droite|vignette|Le Chevalier Vert a survécu à la décapitation par Gauvain et porte sa propre tête (manuscrit du ). Le jeu du décapité est un motif littéraire récurrent dans la mythologie irlandaise et les romans de chevalerie médiévaux. Il met en scène un étranger arrivant à la cour royale et défiant un héros en duel : le héros peut décapiter l'étranger, mais ce dernier peut alors lui infliger la même blessure. La nature surnaturelle de l'étranger, qui rend cela possible, n'est révélée que lorsqu'il récupère sa tête tranchée. Lorsque le héros se soumet à son tour au coup de grâce, il est récompensé de sa bravoure et ne reçoit qu'une blessure légère. Ce duel symbolise le passage à l'âge adulte du héros, et sa mort et sa renaissance symboliques sont représentées par le simulacre de décapitation.

Tiré de la légende irlandaise de Fled Bricrenn, le jeu du décapité apparaît dans plusieurs romans arthuriens, notamment dans Sire Gauvain et le Chevalier vert. La version du jeu présente dans ce dernier ouvrage a été analysée dans son rapport avec le concept arthurien de chevalerie. À aucun moment, le Chevalier vert ne précise qu'il doit être décapité, mais seulement qu'il rendra tout coup porté. Lorsque Gauvain prend la décision impulsive de décapiter le Chevalier, les valeurs de Camelot exigent qu'il s'expose à la mort au nom du respect des règles du défi. Incapable de se soumettre courageusement à la mort, Gauvain dissimule une ceinture magique censée le protéger, démontrant ainsi qu'il privilégie la survie à l'honneur.

Description et histoire vignette|Dans le Fled Bricrenn, Cúchulainn participe à un jeu de décapitation pour remporter le Curadmír. Le thème du jeu du décapité apparaît dans onze œuvres littéraires médiévales recensées. Parmi celles-ci, deux sont irlandaises, quatre françaises, deux allemandes et trois anglaises. Ce thème provient probablement de la mythologie irlandaise, dont les cycles mythiques ont ensuite été adaptés dans les romans de chevalerie français du . De là, il a été introduit dans la poésie allemande du et anglaise du . Le jeu du décapité lui-même est une adaptation du motif de l'échange de coups, où un étranger lance un défi à un héros : ce dernier peut frapper l'étranger, mais accepte de subir le même coup en retour le lendemain. Les origines folkloriques orales de ce thème restent inconnues, mais certains philologues supposent que l'échange de coups provient d'un mythe ancien où l'été et l'hiver s'affrontent au moment du changement de saison.

Dans sa forme la plus simple, le récit de la décapitation relate l'apparition d'un personnage mystérieux, voire surnaturel, à la cour royale. Ce dernier propose un défi aux courtisans : ils peuvent tenter de décapiter l'étranger à la hache, mais en contrepartie, le volontaire accepte d'être décapité ultérieurement. Le héros qui relève le défi parvient à décapiter l'étranger, qui reprend sa tête tranchée et s'en va. Après que le héros a passé le temps à se préparer mentalement au coup attendu, l'étranger revient et, soit simule le coup, soit ne blesse que légèrement le héros. Le héros est félicité pour avoir réussi le véritable défi, qui consiste à respecter les règles du jeu en s'exposant à une mort certaine. Parfois, le jeu du décapité donne lieu à un récit sur la levée d'un enchantement, comme dans Sir Gawain and the Carle of Carlisle et The Turke and Sir Gawain. Dans ces récits, après l'échange initial, l'étranger demande au héros de le décapiter à nouveau, ce qui libère alors le l'étranger de la malédiction qui l'a rendu monstrueux.

Mythologie celtique La première occurrence connue du thème du jeu du décapité se trouve dans le Fled Bricrenn, qui fait partie du cycle d'Ulster de la mythologie irlandaise. L'intrigue du Fled Bricrenn met en scène trois héros (Cúchulainn, Conall Cernach et Lóegaire Búadach). Le poète Bricriu annonce indépendamment à chaque héros qu'ils sont dignes de la Part du Champion et les invite à un festin. Arrivés au festin de Bricriu, les trois hommes sont soumis à une série d'épreuves, souvent avec l'aide de figures surnaturelles, afin de déterminer lequel d'entre eux est le plus valeureux. Certaines versions écrites du Fled Bricrenn comportent deux variantes du jeu du décapité. L'une d'elles, intitulée « Le Marché du Champion », remonte au moins au ; l'autre, connue sous le nom d'épisode d'« Uath », est probablement une interpolation ultérieure à la compilation du manuscrit au , mais peut néanmoins représenter une version plus ancienne de l'histoire.

L'épisode de « Uath » ou « Terreur » présente l'une des premières épreuves auxquelles sont confrontés les trois héros. Un homme nommé Uath met Cúchulainn et ses compagnons au défi de le décapiter à la hache, mais les prévient qu'ils seront à leur tour décapités le lendemain. Conformément aux autres épisodes du Fled Bricrenn, qui présentent Cúchulainn comme le guerrier le plus redoutable, il est le seul à relever le défi d'Uath. Lorsqu'il se présente pour recevoir le coup de retour, Uath épargne Cú Chulainn en le frappant avec le côté non tranchant de la hache. Le jeu de la décapitation est repris à la fin du Fled Bricrenn, dans l'épisode intitulé « Le Marché du champion ». Là, un étrange homme arrive à la cour de Conchobar mac Nessa, roi d'Ulster, et défie ses membres à un jeu du décapité. Trois héros acceptent le défi mais s'enfuient avant que le coup ne puisse être rendu ; seul Cúchulainn se soumet à la hache. Pour sa bravoure, l'homme, qui se révèle être le roi farceur Cú Roí déguisé, déclare que Cúchulainn mérite la Part du Champion.

Romans arthuriens vignette|Chrétien de Troyes est le premier à intégrer le jeu du décapité dans la matière de Bretagne . On trouve au moins sept récits du jeu du décapité dans la légende arthurienne ; tous seraient dérivés du Fled Bricrenn. Toutes ces adaptations présentent toutefois une différence majeure par rapport à la source : alors que le mythe irlandais met en scène trois rivaux, les récits arthuriens du jeu du décapité n'en font intervenir qu'un seul. La première œuvre de la littérature arthurienne à évoquer le jeu de la décapitation est Perceval ou le Conte du Graal (1180-1190) de Chrétien de Troyes. Dans ce poème, Caradoc, un jeune chevalier de la Table ronde, est piégé par son père sorcier qui arrive déguisé à la cour du roi Arthur, et est contraint de participer à un jeu du décapité. Le père revient un an après la décapitation initiale pour frapper son fils avec le plat de son épée et le féliciter pour sa bravoure. Si le récit du jeu par Chrétien de Troyes est plus détaillées que ceux du Fled Bricrenn, la structure narrative de base reste la même : l'épreuve de loyauté et de bravoure de l'œuvre originale s'adapte bien aux conventions du roman chevaleresque. Pour cette raison, la structure du mythe irlandais original reste en grande partie intacte dans les romans français tels que La Demoiselle à la mule, Hunbaut et Perlesvaus. L'autre changement par rapport à l'original irlandais réside dans le fait que, alors que l'épreuve de Cúchulainn constitue l'aboutissement de sa vie d'aventures, pour Caradoc, le jeu marque son initiation au statut de chevalier errant.

Dans l'ensemble de la littérature arthurienne, de nombreux chevaliers sont soumis à une variante ou une autre du jeu du décapité. Dans Perlesvaus, c'est Lancelot qui se livre à ce jeu au cours de sa quête du Graal. Sa rencontre avec l'inconnu est considérée comme une allégorie du sacrifice chrétien : en retournant sur le lieu de la décapitation initiale et en s'offrant en sacrifice, Lancelot redonne vie à la ville en ruines, tout comme le sacrifice de Jésus avait pour but de sauver l'humanité. Dans Le Morte d'Arthur (1469) de Thomas Malory, Gareth subit une série d'épreuves qu'il doit surmonter afin d'apprendre les devoirs d'un chevalier. L'une de ces épreuves concerne Lynette et Lyonesse, deux femmes nobles venues de loin qui se rendent à Camelot pour demander de l'aide contre quatre scélérats qui les assaillent. Tourmenté par son désir pour Lyonesse, Gareth décide qu'il consommera leur relation une fois que tous ses ennemis auront été vaincus. Pour empêcher cette relation, Lynette rattache par magie la tête coupée du Chevalier rouge afin qu'il y ait toujours un ennemi à vaincre. Après avoir décapité le Chevalier rouge à plusieurs reprises, Gareth comprend que la solution la plus noble est d'épargner la vie de son ennemi, laissant sa tâche inachevée et préservant ainsi sa chasteté.

Le chevalier arthurien le plus souvent associé au jeu du décapité est Gauvain, le neveu d'Arthur, héros de La Demoiselle à la mule (1190-1210) et de Hunbaut (1250-1275). Dans la première œuvre, le jeu du décapité est l'une des nombreuses épreuves que Gauvain doit endurer afin de rendre la bride magique d'une mule à son propriétaire. Au cours de sa quête pour retrouver la bride, au milieu d'une forêt peuplée d'animaux sauvages, un homme autorise Gauvain à passer la nuit dans son château à condition qu'il accepte de participer à un jeu du décapité. En se soumettant au coup, Gauvain est épargné et reprend sa quête. Hunbaut présente une subversion du jeu du décapité : Gauvain accepte de porter le premier coup, après quoi il s'empare de la tête coupée de son adversaire. En empêchant l'étranger de réunir sa tête et son corps, Gauvain s'épargne le coup de retour.

Cependant, la version sans doute la plus connue et la plus aboutie du jeu du décapité est le poème de la fin du XIVe siècle intitulé Sire Gauvain et le Chevalier vert. L'auteur anonyme associe le jeu du décapité à un autre type d'échange, celui de la tentation. Dans le poème, le Chevalier vert arrive à Camelot le Jour de l'an pour proposer un jeu du décapité, le volontaire étant invité à retrouver le chevalier dans la Chapelle verte un an plus tard. Alors qu'il se rend à la chapelle, Gauvain rencontre le seigneur Bertilak, qui lui propose un marché : Gauvain peut explorer leur château pendant que le seigneur Bertilak chasse, et à la fin de la journée, ils échangent ce qu'ils ont acquis. Lorsque la femme de Bertilak tente de séduire Gauvain , il révèle à Bertilak les baisers qu'elle lui a donnés, mais il ne lui dit pas qu'elle lui a également fourni une ceinture magique protégeant son porteur. Quand Gauvain arrive à la chapelle, le Chevalier vert, qui s'avère être Bertilak déguisé, simule deux fois le coup de hache, et au troisième coup, il inflige une légère blessure au cou de Gauvain en punition de sa malhonnêteté au sujet de la ceinture. De retour à Camelot, Gauvain , honteux de sa lâcheté, décide de continuer à porter la ceinture en signe d'infamie.

Analyse littéraire