(Les Croix dans les bruyères) est un roman en langue wallonne d'Édouard Thirionet et Edmond Wartique.
Contexte
En 1914, les langues régionales sont, en Wallonie, très couramment et souvent exclusivement parlées par la population. C'est également l'époque où l'usage du système de transcription Feller se répand ; il existe donc une pratique bien installée de l'écriture en wallon. Dès lors, de nombreux écrits ont été rédigés dans cette langue, en direct ou a posteriori, au sujet de l'expérience du front, de l'occupation ou de la captivité. Joseph Dewez parle de la pratique de cette langue régionale comme d'un et postule qu'elle a constitué un soutien réel durant les épreuves de la guerre.
À l'époque de la rédaction des , la prose est relativement peu pratiquée par les écrivains du dialecte namurois, et ce, en raison des gouts du public, qui lui préfère la chanson et la poésie. Un article de La Province de Namur cite donc ce roman parmi quelques œuvres narratives connues..
Genèse Premiers rapports des coauteurs
Édouard Thirionet rejoint en 1910 le cercle littéraire dialectal Lès Rèlîs Namurwès, fondé l'année précédente par des élèves de l'Athénée royal de Namur, qu'il a également fréquenté. En février 1911, il reçoit la toute première (« cocarde ») et, en février 1914, il est désigné du comité de lecture du cercle.
Edmond Wartique, quant à lui, est reçu comme membre effectif le , à la suite d'une invitation des frères Lucien et Paul Maréchal. Il assure le secrétariat du cercle durant quelques mois en 1913, avant de devoir démissionner de sa charge lors de son départ au service militaire.
Expérience partagée de la captivité
En 1914, Édouard Thirionet et Edmond Wartique sont des artilleurs affectés à la défense des forts de Namur. Thirionet est brigadier au fort de Cognelée, où il a effectué précédemment son service militaire. Wartique, quant à lui, est assigné au fort de Dave.
Ils sont capturés par l'assaillant le et emmenés en Allemagne, séparément. Thirionet fait un passage par le camp de Münster, où il produit déjà des écrits en wallon ; Wartique y séjourne également. Par la suite, Wartique et lui se trouvent réunis à la mi- au camp de Soltau. Ils décident d'y fonder un chapitre indépendant du cercle. La séance inaugurale des (« Prisonniers ») se tient le dans les . Le cercle se dote alors d'un président (Thirionet), d'un secrétaire (Wartique) et de règlements. Le but est alors de se créer une , selon une expression de Wartique. Pour Joseph Dewez, il s'agit aussi de pratique une langue de résistance contre leurs geôliers.
Le groupe des parvient à tenir trois séances avant que ses membres ne se trouvent à nouveau séparés. Dès la première séance, des démarches sont amorcées en vue du recrutement de nouveaux membres et de la mise sur pied d'une publication ; ces efforts n'ont toutefois pas abouti dans le court délai avant la dispersion du groupe. Fidèle à la philosophie d'excellence du cercle, Thirionet inflige, lors de la troisième séance du , un blâme à Arnould et Danhaive, qui n'ont pas à leur actif le nombre de travaux requis par les règlements.
Après la dissolution des , Thirionet envoyé à , où il arrive avant la fin de l'année 1915 et passe toute l'année 1916. Plus tard, il est évacué vers la Suisse en raison de son état de santé ; il est à Interlaken en et à Genève en octobre. Wartique, quant à lui, passe la fin de l'été et l'automne 2015 (jusqu'à la Noël) dans une ferme. Il revient par la suite à Soltau, où il se trouve aussi tardivement que le .
Une fois séparés, Thirionet et Wartique continuent à écrire en wallon : le premier revient de captivité avec neuf textes, le second avec dix-huit.
En 1916, la (« cocarde ») est décernée aux (Rèlîs soldats) ; elle est remise à Édouard Thirionet et Edmond Wartique le .
Rédaction et édition Après la guerre, Wartique et Thirionet reprennent leurs activités au sein du cercle des . Le , ils sont désignés pour former le comité de lecture chargé d'évaluer la centaine d'œuvres produites durant la guerre et, dès , ils sont associés dans un premier projet éditorial : un recueil collectif est édité par le cercle, sous le titre (« Fleurs des mauvais jours »).
Ils entreprennent aussi d'écrire ensemble leurs souvenirs de captivité, sous le titre .
Thirionet meurt en 1930, par suite d'une maladie contractée durant la guerre. Le livre est donc achevé par Wartique et publié en 1932. Les derniers chapitres du roman sont vraisemblablement issus des souvenirs de Wartique, car Thirionet se trouve déjà en Suisse à l'époque des évènements relatés.
Publication Le livre parait en 1932 à Gembloux, aux éditions J. Duculot. Son prix est fixé à francs belges.
est un in-octavo de 216 pages. Il est illustré par des gravures de Joseph Gillain, dont le travail se caractérise alors par un style ..
Sa préface, rédigée en français, est signée par le lieutenant général honoraire Tollen, alors président de l'Union nationale des Prisonniers de Guerre.
Résumé Le , les défenseurs d'un fort sont faits prisonniers au terme du siège de Namur. Alors que le fort d'Émines est encore bombardé et que des civils sont amenés comme otages dans la place forte, les artilleurs capturés se demandent ce qu'il va advenir d'eux. On rencontre les protagonistes : (« Gustave Tamine »), , , (« Alphonse Gérin »), (« Édouard »), … Ce sont tous de jeunes soldats, d'une vingtaine d'années. Leurs officiers, tel le maréchal des logis Dandenne, arrachent leurs galons de peur d'être exécutés. S'en suit une analepse qui retrace les évènements des jours précédents : l'insouciance initiale des soldats, puis l'avancée des ennemis ; les échos de la bataille de Dinant, l'arrestation d'un espion dans la périphérie de la ville, des escarmouches de cavalerie à Éghezée, les survols d'avions, l'entrée des Prussiens à Leuze, puis le pilonnage du fort et ses ripostes, ses tentatives pour défendre les glacis du fort voisin de Marchovelette…
Les prisonniers sont emmenés à pied le long de la chaussée de Louvain, au nord de Namur, sous la conduite d'un Prussien qu'ils appellent (« qui grince ou montre les dents »). Ils longent des habitations désertées et croisent des troupes ennemies qui avancent joyeusement vers le front, ainsi que leur ravitaillement. Ils dorment une nuit dans une grange à Éghezée, passent à Waret-l'Évêque et à Andenne. Au crépuscule, parvient à s'enfuir lors d'une halte. Le groupe arrive ensuite à Huy ; il passe la nuit dans la citadelle puis, le lendemain, il se rend à la gare. Les habitants de Éghezée comme de Huy s'efforcent de les ravitailler lors de leur passage. À la gare, les prisonniers doivent monter dans un train pour l'Allemagne, à soixante par wagon à bestiaux. Durant le trajet, ils échangent leurs vues sur la suite des évènements et des récriminations contre Dandenne… Le train dépasse Herbesthal et emmène les prisonniers vers leurs lieux de détention en Allemagne. Ils traversent Aix-la-Chapelle, Cologne et Lunebourg, subissant au passage des invectives des populations, et arrivent finalement à Münster.
Au camp de Münster, les Namurois logent à dans un appentis doté d'une cuisine et d'une cantine. Chaque matin, l'on réclame des ouvriers formés pour des corvées. Comme ces travailleurs obtiennent double ration, certains détenus se proposent sans avoir les qualifications requises, tel Georges Denain, dit (« le pâle »), un opportuniste audacieux. La faim se fait sentir dans le camp, car seul est fourni un bol de soupe pour trois, par deux gardes qui sont surnommés (« Mardi gras ») et (« Vendredi saint »), en raison de leurs physionomies. On appelle « ménage » un trio qui mange ensemble, suivant une méthode équitable qu'ils mettent au point ; Edmond, le narrateur en forme un avec () et . Un marché noir se met en place dans le camp ; , lui, a formé un petit groupe avec lequel il subtilise de la nourriture destinée à la cantine. Les conditions d'hygiène sont très difficiles et les détenus doivent aussi se prémunir du vol de leurs effets personnels.
Pour passer le temps, certains fabriquent des bagues, des médailles ou des boites à tabac en utilisant le métal de gamelles et de gourdes. D'autres occupations consistent à décrire de grands festins en lieu et place de la mauvaise nourriture, à anticiper les repas qui suivront le retour au pays, ou à prétendre participer à des parties de chasse entre gens de la haute société lorsqu'on s'épouille. Le soir, dans le noir, les prisonniers chantent des chansons en français et en wallon. La nuit, certains revivent en cauchemar les combats. Avec l'arrivée de l'hiver, la santé des prisonniers se dégrade. Le premier décès est donc causé par la maladie, mais les suivants sont des morts violentes : des civils de Louvain sont abattus de nuit dans leur baraque, d'autres détenus qui se plaignaient sont livrés aux attaques de chiens policiers, qui tuent vingt d'entre eux… Il s'agit des premières « croix dans les bruyères ».
Le camp de Münster est finalement évacué. Les prisonniers entament une marche éreintante vers leur nouveau lieu de détention. Edmond, et continuent de s'entraider ; , qui ne sait plus avancer, est battu à coups de crosse de fusil et abandonné sur le bord de la route. Enfin, la colonne arrive au camp de Soltau. Là, ils font la rencontre de troupes françaises, anglaises et russes. Le camp est appelé , car ce sont les hommes du génie militaire belge qui l'ont construit. Toutefois, avant que les baraquements ne soient construits et équipés d'un chauffage central, beaucoup sont morts de froid. À présent, certains meurent encore, mais des suites de la punition du poteau. Des quartiers sont aussi mis en quarantaine à cause de la présence du typhus ou de la dysenterie et les détenus atteints de troubles psychiques sont rassemblés dans une baraque particulière, que les autres évitent. À côté des corvées, des occupations se mettent en place ; on improvise une chorale, des jeux. À présent, les prisonniers peuvent recevoir du courrier et du ravitaillement. Ils partagent donc les nouvelles qu'ils reçoivent du pays. Voyant qu'ils ne risquent pas de mauvais traitements spécifiques, les officiers comme Dandenne ne se cachent plus : ils se réservent des espaces distincts dans les baraques et accaparent la nourriture et les fournitures de vêtements.
Cela ne dure pas car, au printemps, des groupes sont envoyés dans des camps de travail. Celui des protagonistes repasse d'abord à Münster pour une désinfection, puis arrive au camp de Heestenmoor où se déroulent plusieurs épisodes : ruse d'un prisonnier vétérinaire pour dérober un lapin à manger, débrouillardise du trio pour raccommoder leurs vêtements en piteux état, séance de musique et de chants qui crée des ponts entre les nationalités, évasion d'un Flamand et d'un Français… Des malades meurent encore et des croix supplémentaires sont plantées dans les bruyères ; il y en a désormais septante-deux. Après quelques mois, est envoyé dans la mine de sel d', où les conditions de travail sont très difficiles et les gardiens spécialement brutaux. Ayant assisté à un accident qui cause la mort de 17 travailleurs et à l'exécution d'un prisonnier, il s'évade. Étant recapturé le deuxième jour, il est renvoyé à Heestenmoor, puis à Ehmen où on l'affecte à l'« équipe de fer », astreinte à une cadence infernale. , quant à lui, reste à Heestenmoor et est envoyé dans une ferme. La mort de est mentionnée mais pas expliquée.