Friedrich Eckstein, né le à Perchtoldsdorf et mort le à Vienne, est un polyhistor, théosophe, mécène et intellectuel autrichien, issu de la grande bourgeoisie juive viennoise assimilée. Fondateur de la première loge de la Société théosophique à Vienne en 1887, il joue un rôle de passeur entre les milieux ésotériques, musicaux — proche d'Anton Bruckner et Hugo Wolf —, littéraires et psychanalytiques de la Vienne de la Belle Époque et de l'entre-deux-guerres. Ami de longue date de Sigmund Freud et figure emblématique du Café Imperial, il est connu pour ses mémoires et ses souvenirs sur Bruckner, ainsi que pour ses éditions et traductions d'œuvres de Comenius, William Butler Yeats, Fiodor Dostoïevski et Léon Tolstoï. Son salon de Baden bei Wien, tenu avec son épouse Bertha Eckstein-Diener, et sa réputation de « Polyhistor » restent des éléments marquants de la vie culturelle viennoise. Converti au protestantisme en 1898, il est néanmoins considéré comme juif au regard des lois de Nuremberg après l'Anschluss de 1938 et meurt à Vienne l'année suivante. Biographie Origines familiales et jeunesse à Perchtoldsdorf (1861-1879) Friedrich Eckstein naît le 17 février 1861 à Perchtoldsdorf, en Basse-Autriche, aîné des dix enfants d'Albert Eckstein et d'Amalie née Wehle. Son père, chimiste et inventeur d'origine bohême, exploite à partir de 1860 une fabrique de papier parchemin dans la « Tabormühle » de la Mühlgasse et passe localement pour un industriel progressiste. La famille, juive et appartenant à la grande bourgeoisie viennoise, fait partie des cercles d'industriels libéraux.
Parmi ses neuf frères et sœurs figurent Emma Eckstein (1865-1924), connue pour avoir été l'une des premières patientes de Sigmund Freud et l'objet d'une intervention chirurgicale ratée pratiquée par Wilhelm Fliess, Therese Schlesinger (1863-1940), militante féministe et l'une des premières députées au Conseil national autrichien, et Gustav Eckstein (1875-1916), journaliste et théoricien marxiste.
Du fait de ses aptitudes intellectuelles précoces, le jeune Friedrich est élevé par préceptorat. Par les relations de son père, il rencontre dès l'adolescence le général et inventeur Franz von Uchatius, le philosophe social et écrivain Josef Popper-Lynkeus, l'ingénieur forestier Wilhelm Franz Exner, ainsi que Sigmund Freud, avec lequel il restera lié toute sa vie. Wagnérien convaincu, il accomplit à pied le pèlerinage de Vienne à Bayreuth pour la création de Parsifal en 1882. Dès les années 1870, il fréquente à Vienne des cercles qui discutent de Pythagore et du néoplatonisme et pratiquent le végétarisme. Formation viennoise : Pernerstorfer-Kreis, végétarisme et wagnérisme (1879-1886) Vers 1879-1880, Eckstein devient un habitué du « Ramharter », premier restaurant végétarien de Vienne, situé dans une cave de la Wallnerstrasse. Il y côtoie une partie des membres du cercle Pernerstorfer, groupe d'intellectuels viennois, majoritairement issus de la bourgeoisie juive assimilée, déçus du libéralisme de leurs pères. Selon Karl Baier, Eckstein décrit ce milieu dans ses mémoires comme partagé entre un courant socialiste, autour de Victor Adler et Engelbert Pernerstorfer, et un courant « pythagoricien », d'orientation culturelle et artistique, auquel il se rattache.
C'est dans ce milieu qu'Eckstein rencontre Hermann Bahr, le poète d'origine juive polonaise Siegfried Lipiner, le compositeur Gustav Mahler et Hugo Wolf — avec lequel il partage un temps un logement et qui compose plusieurs cycles de lieder dans la villa Eckstein —, ainsi que Marie Lang et son amie peintre et écrivaine Rosa Mayreder. Selon Le Rider, l'autobiographie d'Eckstein « ressemble à une encyclopédie de la culture viennoise ».
Le wagnérisme constitue un autre pôle de cette socialisation. Eckstein est membre du Wiener Akademischer Wagnerverein, dont il se retire lorsque l'antisémitisme de Georg von Schönerer gagne du terrain dans les milieux pangermanistes viennois. À la même époque, il devient l'élève d'Anton Bruckner au Konservatorium der Gesellschaft der Musikfreunde, où Bruckner enseigne le contrepoint et l'harmonie ; Eckstein se présente plus tard comme une sorte de « secrétaire privé bénévole » du musicien. Il étudie également les mathématiques auprès d'Oskar Simony.
À partir de 1881, il est associé à la fabrique de papier parchemin paternelle et dépose plusieurs brevets dans le domaine de la chimie du papier avant de céder l'entreprise. Engagement théosophique et fondation de la loge de Vienne (1886-1900) Eckstein est initié à la théosophie par Franz Hartmann au milieu des années 1880. En juin 1886, il reçoit une charte de fondation pour la loge viennoise de la Société théosophique signée personnellement par Helena Petrovna Blavatsky. Sur cette base, il établit en 1887 la première loge officielle de la Société théosophique en Autriche et en devient le premier président. Entre le 25 janvier et le 5 février 1887, il rend visite à Blavatsky à Ostende, où celle-ci travaille à La Doctrine secrète. En janvier 1888, Eckstein publie dans la revue Sphinx un article intitulé « Die esoterische Lehre in indischer Fassung ».
À Vienne, Eckstein fréquente le cercle réuni autour de Marie Lang et de son mari, l'avocat Edmund Lang. Selon Baier, ce milieu fait de la théosophie l'un de ses sujets centraux, à côté de la réincarnation, de l'unité de la nature et de l'esprit et des religions orientales. À partir de l'été 1888, les Lang louent le château de Bellevue sur la colline du Cobenzl au-dessus de Grinzing et y organisent leur « colonie d'été », qui rassemble la famille Lang, Eckstein lui-même, l'architecte Julius Mayreder, Hugo Wolf, le diplomate Carl Polycarp zu Leiningen-Billigheim et Franz Hartmann.
Rudolf Steiner participe à ce cercle en 1889-1890, après son retour à Vienne. Dans son autobiographie Mein Lebensgang (1925), Steiner décrit Eckstein comme « un excellent connaisseur de cet ancien savoir ». Selon Emil Bock, Eckstein aurait transmis à Steiner sa première lecture suivie de la théosophie de Blavatsky, notamment via l'ouvrage d'Alfred Percy Sinnett Le Bouddhisme ésotérique (1883). Steiner rapporte cependant que ce livre ne lui a « fait absolument aucune impression ». Helmut Zander souligne que Steiner ne s'oriente vers la théosophie qu'une dizaine d'années plus tard, à l'occasion de sa rencontre avec Annie Besant, et qualifie la théosophie viennoise des années 1890 de Schwachgeistigkeit (« faiblesse d'esprit »).
Eckstein fréquente également l'industriel et chimiste viennois Carl Kellner, futur cofondateur de l'Ordo Templi Orientis, et plusieurs sources le rattachent au cercle d'Alois Mailänder (1843-1905), tisserand mystique d'origine souabe établi à Dreieichenhain. Une photographie de 1890, prise chez Mailänder, montrerait Eckstein aux côtés de Franz Gustav Gebhard et Carl zu Leiningen-Billigheim. Selon Speckner, Eckstein aurait été en contact avec la tradition de la franc-maçonnerie occulte de Johann Baptist Kerning et en aurait transmis certains éléments à Steiner — filiation que l'historiographie académique ne reprend pas sans réserves.
Au-delà de la théosophie de Blavatsky, les intérêts ésotériques d'Eckstein incluent la mystique allemande et espagnole, les légendes templières et maçonniques, la mythologie wagnérienne et les religions orientales, en particulier le yoga. Selon Gatscher-Riedl, Eckstein pratique alors le ju-jitsu et aurait initié Sigmund Freud aux techniques du yoga, ce que Freud évoquera de manière allusive dans Malaise dans la civilisation (1930). Mariage avec Bertha Diener, salon de Baden et séparation (1898-1909) En avril 1898, Eckstein épouse Bertha Helene Diener (1874-1948), fille d'un industriel viennois et de treize ans sa cadette. Le mariage se fait contre la volonté des parents de Bertha. Eckstein, de famille juive, se convertit au protestantisme pour permettre cette union avec une fiancée protestante. Leur fils unique, Percy, naît en 1899. Le couple loue le St.-Genois-Schlössl (aujourd'hui Villa Aichelburg), villa Biedermeier de la Helenenstraße à Baden, attribuée à l'architecte Joseph Kornhäusel.
Le couple y reçoit Peter Altenberg, Arthur Schnitzler, Karl Kraus et Adolf Loos — selon une expression reprise dans plusieurs sources, « tout Vienne » s'y retrouve. Bertha Eckstein est, comme son mari, membre de la loge viennoise de la Société théosophique Adyar. Selon Mulot-Déri, ce « refuge de l'esprit » se transforme rapidement en « prison de l'esprit » pour Bertha, dont la formation reste cantonnée à un rôle d'épouse. Arthur Schnitzler s'inspire de la villa Eckstein et du jeune Percy pour son drame Das weite Land (1911), où Eckstein lui-même serait transposé sous les traits du personnage « Gustl Wahl ».
En 1900, Bertha Eckstein fait la connaissance du médecin Theodor Beer aux bords du Léman ; à partir de 1903, elle entretient avec lui une liaison. En 1904, elle quitte Eckstein et son fils pour entreprendre de longs voyages en Égypte, en Grèce et au Royaume-Uni. Le divorce est prononcé en 1909. Bertha publiera ensuite, sous les pseudonymes Ahasvera puis Sir Galahad, plusieurs ouvrages dont Mütter und Amazonen (1932), considéré comme un classique de la recherche sur le matriarcat. Eckstein conserve la garde de leur fils Percy, qui devra émigrer en 1939 vers Rome, étant classé comme « demi-juif » au regard des lois de Nuremberg.
Dernières années : « Polyhistor » du Café Imperial (1910-1939) Après la séparation puis le divorce, Eckstein revient s'installer à Vienne, où il élève seul son fils. Sa fortune ayant été érodée par les bouleversements politiques et économiques de l'entre-deux-guerres, il vit dans une situation plus modeste qu'au temps de Baden et concentre son activité sur les cafés littéraires.
Il devient l'une des figures les plus reconnaissables de la culture des cafés viennois de l'entre-deux-guerres, principalement au Café Imperial. Il y croise régulièrement Karl Kraus, Arthur Schnitzler, Felix Salten, Hugo von Hofmannsthal, Franz Werfel, Rainer Maria Rilke, Robert Musil, Adolf Loos et, lors de son passage à Vienne, Léon Trotski. Sa réputation de « Polyhistor » — encyclopédiste universel — devient proverbiale dans les milieux littéraires viennois ; il est l'auteur d'une monographie sur Anton Bruckner intitulée Der Weltgeist an der Orgel (« L'Esprit du monde à l'orgue »), restée à l'état de manuscrit et qui semble avoir été perdue.
Friedrich Torberg rapporte plusieurs anecdotes illustrant la légende d'érudition universelle attachée à Eckstein. Lorsque le quotidien Die Presse évoque un jour une œuvre du poète chinois « Kun-Han-Su », Eckstein fournit séance tenante un commentaire détaillé sur ce poète lyrique chinois ; il s'avère le lendemain que le nom résulte d'une erreur de transmission télégraphique pour Knut Hamsun.
Au cours des années 1920 et 1930, Eckstein publie ses principaux travaux. En 1924, il fait paraître ses Erinnerungen an Anton Bruckner à la Universal-Edition de Vienne. Entre 1925 et 1928, il collabore avec René Fülöp-Miller à plusieurs éditions de textes inédits de Fiodor Dostoïevski et de Léon Tolstoï chez Piper à Munich. En 1915, il avait déjà publié chez Insel-Verlag une étude sur Comenius et les Frères tchèques (Comenius und die böhmischen Brüder), et en 1916 une traduction des Récits et essais de William Butler Yeats. Du côté psychanalytique, il contribue dès le début des années 1930 à lAlmanach des Internationalen Psychoanalytischen Verlages et publie en 1932 Die Flucht in das Unendlich kleine. Über die irrationalen Zahlen à l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag.
En 1936, à 75 ans, Eckstein publie ses mémoires sous le titre Alte unnennbare Tage. Erinnerungen aus siebzig Lehr- und Wanderjahren aux éditions Reichner à Vienne. Selon Le Rider, cet ouvrage constitue une véritable « encyclopédie de la culture viennoise » de la fin du . Le volume est réédité en fac-similé en 1988 par les éditions Atelier de Vienne.