Sabina Naftoulovna Spielrein (), née le du calendrier grégorien, 25 octobre du calendrier julien à Rostov-sur-le-Don (Empire russe, aujourd'hui Russie), et morte assassinée le dans la même ville (URSS), est une psychiatre et psychanalyste russe. Issue d'une famille de médecins juifs établie en Russie, elle a étudié en Suisse où elle est devenue l'une des premières femmes psychanalystes et une pionnière de cette discipline.

Souffrant d'hystérie pendant ses études à Zurich, elle a été prise en charge à Burghölzli par Carl Gustav Jung, qui était alors disciple et collègue de Sigmund Freud. Spielrein est connue pour avoir eu avec son analyste une relation ambiguë, à laquelle s'est mêlée la relation complexe (de collaboration divergente puis de franche hostilité) entre Freud et Jung. Cette relation triangulaire a fait l'objet de plusieurs étudesEn particulier Aldo Carotenuto, Diario di una segreta simmetria. Sabina Spielrein tra Jung e Freud, Rome, 1980 ; et John Kerr, A Most Dangerous Method: The Story of Jung, Freud and Sabina Spielrein, New York, 1993. à partir de la fin du , avant d'inspirer le théâtre et le cinémaLes pièces intitulées Sabina de (1996) et de (1998) et celle baptisée The Talking Cure de Christopher Hampton (2003) et adaptée pour la scène française sous le titre Parole et Guérison ; les films L'Âme en jeu (The Soul Keeper) de Roberto Faenza et A Dangerous Method de David Cronenberg..

Jung s'étant éloigné d'elle ainsi que de son ancien maître, Sabina Spielrein s'est par la suite ralliée à Freud. Ce dernier s'est appuyé sur la relation étrange dont il a été témoin entre Spielrein et Jung pour enrichir sa théorisation du phénomène du transfert, et s'est inspiré de la notion inventée par Spielrein de « pulsion destructive et sadique » pour créer sa théorie de la « pulsion de mort ». Elle a notamment été l'analyste de Jean Piaget.

Partie exercer dans sa ville natale, elle y est tuée avec ses deux filles par les nazis durant le massacre de Zmievskaïa Balka.

Biographie thumb|upright=0.7|Hôtel particulier des Spielrein à Rostov. Née en 1885 à Rostov-sur-le-Don dans une famille juive russe, Sabina Spielrein est la fille de Nikolaï Spielrein, médecin, et d'Eva née Lublinskaïa, dentiste.

Relation avec Jung thumb|upright=0.7|left|Entrée de la clinique psychiatrique de Burghölzli, où Sabina Spielrein entre en 1905 pour faire traiter son hystérie. En 1904, âgée de 19 ans, elle se rend à Zürich en Suisse, pour y soigner un grave état hystérique. Carl Gustav Jung la prend en traitement à la clinique psychiatrique du Burghölzli. Il sera son médecin, son psychanalyste et son confidentSigmund Freud, Correspondance 1906-1914, Paris, Gallimard, ..

La relation entre Sabina Spielrein et Jung connaît deux phases : une première phase au cours de laquelle Jung s'emploie à soigner sa patiente – et y réussit, si l'on en juge par la carrière ultérieure que fit Sabina Spielrein comme psychanalyste ; une seconde phase où ils maintiennent entre eux ce que Jung dénomme encore une « analyse freudienne », et qui semble leur avoir fait expérimenter une relation complexe proche de la folie à deux. En effet, dans un contexte plus ou moins érotomaniaque où Jung paraît lui-même ambigu, Sabina Spielrein proclame qu'elle « sait bien » que Jung est amoureux d'elle, même s'il n'en est pas conscient, et veut le persuader de lui faire un enfant. thumb|upright=0.7|Carl Gustav Jung, 1910.

Devant la tension croissante de la situation, redoutant d'être contraint au divorce, Jung intervient auprès de la mère de Sabina Spielrein en la priant d'éloigner sa fille du fait des avances de cette dernière. Il se confie également à Freud ; dans une lettre de 1909, il lui parle d'un que lui fait une patiente qu'il a , et qui a Freud, Jung ; Correspondance, NBF, Paris, 1975, ., 283-288.

De son côté, cherchant à infléchir le comportement de Jung, Sabina Spielrein contacte également Freud (qui voit, en même temps que les deux autres, se tourner vers lui l'épouse de Jung, désemparée). Dans une lettre datée du , Sabina Spielrein explique à Freud : Freud écrit à Jung un développement sur les risques du métier : ceux d' Jung se défend avec force du soupçon qu'il a cru lire chez Freud :

Apprenant que Sabina Spielrein a contacté Freud, Jung finit par la nommer, et détaille plus avant les raisons de ses difficultés avec elle. D'après lui, Sabina Spielrein a projeté sur lui la figure du sauveur et de l'amant, mais il n'accepte pas que l'on puisse parler de relation adultérine :

Freud s'inspire par la suite de cette relation complexe pour théoriser les phénomènes croisés du transfert et du contre-transfert. S'ensuit son voyage aux États-Unis avec Jung, qui scelle leurs divergences théoriques. Par la suite, Sabina Spielrein se rallie à Freud. Elle épouse en 1912 le , à l'occasion de quoi Freud lui confieraA. Carotuneto et C. Trombetta, Sabina Spielrein, entre Freud et Jung, Aubier Montaigne, 1981. :

Mais Sabina Spielrein reste amoureuse de Jung, et elle tente de réconcilier leurs doctrines, s'attirant l'hostilité de chacun. Le , Freud, qui voit désormais en Jung en ennemi, écrit à Sabina Spielrein :

Voyages et carrière Sabina Spielrein vit ensuite à Zurich, Lausanne et Genève où elle est l'analyste notamment de Jean Piaget..

Mariée à un médecin russe et juif, Pavel Naoumovitch Scheftel, et mère de deux filles, elle repart en Russie – devenue URSS – en 1923 où, l'année suivante, elle adhère à l'Association psychanalytique russe. La même année, elle retourne à Rostov-sur-le-Don rejoindre son père (sa mère étant morte en 1922). Officiellement, elle exerce des fonctions de médecin généraliste, mais en réalité elle s'occupe d'enfants délinquants et difficiles qu'elle traite par la psychanalyseÉlisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997 ; réédition 2011.. Son mari ainsi que ses frères, Yan (1887-1938), Isaac (1891-1937) et Émile (1899-1937), meurent durant la Grande Terreur stalinienne.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le , les Nazis l'arrêtent avec ses deux filles, et elle est fusillée lors du massacre de Zmievskaïa Balka, probablement par l'Einsatzgruppe D.

Œuvre Dans ses publications psychanalytiques, Sabina Spielrein s'occupe entre autres des psychoses schizophréniques et des rêves.

Considérée comme une pionnière de la psychanalyse des enfants et de l'analyse du développement enfantin de la psyché, elle est également l'auteure de plusieurs essais qui font autorité dans le domaine de la psychologie des enfants.

Pour Karen Hall, elle est la première à développer la thèse selon laquelle la pulsion sexuelle est constituée de deux composantes contradictoires, thèse qui fut reprise par Sigmund FreudKaren Hall, « Sabina Spielrein. 1885-1942 », (en anglais).. Jacques Sédat montre en effet que dans son texte de 1912, « La destruction comme cause du devenir », elle soulève la question de la destructivité, notion implicitement présente, à propos du fameux jeu du Fort-Da, au chapitre II d'Au-delà du principe de plaisir, où Freud introduit la pulsion de mortJacques Sédat, « La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ? », Cliniques méditerranéennes, vol. 77, no. 1, 2008, . Sédat cite Freud :

Sabina Spielrein laisse derrière elle des journaux ainsi qu'une correspondance avec Sigmund Freud et Carl Gustav Jung, maintenant publiés, qui représentent des documents importants des premiers moments de la psychanalyse.

Écrits de Sabina Spielrein

En langue allemande Sämtliche Schriften, Psychosozial-Verlag, 2008 Tagebuch und Briefe. Die Frau zwischen Jung und Freud (dir.:Traute Hensch), Gießen, Psychosozial Verlag, 2003

En langue française La Destruction comme cause du devenir, éditions Mofa, 2022 (trad. C.Pflumio), . Sabina Spielrein, entre Freud et Jung. Dossier découvert par Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta (édition originale sous le titre: Diaro di una segretta simetria, Sabina Spielrein tra Jung e Freud, Astrolabio, Roma, 1980). Édition française de Michel Guibal et Jacques Nobécourt, traduit par Mathilde Armand, Marc B. de Launey et Pierre Rusch, Paris, Aubier Montaigne, 1981 ; réédition 2004 : « La Destruction comme cause du devenir » (Die Destruktion als Ursache des Werdens, in: Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, IV. Bd., Leipzig / Wien, 1912) [avec Paul Federn, « Compte rendu de l'article de Sabina S. »] « Le rêve du père Freudenreich » (Zentralblatt, 1913) « La genèse des mots enfantins Papa et Maman » (revue Imago, 1922) « Contribution à la connaissance de l'âme infantile », (Beiträge zur Kenntnis der kindlichen Seele, 1. Mädchenanalyse, in Zentralblatt, 1912, ) « Freud à Sabina S — Sabina S. Journal (1909-1910) — Sabina S. à Jung (1909-1911, 1912) »

Association internationale pour les études Spielrein L'Association internationale pour les études SpielreinVoir sur spielreinassociation.org. a été créée en 2017 en Pologne. Elle vise à faire progresser la connaissance et la compréhension de Sabina Spielrein, d'encourager et soutenir la recherche et l'érudition en relation avec sa vie et son œuvre et promouvoir l'accès aux documents et documents d'archives pertinents pour les études sur elleL'adhésion est ouverte aux chercheurs et écrivains qui ont contribué aux études sur Sabina Spielrein..

Représentations dans l'art Littérature Karsten Alnaes, Sabina (roman), Paris, Calmann-Lévy, 1996 Violaine Gelly, La Vie dérobée de Sabina Spielrein, Fayard, 2018,

Théâtre Sabina de Willy Holtzman, 1996 et Sabina de Snoo Wilson, 1998 The Talking Cure de Christopher Hampton, avec Ralph Fiennes dans le rôle de Jung, 2003 La pièce fut mise en scène en français par Didier Long sous le titre Parole et Guérison, avec Barbara Schulz dans le rôle de Sabina Spielrein et Samuel Le Bihan, 2009

Films Mon nom était Sabina Spielrein (Ich hieß Sabina Spielrein), documentaire d'Élisabeth Márton, 2002 L'Âme en jeu (Prendimi l'anima) de Roberto Faenza, avec Emilia Fox dans le rôle de Spielrein et Iain Glen dans le rôle de Jung, 2002 A Dangerous Method de David Cronenberg, 2011, avec Keira Knightley dans le rôle de Spielrein, Michael Fassbender dans le rôle de Jung et Viggo Mortensen dans celui de Freud

Notes et références

Notes

Références

Annexes Bibliographie (Dans l'ordre alphabétique des noms d'auteurs)

Disponible en langue française : Sabina Spielrein entre Freud et Jung, dossier découvert par Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta (Rome, 1980), Paris, Aubier, 1981 Collectif, Sabina Spielrein, un classique méconnu de la psychanalyse, Le Coq-Héron, 2009/2, Nicolle Kress-Rosen : « Spielrein, Sabina », , in Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse 2. M/Z. Calmann-Lévy, 2002 « Sabina Spielrein, de quel amour blessée ? », CCAF, 1987, Alain de Mijolla, Sabina, « la Juive » de Carl Jung, Pierre-Guillaume de Roux, 2014 Jacques Sédat, « La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ? », Cliniques méditerranéennes, vol. 77, no. 1, 2008, Elif Sever, « Lettres d’amour et de destruction entre Sabina Spielrein et Carl Gustav Jung », Topique, 2019/3 (), , DOI : 10.3917/top.147.0127, Dans d'autres langues

Sabine Richebächer, Sabina Spielrein : « Eine Fast grausame Liebe zur Wissenschaft », Zürich, Dörlemann, 2005 Henry Zvi Lothane, « “Tender Love and Transference” : unpublished letters of C. G. Jung and Sabrina Spielrein », in International Journal of Psycho-Analysis, 80:1189—1204, 1999. Ce texte est ensuite paru de manière modifiée dans Zvi Lothane, "Tender love and transference: Unpublished letters of C. G. Jung and Sabina Spielrein", in C. Covington and B. Wharton, eds., Sabina Spielrein: Forgotten Pioneer of Psychoanalysis (Hove: Brunner-Routledge, 2003), pp. 189–222. Spielrein, Sabina (2023). The untold story of Sabina Spielrein: healed & haunted by love: unpublished Russian diaries and letters. Traduit par Lothane, Henry Zvi. New York: The Unconscious in Translation. .