Le concept creep (concept « rampant » ou « glissant ») est une notion de psychologie sociale, de psychologie morale et de sémantique désignant l'élargissement progressif du sens de concepts associés au tort, à la souffrance, à la déviance ou à la pathologie. Le terme a été proposé par le psychologue Nick Haslam pour décrire la tendance de certains concepts psychologiques et sociaux — tels que le traumatisme, le harcèlement, l'abus, le trouble mental, l'addiction ou le préjugé — à inclure des phénomènes auparavant situés en dehors de leur champ d'application.
Le phénomène est notamment discuté à propos de l'extension de termes comme « traumatisme », « toxicité », « harcèlement » ou « préjugé » à des situations de la vie quotidienne. Dans le langage courant, dans les médias et sur les réseaux sociaux, des expressions telles que « red flag », « toxique », « traumatisant » ou « narcissique » sont parfois rapprochées des débats sur l'élargissement du vocabulaire psychologique et thérapeutique, bien qu'elles ne relèvent pas toujours du concept creep au sens strict défini par Haslam. Des notions comme le « travail émotionnel » ou la « charge mentale » sont également discutées dans ce contexte lorsque des concepts issus des sciences sociales sont employés de manière plus large pour désigner la gestion domestique, relationnelle ou émotionnelle invisible, notamment dans les débats sur la répartition inégale du travail familial.
Cette extension peut être interprétée de manière ambivalente. Pour certains auteurs, elle traduit une sensibilité accrue à des formes de souffrance ou d'injustice auparavant négligées. Pour d'autres, elle peut conduire à une pathologisation d'expériences ordinaires, à une perte de précision conceptuelle ou à une tendance à qualifier de nuisibles des situations moins graves qu'auparavant.
Définition
Le concept creep désigne un processus de changement sémantique par lequel des concepts liés au tort ou à la souffrance voient leur domaine d'application s'élargir au fil du temps. Haslam distingue deux formes principales d'élargissement : l'extension verticale et l'extension horizontale.
L’extension verticale consiste à appliquer un concept à des cas moins graves ou moins intenses que ceux auxquels il s'appliquait auparavant. Par exemple, le mot « traumatisme » peut être utilisé non seulement pour désigner des événements extrêmes mettant la vie en danger, mais aussi des expériences pénibles, stressantes ou indirectes de moindre intensité.
L’extension horizontale consiste à appliquer un concept à des phénomènes qualitativement différents. Par exemple, le harcèlement, initialement associé à des formes explicites et répétées d'agression, peut être étendu à des situations professionnelles, numériques ou institutionnelles.
Origine du concept
Le terme a été introduit par Nick Haslam dans un article publié en 2016 dans la revue Psychological Inquiry. Haslam y analyse l'évolution de plusieurs concepts psychologiques centraux et soutient que ceux-ci ont connu une forme d'« inflation sémantique » dans la mesure où ils désignent progressivement un éventail plus large de situations, d'expériences ou de comportements.
Dans cette perspective, le concept creep ne désigne pas seulement un changement de vocabulaire, mais aussi une transformation de la manière dont les sociétés identifient, décrivent et évaluent les formes de souffrance, de violence ou de déviance. Haslam associe ce phénomène à une sensibilité accrue aux torts psychologiques et moraux dans les sociétés occidentales contemporaines.
Exemples
Haslam a principalement analysé plusieurs concepts liés au tort et à la pathologie, notamment l'abus, le harcèlement, le traumatisme, le trouble mental, l'addiction et le préjugé.
Dans le cas du traumatisme, le terme a progressivement été utilisé pour décrire non seulement des événements extrêmes vécus directement, mais aussi des expériences indirectes, psychologiques ou moins exceptionnelles. Cette évolution peut permettre de mieux reconnaître certaines souffrances, mais elle peut aussi contribuer à banaliser ou à élargir excessivement un terme initialement associé à des événements graves.
Dans le cas de l'addiction, le concept ne se limite plus toujours à la dépendance physiologique à une substance. Il peut également inclure des comportements tels que le jeu, les achats, l'usage d'Internet ou du smartphone.
Le concept de préjugé a également connu un élargissement, passant de formes explicites d'hostilité envers un groupe à des formes plus subtiles, implicites ou inconscientes.
Le harcèlement et le harcèlement scolaire constituent également des exemples importants. Les recherches sur le changement sémantique suggèrent que les usages de termes comme bullying ou harassment se sont élargis pour inclure des contextes plus diversifiés, notamment les environnements numériques ou professionnels.
Usages contemporains et langage thérapeutique
Dans le débat public, le concept creep est parfois rapproché de la diffusion d'un langage psychologique ou thérapeutique dans la vie quotidienne. Des termes comme « toxique », « traumatisant », « red flag », « narcissique » ou « déclencheur » sont fréquemment employés dans les discussions ordinaires, notamment sur les réseaux sociaux, pour décrire des désaccords, des comportements relationnels ou des expériences négatives.
Ces usages ne constituent pas tous des exemples stricts de concept creep, car certains relèvent davantage du psychologisme, du langage thérapeutique populaire ou de la vulgarisation de notions cliniques. Ils sont toutefois souvent discutés dans le même contexte, car ils illustrent une tendance à interpréter des expériences ordinaires à l'aide de catégories psychologiques, morales ou médicales.
L'usage non clinique de qualificatifs comme « narcissique » ou « névrotique » peut ainsi être analysé comme une forme de diffusion du vocabulaire psychologique dans les interactions sociales ordinaires. De même, l'emploi du mot « autiste » comme métaphore ou comme insulte a fait l'objet de critiques, car il peut contribuer à stigmatiser un diagnostic neurodéveloppemental et à l'utiliser hors de son contexte clinique. Cette question relève plus largement des débats sur la psychiatrisation, la médicalisation et l'usage social des catégories diagnostiques.
Des notions voisines, comme la « charge mentale » ou le « travail émotionnel », sont parfois évoquées dans des débats similaires sur le passage de concepts sociologiques ou psychologiques dans le langage courant. Le cas du « travail émotionnel » a ainsi été étudié comme exemple de déplacement d'un concept académique vers le discours ordinaire, avec un élargissement de son sens par rapport à sa définition sociologique initiale.
Recherches empiriques
Des recherches empiriques ont étudié les différences individuelles dans l'extension des concepts liés au tort. Une étude de Melanie J. McGrath et de ses collègues a montré que les personnes adoptant des définitions plus larges de concepts tels que l'abus, le harcèlement, le préjugé ou le traumatisme tendaient, dans les échantillons étudiés, à accorder une grande importance morale au tort et au soin d'autrui, ainsi qu'à manifester une orientation politique plus libérale.
D'autres travaux ont toutefois nuancé l'idée selon laquelle le concept creep serait propre à la gauche politique. Craig A. Harper, Harry Purser et Thom Baguley ont étudié l'élargissement de concepts saillants pour différents groupes idéologiques et ont trouvé des éléments suggérant que des phénomènes similaires peuvent apparaître autour de notions plus souvent associées à la droite politique, comme la déviance sexuelle, la responsabilité personnelle ou le terrorisme.
Des recherches en linguistique computationnelle ont également étudié l'évolution historique de concepts liés au tort dans des corpus de langue anglaise. Ekaterina Vylomova et Nick Haslam ont appliqué des méthodes computationnelles à l'analyse de changements sémantiques dans des notions comme le traumatisme, le harcèlement, l'addiction, le préjugé ou le harcèlement scolaire. Leurs résultats soutiennent l'idée que plusieurs de ces concepts sont devenus à la fois plus larges et moins associés à des situations extrêmes au cours des dernières décennies.
Concept creep et psychiatrisation
Le concept creep est parfois rapproché de la médicalisation et de la psychiatrisation, c'est-à-dire de l'extension du vocabulaire et des catégories psychiatriques à des domaines de plus en plus vastes de l'expérience humaine. Haslam, Jesse S. Y. Tse et Simon De Deyne ont proposé d'analyser certains aspects de la psychiatrisation comme des formes d'élargissement conceptuel appliquées aux notions de trouble, de pathologie ou de souffrance psychique.
Dans cette perspective, l'élargissement de la notion de trouble mental peut avoir des effets opposés. Il peut contribuer à une meilleure reconnaissance de souffrances auparavant ignorées ou minimisées. Mais il peut également conduire à interpréter des difficultés ordinaires, des traits de personnalité ou des réactions normales à l'adversité comme des problèmes relevant du vocabulaire psychiatrique.
Interprétations et débats
Les interprétations du concept creep divergent. Une première lecture y voit une évolution positive : l'élargissement des concepts permettrait de reconnaître des formes de souffrance, de violence ou d'injustice jusque-là sous-estimées. Il peut ainsi rendre visibles des expériences auparavant banalisées ou dépourvues de vocabulaire public.
Une lecture plus critique considère que cette extension peut diluer le sens des concepts, réduire leur précision et favoriser une perception accrue de vulnérabilité. Selon cette perspective, l'emploi de termes fortement chargés pour décrire des expériences ordinaires pourrait contribuer à pathologiser la vie quotidienne ou à réduire la distinction entre désagrément, conflit, souffrance et traumatisme.
Haslam et ses coauteurs soulignent que les conséquences du phénomène sont mixtes : l'élargissement conceptuel peut produire à la fois une meilleure reconnaissance des torts et de nouveaux risques de confusion, de polarisation ou de surinterprétation.
Voir aussi
Glissement sémantique Médicalisation Psychiatrisation Psychologie morale Psychologie sociale Trouble mental Traumatisme psychologique Harcèlement Travail émotionnel
Notes et références
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