Le voyage d'Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach est un périple qui les mène en automobile durant l'année 1939 depuis la Suisse jusqu'en Afghanistan. Ce voyage en inspira beaucoup d'autres. Il est remarquable en soi, et aussi par le fait qu'il a été effectué par deux femmes seules, à une époque où c'était encore très rare. Ces dernières sont chacune de grandes voyageuses et reporters exprimentées, mais elles ne se connaissaient que depuis peu avant le départ et ne se reverront plus par la suite, de par le décès prématuré d'Annemarie Schwarzenbach en 1942.
Le voyage a été financé en partie par les préachats par des journaux d'articles et de photographies qui en seraient tirés. Il est donc bien documenté par des publications, des images et même des films.
Il devint dans le dernier quart du , un jalon culturel suisse important du fait des personnalités anticonformistes de ses protagonistes, qui par ailleurs provenaient à la fois de la Suisse romande et de la Suisse alémanique.
L'UNESCO a inscrit, en 2005, leurs archives respectives au registre « Mémoire du monde »..
Trajet De Genève à Istanbul La voyage démarre à Genève, le 6 juin 1939. Elles vont mettre moins de 2 semaines à rejoindre Istanbul. Elles quittent la Suisse par le col du Simplon pour passer en Italie. Elles longent le lac de Garde et s'arrêtent à Trieste. En Yougoslavie, elles passent par Zagreb, Kloštar, Belgrade.
En Bulgarie, elles commencent par s'arrêter à Sofia qu'elles quittent par la Vallée des roses, puis par la plaine de Maritza.
Elles entrent en Turquie par Edirne, Elles atteignent Istanbul.
De Trébizonde à Tabriz Elles quittent le 20 juin Istanbul en embarquant sur un navire nommé Ankara qui va les transporter jusqu'à Trébizonde où elles arrivent le 23 juin. Elles vont depuis là effectuer un trajet de 900 kilomètres jusqu'à Tabriz en Iran. Elles quittent les rives de la Mer Noire pour traverser la Chaîne pontique par le col de Zigana. Après une halte à Gümüşhane, elles poursuivent vers Erzeroum. Proche de la frontière iranienne, elles visitent la citadelle en ruine du Palais Ishak Pacha, appelée par elles "forteresse de Bayazid" car proche de la ville de Doğubayazıt (Bayezid-la-Neuve) et admirent le Mont Ararat. En Iran, elles passent par Makou puis Marand avant d'atteindre Tabriz. Ella Maillart évoque la forteresse Arg-é Tabriz. Elles poursuivent jusqu'à Soltaniyeh où elles visitent le Dôme de Soltaniyeh.
Téhéran Elles rejoignent Téhéran où elles sont stoppées plusieurs semaines par des contraintes administratives.
Fin juillet, elles quittent Téhéran et le haut plateau iranien en direction de la Mer Caspienne. Elles l'atteignent en franchissant le passe de Firuzkuh (Firouzkouh), pour rejoindre la province du Mazandéran. Elles quittent celle-ci en direction de la steppe turkmène. c'était le début de ces steppes et de ces déserts immenses qui s'étirent à travers toutes l'Asie centrale jusqu'en Extrême-Orient. Et je voyais cette région pour la première fois. Patrie des nomades, des tentes noires, des yourtes. Elles admirent la tour Gonbad-e_Qabous_(tour) dans la province du Golestan iranien , avant qu'une ville se développe autour d'elle. Elles longent ensuite la frontière entre l'Iran et les Républiques socialistes soviétiques du Turkménistan, de l'Ouzbékistan, du Tadjikisatan, jusqu'à Machhad (Meched). Elles poursuivent jusqu'à Torbat-e Djam petite ville où elles visitent le Mausolée de Cheikh Ahmad-e Djami. Il ne leur reste plus qu'une centaine de kilomètres jusqu'à la frontière afghane.
Afghanistan Première grande ville visitée est Hérat le 1er août"Hérat, 1er août 1939", tapuscrit dont la traduction a été publiée dans . Elles y visitent dans les environs le Mausolée de Goharshad, et celui de Gâzorgâh.
La route du Nord Pour la poursuite du voyage, elles choisissent de gagner Kaboul par la route du nord. C'est un itinéraire non recommandé car la route n'y est pas terminée. Elles le choisissent car Ella Maillart ne le connaissait pas encore mais aussi pour sa position en retrait des grands axes et donc de la surveillance des autorités, ce qui devait leur garantir une plus grande liberté de découverte. La route du Nord suit le tracé de l'ancienne route de la soie. Elles mettent 2 semaines à rejoindre Mazâr-e Charîf depuis Hérat.
Elles quittent la ville le 2 août mais ce ne fut qu'un faux-départ. Elles se résolvent à engager un guide. Elles atteignent alors Karokh. Elles passent à Tcharshambeh, puis à Kala-i-Nao, Dareh Boum pour atteindre . En repartant de cette ville, elles croisent une caravane de "Jats ou Tziganes". Elles atteignent Kaleh Wali, puis Sangalak-i-Kaissar où elles sont reçues par un groupe de femmes, ce qui donnera lieu ensuite à une discussion sur l'homosexualité. Elles finissent par atteindre Maïmana (Maimeneh) puis Andkhoi (Andkhuy) où elles visitent les marchés des peaux de Karakul puis elles font halte à Chéberghân (Chibargane) . Elles atteignent Aktcheh, puis Balkh où elles photographient le Mausolée de Khwâdja Abou Nasr Pârsâ et finissent par atteindre la grande ville Mazar-i-Sherif. Elles n'y restent pas de peur qu'on les empêche de repartir. Elles réussissent à repartir les deux seules.
Traversée des montages À Tashkourgane, où elles sont retenues pour une nuit, elles bifurquent vers le sud pour prendre la route de Kaboul qui traverse les montagnes de l'Hindou Kouch. Elles rejoignent ensuite où elles visitent le site archéologique Takht-e Rostam. Elles quittent la plaine par la vallée de la Kunduz qui doit les mener au Col du Chibar. C'est dans cette vallée qu'elles découvrent une station hydroélectrique et une usine dans la ville de Poul-i-Khumri. Elles empruntent après cela la route occidentale pour contourner l'Hidou Kouch.
Bamyian Juste avant d'arriver à la région de Bamyian, elles croisent la vallée la plus direct pour rejoindre Kaboul qui passe par , la haute région de l'Helmand et le col d'Ounaï , mais elles ne l'empruntent pas, elles rejoignent Bamyian où elles séjourneront 8 jours. Elles font une excursion de deux jours dans la région plus à l'Ouest, celle des lacs de Band-e Amir (Band-I-Amir), via le col du Shaidan puis le col de Shibartu.
Begram De retour au Bamyian, elles en repartent par l'Est, pour rejoindre Kaboul via le Col du Chibar (Shibar) où vivent les populations Hazaras de confession chiite. En bas du col, elles suivent la vallée de la rivière Ghorband. Nous descendîmes les quelque cent kilomètres de la vallée du Ghorband, admirant de petits champs, des hameaux à bosquets, des ruisseaux murmurants bordés de broussailles. Le torrentueux Ghorband coule vers l'est pour s'unir au Pandjir, près de Sharikar; et le Pandjir à son tour se joint au Kaboul, près du col du Lattaband; toutes ces eaux finissent dans l'océan Indien après s'être jetées dans l'Indus, à l'est de Peshawar. Ella Maillart mentionne leur passage devant la vallée où furent découvert peu de temps avant le site archéologique du Monastère de Fondukistan. Elles rejoignent ensuite les archéologues amis d'Ella Maillart, Joseph et Ria Hackin sur leurs fouilles menées pour la Délégation archéologique française en Afghanistan près de la ville de Begrâm. Ria Hackin y avait découvert dans les années précédentes le fameux Trésor de Begrâm. La qualité tout autant que l'origine des ces pièces vielles de deux mille ans leur donnait une grand importance. Elles prouvaient que c'était ici [..] que l'art grec et l'art indien se rencontrèrent, un siècle avant notre ère. La rencontre donna naissance à cet art hybride qui influença le Xinjiang, toute la Chine et toute le Japon.
Kaboul et séparation Elles arrivent à Kaboul, lorsqu'elles apprennent que l'invasion de la Pologne par l'Allemagne nazie, le 3 septembre, a déclenchée l'entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni. Les autorités afghanes interdisent dès lors les voyages dans le pays pour les personnes étrangères. Elles doivent abandonner le projet de se rendre dans le Kafiristan qui était un des buts de leur voyage.
À Kaboul, elles visitent ensemble la ville et continuent tout de même leurs reportages dans les environs comme au village de potiers d'Istalif.
Mais, Annemarie Schwarzenbach s'installe ensuite seule à la légation de France où elle est invitée en sa qualité d'épouse du diplomate Achille Claude Clarac. C'était le moment de nous séparer; nous avions vécu ensemble jour et nuit pendant des mois et des mois. [...] Nous triâmes nos effets. Inde Elle Maillart poursuit seule jusqu'en Inde. Annemarie Schwarzenbach l'y retrouvera avec la Ford autour du Nouvel an 1940 sur la route qui devait la mener à Bombay pour revenir par paquebot en Europe. Elles se retrouvent quelques jours ensemble sur le site de l'ancienne ville de Mândû.
Annemarie Schwarzenbach seule Après le départ d'Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach reste à Kaboul d'où elle réalise des reportages dans les environs comme à Ghazni. Elle suit aussi l'équipe de la Délégation archéologique française en Afghanistan sur une fouille à Kunduz.
Thématiques La documentation tirée de ce voyage révèle les questions qui intéressaient les deux voyageuses durant leur trajet. Ces questions sont toujours pour elles des manières d'interroger leur propre existence. La condition des femmes Tout au long du trajet, elles sont attentives à la place et la liberté dont disposaient les femmes dans les différentes régions traversées. Leur propre condition féminine leur donne accès à des espaces privés auxquels les autres voyageurs masculins occidentaux, ou non, n'avaient pas accès. Leurs témoignages sont donc particulièrement importants sur ce point.
Les nomades Très intéressées par les peuples nomades, elles documentent leurs manières de vivres. Elles relèvent aussi par contraste l'effet sur ces dernières de l'industrialisation des régions qu'ils habitent.
Documentation Ce voyagent devant être financé par les reportages des deux femmes, une large documentation fut rassemblée par elles et nous est parvenue. Images Ce voyage a été particulièrement documenté au niveau iconographique. En effet, les deux femmes sont photographes et comptaient sur les images prises pour illustrer les textes qu'elles avaient prévus de faire paraître dans la presse.
Elles disposaient de 5 appareils photos. Nombre qu'Ella Maillart jugera comme exagéré.
Ella Maillart a par ailleurs aussi réalisé des films (dont certains en couleurs) pendant ce voyage.
Textes Ce voyage est principalement connu aujourd'hui au travers du récit qu'en fait Ella Maillart dans son ouvrage écrit entre 1943 et 1945 et qui paru d'abord en anglais en 1947 sous le titre "The cruel Way" (William Heinemann Ltd, Londres), puis en 1952 en français sous le titre "La voie cruelle" (éditions Jeheber, Genève). Annemarie Schwarzenbach y est dénommée "Christina" dans ce récit suite à une demande explicite d'anonymisation de la part de sa famille avant la publication de l'ouvrage.
Toutefois, à l'époque, ce fut d'abord les nombreux reportages d'Annemarie Schwarzenbach publié dès 1939 dans la presse germanophone suisse, qui en donnèrent un premier compte-rendu accessible au public.
Annemarie Schwarzenbach a visiblement tenu un journal intime pendant ce voyage aussi, mais ce dernier a été visiblement détruit par ses proches, comme une large partie de ses papiers, au moment de son décès.
Postérité Ce voyage a eu une grande postérité. Il a en particulier inspiré directement le désir de refaire cet intinéraire. On peut citer par exemple : l'écrivain Nicolas Bouvier et l'illusatreur Thierry Vernet lors de leur voyage en 1953-1954 qui sera relaté dans l'ouvrage "L'Usage du monde" (1963). le journaliste Serge Michel lors de son voyage en Afghanistan en 2002 comme on peut le découvrir dans le film documentaire "Riverboom" (2023) de Claude Baechtold .