Sligoville (anciennement Highgate) est un village situé dans la paroisse de Sainte-Catherine en Jamaïque. Sa population est d'environ habitants en 2015. Fondé le 10 juillet 1835 par le révérend James Mursell Phillippo, pasteur baptiste et militant abolitionniste, il est généralement reconnu comme le premier free village (village d'affranchis) des Antilles. La localité tire son nom de Howe Browne, 2 marquis de Sligo, gouverneur de la Jamaïque de 1834 à 1836. Elle est aussi le site du Pinnacle, premier village rastafari de la Jamaïque, fondé en 1940 par Leonard Howell.

Géographie Localisation Sligoville est situé dans les collines de la partie nord-ouest de la paroisse de Sainte-Catherine, à environ (10 miles) au nord de Spanish Town, ancienne capitale de la Jamaïque. Le Pinnacle, premier village rastafari, se trouvait à environ (5 miles) de Sligoville, dans les mêmes collines de Sainte-Catherine.

Relief Le village est perché en altitude, à environ au-dessus du niveau de la mer. Ce relief élevé lui valait autrefois le nom de Government Mountain, le site ayant servi de résidence d'été aux gouverneurs britanniques de la Jamaïque. Le voyageur quaker John Candler, qui visita Sligoville en 1840, nota la beauté du site, avec ses vues spectaculaires et sa riche végétation. La position en hauteur du Pinnacle permettait à ses habitants d'apercevoir, par temps clair, des sections du front de mer de Kingston.

Hydrographie

Climat

Milieux naturels et biodiversité

Urbanisme

La superficie du territoire de Sligoville est d'environ , pour une densité de population d'environ en 2015. Lors de la fondation du village en 1835, Phillippo en conçut lui-même le plan et en supervisa la construction. La rue principale, partant de Spanish Town, fut nommée Victoria Road en l'honneur de la jeune reine récemment montée sur le trône, lors de l'inauguration officielle de la bourgade. Par 1840, une centaine de familles s'y étaient établies, et l'on espérait en accueillir deux cents à terme. La population comprenait des journaliers agricoles, mais aussi un instituteur et une institutrice, un épicier, deux bouchers, quatre maçons, un forgeron, un fabricant de chapeaux de paille, deux jardiniers, un tailleur, quatre charpentiers, un maréchal-ferrant et deux scieurs.

Toponymie

Le toponyme Sligoville est un hommage rendu à Howe Browne, 2 marquis de Sligo, gouverneur de la Jamaïque de 1834 à 1836, dont le mandat fut marqué par un soutien actif à l'émancipation des esclaves. Il était regardé comme un ami des missionnaires non-conformistes et favorable à leurs activités, ce qui lui valut d'être en butte à l'hostilité des planteurs. La dénomination officielle fut adoptée lors de son inauguration en 1840. La localité était auparavant connue sous le nom de Highgate, qui désignait également le domaine sur lequel elle s'est développée. Ce domaine était par ailleurs désigné Government Mountain.

Histoire

Contexte : l'émancipation et le système d'apprentissage

La loi d'émancipation britannique de 1833 n'accorda pas immédiatement la liberté pleine et entière aux esclaves des colonies : ceux-ci devinrent « apprentis » de leurs anciens maîtres pour une période de quatre années supplémentaires, dans un régime qualifié par de nombreux historiens d'esclavage sous un autre nom. Pour empêcher les affranchis d'accéder à la propriété foncière, les planteurs refusèrent de leur vendre des terres et tentèrent d'utiliser leur mainmise sur les logements et les jardins vivriers pour contraindre le travail. Dès 1835, Phillippo en vint à la conclusion que la liberté ne pouvait avoir de sens réel tant que les planteurs contrôlaient à la fois l'habitat et le travail.

Fondation du premier village d'affranchis (1835)

Le révérend James Mursell Phillippo acquit le 10 juillet 1835 une parcelle de (soit environ ) pour la somme de 100 livres sterling, dans les collines de Sainte-Catherine. Ce terrain, situé à l'emplacement de l'ancien domaine de Highgate, fut subdivisé en lots d'un quart d'acre, vendus aux anciens esclaves pour 3 livres sterling chacun. Il est rapporté qu'Henry Lunan, ancien contremaître esclave du domaine voisin d'Hampstead, fut le premier acquéreur d'un lot. La première construction fut une chapelle, une école et une maison d'habitation réunies sous un même toit, dont la première pierre fut posée en octobre 1835. Phillippo conçut lui-même le plan de la bourgade et en supervisa la construction. Le village était à l'origine une friche. Avant même l'inauguration officielle, les membres de l'église avaient défriché les terres et commencé à y construire une chapelle et une école.

La localité fut baptisée Sligoville en hommage à lord Sligo, gouverneur distingué par, selon les termes du pasteur Phillippo repris par la presse baptiste, « sa prompte et généreuse sympathie envers les opprimés ». Sligoville devint ainsi le modèle sur lequel se calquèrent de nombreux autres villages d'affranchis à travers l'île, notamment Sturge Town (paroisse de Sainte-Anne), Bethel Town (Westmoreland), Mount Carey (Saint-James) et Islington (Sainte-Marie). En 1844, on dénombrait 116 villages libres répartis dans six paroisses, regroupant quelque maisons. Ces villages représentaient pour les missionnaires baptistes et les abolitionnistes britanniques l'expression d'une utopie sociale visant à transformer les anciens esclaves en paysans libres, industrieux et chrétiens à l'image de la classe moyenne anglaise, tout en substituant l'autorité des missionnaires à celle des planteurs.

Développement et patrimoine (1840–1858) vignette|droite|Vue de Sligoville et des locaux de la mission baptiste, paroisse de Sainte-Catherine, Jamaïque, gravure extraite de Phillippo, Jamaica: Its Past and Present State (1843).

Le domaine de Highgate avait été la résidence d'été des gouverneurs britanniques de la Jamaïque, qui possédaient un manoir à Winchester. En 1840, Sir John Augustus O'Sullivan, Chief Usher of the Black Rod et Prévôt Maréchal de la Jamaïque de 1825 à 1871, fit construire la Sligoville Great House ainsi qu'une chapelle anglicane privée, St. John's, pour sa famille et ses domestiques. O'Sullivan, qui résidait à Highgate Park à Sligoville, introduisit également en Jamaïque la chasse à courre à l'anglaise. Le Highgate Park Hunt, qui utilisait une piste artificielle, devint un événement social bien établi dans la région. Lors d'une visite en 1859, le secrétaire de la Baptist Missionary Society, Edward Bean Underhill, rencontra des habitants de Sligoville et s'entretint avec eux de leurs conditions de vie. Une décennie après l'émancipation, Phillippo consignait dans ses mémoires les noms que les habitants de Sligoville avaient donnés à leurs demeures, expressions de leur aspiration à une vie nouvelle : Happy Home, Comfort Castle, Thankful Hill, Good Hope, Content My Own, Jane's Delight ou encore A Little of My Own.

Le Pinnacle et les origines du mouvement rastafari (1940–1958)

En 1940, Leonard Howell (1898–1981), né dans la paroisse de Clarendon et l'un des premiers prédicateurs du mouvement rastafari, acquit à proximité de Sligoville une propriété d'au moins 150 acres pour la somme de 1 200 livres sterling, auprès d'un homme d'affaires sino-jamaïcain nommé Albert Chang. Le choix de s'établir à proximité immédiate du premier free village de la Jamaïque revêtait une portée symbolique explicite. Ce site, baptisé le Pinnacle en raison de son élévation topographique, constitua la première preuve concrète de l'autonomie économique rastafari et le point culminant du leadership de Howell durant la période coloniale.

Dès la première année, quelque 700 adeptes s'y installèrent. Une inspection gouvernementale menée en novembre 1940 révéla que 275 personnes résidaient dans 35 maisons de torchis et de chaume, chacune dotée de quatre portes. Les latrines hermétiques aux mouches, l'eau bouillie stockée en fûts et le bon drainage naturel impressionnèrent le fonctionnaire chargé du rapport, qui constata que le site offrait des conditions sanitaires supérieures à certains quartiers de Kingston. Les habitants cultivaient du manioc, des pois et du maïs, et la communauté fonctionnait selon ses propres règles internes, avec un système de sécurité sociale formalisé en 1941 au sein de l'Ethiopian Salvation Society. Howell y avait créé en outre un ordre public autonome, assignant des gardes à la protection du site.

Le Pinnacle fut la cible de trois grandes opérations policières. Un premier raid eut lieu le 14 juillet 1941, mobilisant 115 policiers dont la moitié armés. Howell fut arrêté le 25 juillet et condamné à deux ans de travaux forcés. Les accusations officiellement retenues portaient sur des faits d'agression et sur la culture de cannabis. Selon plusieurs historiens, ces charges constituaient un prétexte légal masquant la réelle motivation des autorités coloniales, à savoir réprimer l'influence croissante de Howell sur la paysannerie jamaïcaine. La communauté survécut néanmoins à cette première attaque. Un deuxième raid, en 1954, aboutit à la condamnation de 140 hommes et femmes, dont Howell, lequel fut toutefois acquitté en appel. Un troisième et dernier raid, en 1958, dispersa les derniers résidents. Howell continua néanmoins à fréquenter le Pinnacle jusqu'à sa mort en 1981, divisant son temps entre ce site et une résidence à Kingston.

L'influence de Howell ne s'éteignit pas avec la destruction du Pinnacle. Chaque nouvelle communauté rastafari qui émergea dans les années 1950 et suivantes fut, selon l'historienne Hélène Lee, « en effet un Pinnacle en miniature ». Le site est depuis classé patrimoine national jamaïcain par le Jamaica National Heritage Trust.

Démographie

La population de Sligoville connaît une croissance soutenue depuis le milieu du . Elle est passée d'environ habitants en 1975 à en 1990, puis en 2000, pour atteindre en 2015, soit une croissance de 223,9 % sur l'ensemble de la période et de 77,1 % entre 2000 et 2015. Cette croissance est nettement supérieure à la moyenne de la paroisse de Sainte-Catherine (+13 % entre 2000 et 2015) et de la Jamaïque (+7,8 %). L'âge médian est de 27,7 ans (26,7 ans pour les hommes, 28,6 ans pour les femmes), comparable à la moyenne nationale. La population se répartit à 48,5 % d'hommes et 51,5 % de femmes.

Manifestations culturelles

La Sligoville Heritage Foundation Benevolent Society, fondée par des descendants directs d'anciens esclaves jamaïcains, y organise chaque année l'Emanci-Fest (ou Emancifest) avec la Jamaica Cultural Development Commission, célébration commémorant l'émancipation. La société œuvre également à la préservation des structures patrimoniales du village et à la promotion de Sligoville comme site du patrimoine national.

Économie

Dès la fondation du village, Phillippo conçut délibérément des lots d'un quart d'acre, trop exigus pour assurer une subsistance complète, de sorte que les habitants demeuraient contraints de proposer leur force de travail aux exploitations environnantes tout en cultivant leur lopin. L'économie de Sligoville reposait ainsi, dès l'origine, sur cette double activité : journaliers dans les domaines voisins le jour, paysans sur leur propre terre le reste du temps. La communauté du Pinnacle représenta, entre 1940 et 1958, une rupture explicite avec ce modèle de dépendance héritée. Ses habitants s'efforçaient d'y vivre d'une agriculture entièrement autosuffisante, cultivant des vivres, élevant du bétail, produisant du charbon de bois et pratiquant l'artisanat.

Culture locale et patrimoine Lieux et monuments

Plusieurs vestiges architecturaux témoignent de l'histoire coloniale et post-émancipation de Sligoville :

Les ruines de la Highgate House, résidence d'été de plusieurs gouverneurs britanniques de la Jamaïque, considérée comme la plus ancienne structure du district.