Le Pastel des teinturiers ou guède (Isatis tinctoria L.) est une espèce de plantes herbacées bisannuelles, de la famille des Brassicaceae, qui pousse à l'état sauvage en Europe du Sud-Est, Asie Centrale et Asie du Sud-Ouest. Nommée waide en Picardie, vouède en Normandie et wedde dans le Nord, elle est connue aussi sous les noms vernaculaires dherbe de saint Philippe, varède ou herbe du Lauragais.

Utilisée comme plante médicinale et tinctoriale par les Grecs et les Romains de l'Antiquité, elle fut largement cultivée au cours du Moyen Âge et de la Renaissance en Europe pour la production d'une teinture bleue, extraite des feuilles, avant d'être détrônée par l'indigotier présent dans les colonies, puis par les colorants de synthèse.

Étymologie Le nom vulgaire pastel vient du latin « pâte » par l'occitan pastèl car, autrefois, les feuilles dIsatis tinctoria étaient broyées dans les moulins à pastel et formaient une pâte ensuite fermentée et séchée. De la pâte tinctoriale, le terme en est venu à désigner aussi la plante avec laquelle on la fabrique. Le terme de pastel des teinturiers est aussi employé si on désire lever toute ambiguïté avec les valeurs de pastel utilisées en dessin.

Le nom vernaculaire français guède désignant la même plante, autrefois vouède (picard : waide), dérive d'une racine germanique *waizda- qu’on retrouve dans l'anglais et l'allemand ..

En 1753, Linné décrivit la plante sous le nom dIsatis tinctoria. Le nom de genre Isatis dérive du grec « pastel. », par le latin , employé par Pline l'Ancien, livre XX, 59. Ce terme est dérivé du verbe , « rendre égal, égaliser », car, selon Dioscoride II, 177, la plante aurait été employée pour cicatriser les plaies.

L'épithète spécifique tinctoria dérive du latin tinctura « teinture » (Pline, 37, 119).

Historique La culture du pastel ou guède s'est développée au Moyen Âge en Picardie et a fait la fortune de la ville d'Amiens entre le et le grâce à ses capacités tinctoriales. Avec la Guerre de Cent Ans, la culture recula jusqu'à disparaître en Picardie et se développa dans le Midi toulousain, véritable « Pays de Cocagne ». La culture de la guède se poursuit aujourd'hui dans la région de Toulouse et tente une timide percée, après des siècles de disparition, en Picardie, où on l'appelle la waide.

Description vignette|170px|Pastel des teinturiers.Isatis tinctoria est une plante bisannuelle ou pérenne à courte vie, en général monocarpique (elle meurt après avoir produit des graines), hémicryptophyte, à racine pivotante, tétraploïde (2n=4x=28).

La première année, la plante forme une rosette de feuilles basales pétiolées. Ses feuilles sont d'un vert un peu glauque, oblongues lancéolées, de de long, avec un pétiole de . Ce sont elles qui sont récoltées pour l'extraction du pigment bleu. La plante ne fleurit pas de toute la saison. Si la seconde année, les conditions environnementales ne sont pas favorables à la formation de graines, elle peut encore rester à l'état de rosette un an de plus.

Généralement la deuxième année, elle émet à partir d'un petit tronc de au-dessus du sol, de une à cinq tiges dressées, robustes, qui peuvent atteindre de hauteur, sur laquelle s'étagent des feuilles sessiles de plus en plus petites, les inférieures oblancéolées, de , les feuilles supérieures lancéolées, embrassant la tige par de longues oreillettes aiguës. Elles sont d'un vert brillant ou d'un vert bleuâtre (suivant les variétés), avec une nervure centrale blanche, bien marquée, large à la base. La pubescence est variable.

Les fleurs, petites, jaunes, sont groupées en grappes regroupées en panicules corymbiformes dressées. Chaque fleur est relativement petite () et s'agite perpétuellement à la moindre brise parce qu'elle est portée par un pédicelle très fin. Elle se compose de verts, de , de jaunes, en croix, de de long, alternes avec les sépales, de (tétradynames), de nectaires annulaires, ouverts soudés par les bords.

La floraison se fait en avril-juin. C'est une plante mellifère, visitée par les abeilles..

Les fruits sont des siliques de petite taille de long, pendantes, de couleur brun noirâtre, oblongues en coin, atténuée à la base ; les graines sont brunes de de long, ailées.

Ce sont les feuilles qui sont récoltées pour la production de teinture.

Distribution Le centre d'origine d'''Isatis tinctoria est en Asie Centrale. La plante est spontanée en Afrique du Nord, Europe (pourtour méditerranéen principalement), Asie occidentale et Russie du Sud-Est jusqu'au Xinjiang (Chine).

Elle est assez rare sur une grande partie de la France, mais commune en Corse.

Elle a été répandue par la culture dans toute l'Europe, particulièrement en Europe occidentale et méridionale depuis des temps très reculés.

Elle croît sur sols secs à assez secs, dans les friches, les bords de chemins, sur les dalles rocheuses, les rochers et les pelouses méditerranéennes. C'est une espèce thermophile.

Isatis tinctoria est considérée comme une plante envahissante dans une partie des États-Unis d’Amérique.

Vulnérabilité L'espèce est évaluée comme non préoccupante aux échelons européen et français.

Synonymes D'après Tela-botanica, les synonymes sont : Crucifera isatis E.H.L.Krause Isatis alpina sensu Thuill. Isatis banatica Besser D'après eFloras, les synonymes sont : Isatis indigotica Fortune 1846, le « pastel chinois », parfois considéré comme une espèce différente de I. tinctoria (Angelini et als, 2007), largement distribuée dans la vallée du Yangzi, aux feuilles glauques ; il produit plus d'indigo à l'hectare () mais est plus sensible aux maladies et est moins bien adapté au climat méditerranéen que I. tinctoria Isatis oblongata de Candolle var. yezoensis (Ohwi) Y. L. Chang ; Isatis tinctoria var. indigotica (Fortune) T. Y. Cheo & K. C. Kuan ; Isatis tinctoria var. yezoensis (Ohwi) Ohwi ; Isatis yezoensis Ohwi.

Liste des sous-espèces et variétés Isatis tinctoria est très polymorphe en ce qui concerne la forme du fruit, la forme et la taille des oreillettes des feuilles caulinaires et la quantité d’indument.

Selon : Sous-espèces :* Isatis tinctoria subsp. athoa (Boiss.) Papan.* Isatis tinctoria subsp. athoa Papan.* Isatis tinctoria subsp. campestris (Stev. ex DC.) Kulcz.* Isatis tinctoria subsp. canescens Malag.* Isatis tinctoria subsp. corymbosa (Boiss.) P.H. Davis * Isatis tinctoria subsp. jacutensis N. Busch* Isatis tinctoria subsp. koelzii Jafri* Isatis tinctoria subsp. oblongata (DC.) N. Busch* Isatis tinctoria subsp. praecox (Kit. ex Tratt.) Domin & Podp.* Isatis tinctoria subsp. tinctoria L. * Isatis tinctoria subsp. tomentella P.H. Davis Variétés :* Isatis tinctoria var. canescens Gren. & Godr. * Isatis tinctoria var. indigotica (Fortune) T.Y. Cheo & K.C. Kuan* Isatis tinctoria var. praecox (Kit. ex Tratt.) W.D.J. Koch* Isatis tinctoria var. tinctoria* Isatis tinctoria var. vulgaris W.D.J. Koch * Isatis tinctoria var. yezoensis (Ohwi) Ohwi

Utilisations

Plante tinctoriale Le terme français « pastel » comporte quatre acceptions : la plante Isatis tinctoria, la matière colorante bleue fournie par cette plante, la nuance de bleu clair fournie par cette teinture et des bâtonnets de couleurs ainsi que les œuvres réalisées avec..

La teinture « bleu pastel » est extraite des feuilles de la plante. En Lauragais, jusqu'au , l'ensemble du processus d'extraction du pigment coloré se déroule sur environ deux ans : la première année, les cultivateurs de pastel cultivent, récoltent et produisent des boulettes de pastel déshydratées (ou cocagnes) qu'ils vendent à des collecteurs locaux, intermédiaires entre eux et les puissants marchands de pastel de Toulouse. La seconde année, ces collecteurs et ces marchands de pastel produisent la poudre tinctoriale (ou agranat). Les riches marchands pastelliers de Toulouse étaient aussi propriétaires de fermes et octroyaient des prêts aux petits paysans.

La description détaillée des procédés de fabrication du pastel en Languedoc, donnée par de Lasteyrie en 1811 ou l'historien contemporain Gilles Caster (1964), peut se résumer ainsi : Récolte : vignette|Les feuilles des rosettes sont récoltées sur les pieds de pastel la année. vignette|Broyage des feuilles dans un moulin pastellier (Thuringe, 1752). vignette|Moulins pastelliers rénovés à Lézat-sur-Lèze en Ariège. vignette|redresse=0.7|Pigment indigo extrait du pastel. vignette|De la feuille au pigment bleu. Les feuilles sont récoltées sur les pieds de quatre mois environ, issus de semis faits en début d'année. Seule une petite parcelle était préservée pour fournir l'année suivante des graines de semence..

Lorsqu'elles ont atteint leur maturité, les feuilles de la rosette, assez longues, se détachent facilement par simple torsion ou d'un petit coup de faucille. La récolte se faisait de la mi-juin jusqu'à fin septembreactuellement la maturité est beaucoup plus précoce que ces indications datant d'avant le , en plusieurs prélèvements successifs. À chaque passage, on ne prélevait que les feuilles commençant à jaunir, parvenues à « maturité ». La quatrième ou cinquième coupe est de moindre qualité. Les cocagnes : Les feuilles récoltées sont en général lavées dans un ruisseau pour les débarrasser de la terre qui peut les souiller. Une fois séchées, elles sont portées au moulin pastellier le plus proche, pour être broyées moyennant une redevance. Là, elles sont écrasées pour en exprimer une pulpe. Un moulin pastellier est fait d'une grosse meule à axe horizontal tournant dans une auge de pierre où sont disposées les feuilles à broyer. La traction animale est préférée.

Après broyage, la pâte de pastel est mise à sécher en tas sous un hangar durant un temps variable suivant le lieu de fabrication. Une fois séché et durci, le pastel est écrasé et mis en boule à la main. Ces boules, grosses comme le poing ou un peu plus, sont nommées « coques » ou « cocagnes »les rapports entre l'ancien mot cocagne « fête, réjouissance » (qui a donné l'expression pays de cocagne «pays imaginaire où tout est en abondance ») et les coques, cocagnes, coquagnes « boule de pâte de pastel façonnée à la main » (emprunt au provençal cocanha coucagno) sont obscurs indique le CNRTL, la chronologie s'opposant, dans l'état actuel de la documentation, à un rapport de filiation. Notons ainsi qu'au , Ferrières, un marchand de pastel de Toulouse, utilise le terme de cocquoignes (Caster, 1998) (ou coquagnes pour Caster) dans le Lauragais. Au fur et à mesure de leur fabrication, les cocagnes sont disposées sur des claies pour qu'elles continuent à sécher pendant un à deux mois. Quand elles sont bien déshydratées, les coques (nommées alors pastel de Cocagne) sont dures et ne risquent plus de se détériorer ; elles peuvent être transportées et commercialisées pour servir à la préparation de la matière tinctoriale (ou agranat) utilisée dans les cuves de teinturiers.. L'agranat : Les marchands de pastels acquièrent les cocagnes bien sèches auprès des cultivateurs et procèdent à une opération nommée agrenage. On retrouve dans les textes toujours les trois mêmes verbes occitans : agranar, banhar, virar, c'est-à-dire moudre, mouiller, remuer, nous dit Caster.

En début d'année, les cocagnes sont écrasées avec des maillets et éventuellement réduites en poudre dans un moulin. La substance est ensuite aspergée d'eau de rivière ou d'urine pour provoquer une « fermentation » : le pastel s'échauffe et fume, indique l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert. La pâte est remuée régulièrement à la pelle pour contrôler sa température et faire en sorte que le processus ne s'emballe pas ou ne ralentisse pas trop. La pâte émet des bulles et exhale une odeur ignoble qui oblige à travailler à la campagne, loin de Toulouse.