La croisade savoyarde est une expédition militaire conduite entre le et le par Amédée VI de Savoie, dit le Comte Vert, dans le but de porter secours à l'Empire byzantin menacé par l'expansion ottomane en Thrace et de libérer l'empereur Jean V Paléologue retenu prisonnier par le tsar bulgare Ivan Alexandre.
Placée sous le patronage du pape Urbain V, cette expédition s'inscrit dans la séquence des croisades tardives du , marquées par la substitution progressive de la défense de la Chrétienté orientale à l'objectif initial de reprise de Jérusalem perdue en 1291. Elle s'articule avec un projet plus large de ligue chrétienne associant le royaume de Hongrie de Louis , le royaume de Chypre de Pierre dont la propre expédition d'Alexandrie vient de s'achever en 1365 et la république de Gênes.
Partie de Venise avec une flotte d'environ quinze navires et un corps expéditionnaire estimé à quelque combattants, 400 hommes d'armes, 300 brigands, 140 archers et arbalétriers, plus l'équipage, la croisade débarque en devant Gallipoli (sur le détroit des Dardanelles) et s'empare de la place en cinq jours. Renforcée par des galères génoises sous le commandement de Francesco I Gattilusio, elle gagne Constantinople en et, durant l'hiver et le printemps suivants, mène une campagne navale victorieuse contre la Bulgarie sur la mer Noire occidentale, prenant successivement Mesembria, Sozopolis et plusieurs places de la côte avant de mettre le siège devant Varna. Acculé, le tsar Ivan Alexandre est contraint de libérer Jean V Paléologue et de céder à l'Empire byzantin les places conquises.
Sur le plan diplomatique, la croisade obtient en outre l'engagement de Jean V Paléologue à se rendre à Rome auprès du pape pour y faire acte personnel de soumission, ouvrant un débat qui restera sans conclusion durable sur la perspective d'une union des Églises. De retour à Venise le , Amédée VI se rend à Rome en , au moment même où la papauté, sous Urbain V, vient de mettre fin à la papauté d'Avignon: il y reçoit l'absolution générale pour lui-même et ses compagnons.
Bien que ses succès militaires soient effacés en quelques années par la reprise de l'avancée ottomane (Gallipoli est reperdue dès 1376-1377) et que l'union des Églises ne soit jamais concrétisée, la croisade savoyarde demeure un événement central de la mémoire dynastique de la Maison de Savoie. Elle est connue dans le détail grâce à un document administratif exceptionnel, le compte de la croisade tenu par le clerc Antoine Barbier, rouleau de parchemin de près de de long enregistrant jour après jour recettes et dépenses de l'armée croisée.
Contexte vignette|L'Empire byzantin en 1355.
Les croisades tardives et la pression ottomane Le est marqué, pour la Chrétienté occidentale, par la mutation profonde de l'idéal croisé. Après la chute d'Acre en , qui scelle la disparition des États latins d'Orient, la reprise de Jérusalem reste, en théorie, l'horizon affiché par la papauté et les princes laïcs; mais, dans la pratique, c'est désormais la défense de la Chrétienté orientale et de l'Empire byzantin face à l'expansion des Turcs ottomans qui mobilise les forces armées des catholiques romains.
L'avancée ottomane est foudroyante: après le franchissement des Dardanelles et la prise de Gallipoli en , les Turcs s'installent en Thrace et contrôlent rapidement la voie terrestre vers Constantinople. À partir de l'avènement du sultan Murad Ier en , l'expansion s'accélère: Andrinople tombe en 1361-1362, Philippopolis en 1363, Plovdiv avant 1365. L'Empire byzantin, réduit à Constantinople, Thessalonique et quelques places de la mer Égée, ne dispose plus des moyens militaires nécessaires à sa propre défense.
Les croisades tardives, selon la formule devenue classique d'Atiya perdent par conséquent leur caractère d'expédition de masse pour devenir des .
Les liens entre Amédée VI et Jean V Paléologue L'engagement personnel d'Amédée VI de Savoie dans le projet est indissociable de ses liens dynastiques avec la maison impériale byzantine. L'empereur Jean V Paléologue est en effet, par sa mère Anne de Savoie (épouse d'Andronic III Paléologue), un cousin germain d'Amédée VI. Cette parenté donne à l'expédition une dimension de loyauté féodale et familiale qui imprègne l'ensemble des sources, des comptes administratifs aux chroniques contemporaines.
À ces considérations s'ajoute la situation personnelle dramatique du basileus. Désespérant de réunir des secours occidentaux, Jean V Paléologue s'est rendu en personne en Hongrie en pour solliciter Louis ; sur le chemin du retour, il est intercepté par le tsar bulgare Ivan Alexandre (qui souhaite venger la cession byzantine d'Anchialos en 1364) et retenu prisonnier au Vidin ou en Dobroudja.
Le projet de ligue chrétienne (1365-1366) La concomitance de plusieurs initiatives militaires donne naissance, à partir de , à un véritable projet de ligue catholique orientée vers la défense des intérêts chrétiens en Méditerranée orientale. Cette ligue informelle réunit, autour de la papauté d'Urbain V (alors résidente à Avignon):
le royaume de Chypre de Pierre de Lusignan, qui vient de conduire en sa propre croisade d'Alexandrie, couronnée par un sac retentissant mais sans lendemain; le royaume de Hongrie de Louis , engagé dans une expédition terrestre contre la Bulgarie de Vidin ; la république de Gênes, dont les bases coloniales en mer Égée et en mer Noire (Péra, Caffa, Lesbos) sont directement menacées par l'expansion ottomane; le comté de Savoie d'Amédée VI, qui prend la croix au printemps 1366.
Selon l'historien Pierre Bonet, l'expédition savoyarde s'inscrit ainsi , mais avec une finalité strictement constantinopolitaine au lieu de l'objectif égyptien initial.
Préparatifs
La prise de croix et la bulle pontificale Au printemps 1366, Amédée VI et obtient du pape Urbain V le patronage officiel de son expédition. La bulle pontificale correspondante confère aux croisés savoyards les privilèges spirituels et fiscaux traditionnellement attachés à la croisade: indulgence plénière, protection juridique des biens et des familles laissés en Savoie, et levée de la dîme de croisade sur le clergé des États du comte.
Cette dimension religieuse est soigneusement mise en scène. Selon la tradition rapportée par le chroniqueur Cabaret au , l'étendard de l'expédition se compose d'une (la couleur emblématique du Comte Vert depuis le tournoi de Chambéry de 1348) et d'un grand .
Le compte de la croisade et son auteur La connaissance dans le détail de l'expédition repose sur un document administratif d'une qualité exceptionnelle: le compte de la croisade tenu par le clerc savoyard Antoine BarbierCe clerc Antoine Barbier du ne doit pas être confondu avec le bibliographe homonyme Antoine-Alexandre Barbier (1765-1825), bibliothécaire de Napoléon..
Ce document, rédigé sur un rouleau de parchemin d'environ de long, enregistre effectuées au nom du comte, de la levée des fonds jusqu'au retour à Chambéry. Édité par le diplomate et érudit piémontais Federico Eugenio Bollati di Saint-Pierre en 1900 dans le volume Illustrazione della spedizione in Oriente di Amedeo VI, il a fait l'objet d'une analyse détaillée par Florian Chamorel dans sa monographie de 2016. Il permet de suivre les périples de l'armée croisée .
Effectifs et composition La reconstitution la plus précise des effectifs est due à Florian Chamorel, qui a établi à partir du compte d'Antoine Barbier le contingent suivant:
environ 400 hommes d'armes, constituant le noyau de chevalerie noble du contingent; environ 300 brigands (mercenaires armés et combattants à pied); environ 140 piétons, principalement archers et arbalétriers; l'équipage des navires, marins et serviteurs, portant le total à environ à hommes.
La noblesse savoyarde est massivement représentée. Aux côtés du comte figurent notamment:
Étienne de la Baume, grand maître de l'hôtel et grand amiral de l'expédition; Guillaume de Grandson, compagnon proche du comte; Antoine de Beaujeu, seigneur de Châteauneuf; Aymon de Genève, Antelme de Miolans, et plusieurs représentants des grandes lignées vassales du Pays de Vaud, du Faucigny et du Piémont.
À ce noyau s'ajoutent des volontaires et mercenaires recrutés en Italie (Milan), en Angleterre et en Allemagne.
Affrètement de la flotte et embarquement à Venise Le rassemblement de la flotte mobilise les trois grandes républiques maritimes italiennes. Selon la tradition transmise par Cabaret, la flotte se compose de quinze nefs portant chacune de 100 à 200 hommes: les galères génoises d'Étienne de la Baume ouvrent la marche, les galères vénitiennes portent le gros du contingent savoyard, et les vaisseaux marseillais ferment la formation.
L'embarquement est échelonné entre le et le , dates retenues par les diverses sources. Selon les comptes analysés par Chamorel, le départ effectif de la flotte intervient le depuis le port de Venise.
Campagne en mer Égée et siège de Gallipoli
Le périple maritime La flotte savoyarde traverse l'Adriatique, suit la côte dalmate puis double les caps du Péloponnèse avant d'établir une base militaire sur l'île d'Eubée, alors possession vénitienne sous le nom de Négrepont. Le choix d'Eubée s'explique par sa position stratégique: elle commande l'entrée de la mer Égée et permet le ravitaillement et le regroupement avant l'assaut du détroit des Dardanelles.
Le siège de Gallipoli (août 1366) vignette|Le château de Gallipoli en arrière plan (actuelle Gelibolu, en Turquie). La place avait été prise par les Ottomans en 1354 et constituait leur tête de pont en Europe. Gallipoli (l'actuelle Gelibolu) constitue alors le point stratégique majeur de l'expansion ottomane: prise une première fois par Soliman, fils d'Orhan, à la faveur du séisme de 1354, elle constitue depuis lors la tête de pont turque sur la rive européenne des Dardanelles.
La flotte croisée se présente devant la place début . Selon la tradition rapportée par Cabaret, la garnison ottomane se rend après cinq jours de siège. Pierre Bonet souligne, à la lumière des analyses de Florian Chamorel, que la reprise constitue dont la portée stratégique dépasse l'enjeu local: , ferme provisoirement la voie au franchissement ottoman des Dardanelles.
Amédée VI laisse une garnison savoyarde dans la place, sous le commandement d'un capitaine, premier dispositif militaire latin durable dans la région depuis la chute des États latins d'Orient, et embarque le gros de son armée pour Constantinople.
L'arrivée à Constantinople (septembre 1366) Le passage de la Mer de Marmara est marqué par de violentes tempêtes qui causent des pertes parmi les navires de transport. La flotte savoyarde, escortée notamment par les galères du Gattilusio seigneur de Lesbos Francesco I Gattilusio, gagne néanmoins Constantinople dans le courant du mois de .
Les croisés y trouvent une cité confrontée à la double angoisse de la menace ottomane et de l'absence de son souverain, Jean V Paléologue étant alors retenu prisonnier par le tsar bulgare. La régence est exercée par l'impératrice Hélène Cantacuzène et par le futur empereur Andronic IV Paléologue, fils aîné de Jean V.
La campagne en mer Noire et la libération de Jean V Paléologue
L'objectif bulgare Apprenant que son cousin Jean V est détenu non par les Turcs mais par le tsar Ivan Alexandre, Amédée VI modifie son plan de campagne et engage, dès l'automne 1366, une expédition contre les ports bulgares de la mer Noire occidentale. Selon les historiens de la Bulgarie médiévale, le tsar avait fait emprisonner Jean V en représailles de la reprise byzantine d'Anchialos en 1364 et pour exercer une pression diplomatique.
Prise de Mesembria et de Sozopolis alt=Vue de la vieille ville de Nessebar|vignette|La vieille ville de Nessebar (Mesembria), forteresse côtière bulgare reprise par les croisés savoyards à l'automne 1366 puis cédée à l'Empire byzantin.