartement à Berlin-Tempelhof et commence un apprentissage d'électricienne. Elle termine son apprentissage avec succès et, en 2005, elle est à quelques jours de réussir son examen de compagnon. Elle prévoit de s'installer à Fribourg-en-Brisgau où elle peut avoir un emploi et un logement. Malgre les désaccords avec sa famille et le harcèlement sexuel dont elle est victime de la part de son frère Alpaslan, elle garde le contact avec sa famille et lui confie parfois son fils. Elle insiste cependant auprès de son assistant social pour que, en cas de décès, son fils Can ne soit pas confié par la famille Sürücü, mais à des parents d'accueil.

Hatun Sürücü est décrite comme une personne gaie et aimable. Elle est appréciée aussi bien dans son quartier qu'à l'atelier où elle travaille.

Assassinat

Déroulement des événements Son frère Ayhan Sürücü prétend lui avoir rendu visite à son appartement le soir du 7 février 2005. Après une dispute, elle le raccompagne à l'arrêt de bus de l'Oberlandstraße à Tempelhof. Là, il lui aurait demandé : « Te repens-tu de tes péchés ? » avant de lui tirer trois balles dans la tête. Au vu de la situation familiale, la police privilégie la piste d'un crime d'honneur et arrête trois des frères d'Hatun Sürücü le 4 février 2005 qui sont soupçonnés d'être impliqués. Elle avait déjà signalé plusieurs menaces de mort à la police, mais n'avait bénéficié d'aucune protection.

Réactions

Polémiques dans une école Le meurtre de Hatün Sürücü survient après six autres homicides survenus à Berlin depuis octobre 2004, suspectés d'être des crimes d’honneur.

L'affaire suscite une vive polémique suite à une discussion dans une classe de quatrième du collège Thomas-Morus de Berlin-Neukölln, au cours de laquelle trois élèves ont approuvé le meurtre (« Elle n'a qu'à s'en prendre à elle-même. Cette pute était déguisée en Allemande »). En réaction, le principal de l'établissement, Volker Steffens, publie une lettre ouverte lue à haute voix dans la plupart des classes (« Ces élèves perturbent la tranquillité de l'école en approuvant ce meurtre. Nous ne tolérerons aucune incitation à la haine. »). Cette prise de position déclenche une importante réaction des médias à travers le pays et relance le débat sur l'introduction de l'éthique comme matière obligatoire dans les écoles berlinoises. Le président fédéral Horst Köhler remercie Volker Steffens dans une lettre de juillet 2005 pour son engagement et déclare : « Une conception erronée de la tolérance, une quête d'harmonie ou un manque de courage ne doivent pas conduire à la suspension des règles fondamentales du vivre-ensemble dans notre société. » Les élèves concernés ont reçu un avertissement.

Veillées Le 22 février 2005, une veillée est organisée sur les lieux du crime, rassemblant une centaine de personnes, issues ou non de l'immigration à l'appel de l'Association lesbienne et gay de Berlin. Une autre veillée, à l'initiative de personnalités politiques et d'artistes, a lieu le 24 février. Des élus et des militantes féministes exigent une prise de position claire des associations turques et islamiques d'Allemagne sur la question des « crimes d'honneur ». Le 5 mars, plus d'un millier de personnes, à l'appel de l'association Terre des Femmes et de la quasi-totalité des associations féministes berlinoises, affiliées ou non à des partis politiques, manifestent devant l'hôtel de ville de Neukölln contre les « crimes d'honneur ». Le 8 mars 2005, Journée internationale des femmes, des manifestations contre le meurtre de Hatün Sürücü et les crimes dits d'honneur ont lieu dans de nombreuses villes allemandes. , un homme politique d'origine kurde, reproche aux organisateurs de n'avoir invité aucun représentant kurde : .

Lors du deuxième anniversaire de la mort d'Hatun Sürücü en 2007, le groupe parlementaire des Verts au Parlement régional de Berlin organise une veillée sur le lieu du crime. Aucun représentant des associations turques n'est présent à cette commémoration, mais la famille Sürücü fait lire une déclaration par son conseiller, qui est accueillie par des huées.

Campagne contre les crimes d'honneur Le slogan « N’oublions jamais Hatun ! » de la campagne contre les crimes d’honneur devient le principe directeur d’une conférence de militantes musulmanes pour les droits des femmes à Cologne, à l’occasion de la Journée internationale des femmes 2006, soutenue par plusieurs organisations dont Terre des Femmes, Women’s Liberation-Iran, International Campaign Against Shari’a Court in Canada et le Comité international contre la lapidation. vignette|Stèle lors du 10e anniversaire de la mort d'Hatun Sürücü Le meurtre de Hatun Sürücü est également à l'origine de la campagne Ihre Freiheit - meine Ehre (Sa liberté - mon honneur) lancée par l'État de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et des organisations de migrants à partir de novembre 2006, dans laquelle de jeunes Turcs et Kurdes s'engagent pour la liberté de leurs sœurs.

Famille Deux ans après le meurtre d'Hatun Sürücü, sa soeur Songül Sürücü, alors âgée de 16 ans, confie à ses enseignants que sa famille veut la contraindre à se marier. Ceux-ci, convoqués, retirent la jeune fille de l'école, font des déclarations contradictoires mais la jeune fille n'ose pas s'exprimer davantage, ni devant la police, ni devant les services sociaux. Son sort par la suite n'est pas connu.

Le fils de Hatun Sürücü, Can, est confié à une famille d'accueil où il devrait rester jusqu'à sa majorité. Après le premier procès, Arzu Sürücü, une des sœurs d'Hatun, annonce son intention de demander la garde de l'enfant. Le tribunal des tutelles rejette cependant sa demande en décembre 2006, compte tenu de les souhaits formulés par la défunte mère et de l'intérêt de l'enfant. Le recours en appel est également rejeté par le tribunal régional de Berlin le 24 juillet 2007.

Can Sürücü est élevé par sa famille d'accueil à Reutlingen. Vingt ans après les faits, il s'exprime dans les médias et publie une vidéo en deux parties sur Youtube "Mein Name ist Can Sürücü".

En prison, Ayhan Sürücü noue sa première amitié avec un Allemand. Il se considère comme « un musulman tout à fait normal qui pratique sa religion et souhaite vivre en harmonie avec ses semblables ».

Procédure judiciaire

Premier procès en Allemagne

Déroulement En juillet 2005, le parquet de Berlin inculpe les trois frères de la victime pour meurtre en réunion, les accusant de "mobiles vils" et d'une "approche perfide".

Selon l'enquête, le mobile est l'atteinte à l'honneur familial. Les frères Sürücü auraient eu honte de leur sœur, qui vivait de manière indépendante. Ils auraient craint également qu'elle n'élève pas son fils selon la tradition. L'aîné des accusés, Mutlu Sürücü (* 1980) aurait procuré l'arme et le frère cadet Alpaslan Sürücü (* 1981) aurait fait le guet.

Dès le début du procès, le 14 septembre 2005, le plus jeune frère Ayhan Sürücü (né en 1986) avoue le meurtre.

Témoignage capital L'ancienne petite amie d'Ayhan Sürücü, Melek (née en 1987), comparaît comme témoin principale, vêtue d'un gilet pare-balles. Elle doit affronter plus de dix heures d'interrogatoire pendant lesquelles la défense tente de saper sa crédibilité avec aussi force avis d'experts afin de renforcer la théorie de l'auteur solitaire. Le témoignage de la jeune femme est accablant pour la famille Sürücü. Elle et sa mère sont être placées sous protection policière.

Le juge Michael Degreif mentionne, dans ses motivations, qu'elle est « en principe un témoin crédible ». Cependant, le président du tribunal justifie l'acquittement des deux frères aînés uniquement au motif que le témoignage du témoin est insuffisant pour prouver leur culpabilité. Les observateurs du procès, quant à eux, critiquent le manque de rigueur dans la conduite du procès, tant de la part du juge Degreif que de son prédécesseur, Heinz-Peter Plefka, qui a pris sa retraite anticipée en décembre 2005. Ce n'est que vers la fin du procès que les critiques concernant la conduite négligente de celui-ci s'intensifient. il lui est ainsi reproché de n'avoir pas diligenté une enquête au sujet des allégations de violence sexuelle contre Hatun Sürücü et de ne pas avoir géré de manière adéquate les menaces proférées par l'accusé pendant le procès. Neclá Kelek formule l'accusation la plus grave :

Selon , membre du parlement régional de Berlin (porte-parole du Parti du socialisme démocratique (PDS) à la Chambre des représentants de Berlin pour les questions féminines), la témoin Melek doit désormais s'attendre à ce qu'il lui arrive quelque chose, et ce, pour le reste de sa vie.

Montre en or Pendant le procès, Ayhan Sürücü exhibe ostensiblemente une montre en or offerte par son père. Selon les enquêteurs, dans les familles musulmanes pratiquantes, offrir une montre de père en fils est considéré comme une récompense et un signe de distinction. Chaque fois que le témoin principal et sa mère entrent dans la salle d'audience, escortés par des gardes du corps et équipés de gilets pare-balles, l'accusé, Ayhan Sürücü, retrousse sa manche et exhibe ostensiblement sa montre en or, comme une intimidation.

Verdict Ayhan Sürücü est condamné, en avril 2006, à neuf ans et trois mois de prison, dans un centre pour mineurs. Après avoir purgé sa peine, il doit être expulsé vers la Turquie. Après une tentative d'évasion et des délits commis en prison, il voie sa peine prolongée de trois mois. il est expulsé en Turquie en juillet 2014.

Alpaslan et Mutlu Sürücü sont acquittés, contrairement à la réquisition du parquet, aucune preuve de leur implication n'ayant pu être établie.

A leur sortie du tribunal, Mutlu et Alpaslan Sürücü célèbrent leur victoire et deux de leurs sœurs font le signe de la victoire devant les médias et le public.

Réactions au premier procès