Haane Te Rauawa Manahi, ( – ) est un soldat Maori néo-zélandais de la Seconde Guerre mondiale. Sa conduite lors de la Campagne de Tunisie vaut à la recommandation pour l'attribution de la Croix de Victoria, finalement rétrogradée en (DCM), une décision qui suscite l'incompréhension de ses compagnons d'armes. Après sa mort, ceux-ci militent pour une reconnaissance plus juste de sa valeur, aboutissant en 2007 à une distinction spéciale : un tissu d'autel pour une église locale, un sabre de cérémonie et une lettre personnelle de la reine Élisabeth II.
Né à Ohinemutu, il travaille comme ouvrier avant de s'engager volontairement dans le bataillon maori en . En 1941, il participe à la Bataille de Grèce puis à la Bataille de Crète, où il est blessé. Rétabli, il combat dans les campagnes du désert occidental et de Tunisie, et est recommandé pour la Croix de Victoria à la suite de ses actions à Takrouna entre le et le . Malgré le soutien de quatre généraux, la nomination est rétrogradée, vraisemblablement par le chef d'état-major de l'armée de terre britannique Alan Brooke.
Rentré en Nouvelle-Zélande en pour une permission de trois mois, il n'est pas rappelé auprès de son bataillon, les soldats maoris en permission étant exemptés de service actif. Démobilisé en 1946, il est employé comme inspecteur de la circulation jusqu'à sa retraite. Sa mort dans un accident de la route en 1986 conduit à la constitution d'un comité militant pour l'attribution posthume de la Croix de Victoria, démarche qui échoue en raison du temps écoulé depuis la fin du conflit.
Jeunesse
Haane Te Rauawa Manahi est le fils de Manahi Ngākahawai Te Rauawa, ouvrier agricole, et de son épouse Neti Mariana (née Insley). Il naît le à Ohinemutu, village proche de Rotorua, dans l'Île du Nord de la Nouvelle-Zélande. Maori, il est issu, du côté paternel, des iwi (tribus) Te Arawa et Ngāti Raukawa, tandis que sa mère relève également de l'iwi Te Arawa, avec des ascendances écossaises. Il suit une scolarité dans les établissements locaux jusqu'au niveau du lycée, puis se consacre successivement à la construction routière, à l'agriculture ainsi qu'aux secteurs du bois et du bâtiment, aux côtés de son oncle paternel Matiu Te Rauawa, ancien membre du bataillon pionnier de Nouvelle-Zélande lors de la Première Guerre mondiale.
Seconde Guerre mondiale
Formation et premiers déploiements
En , peu après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Manahi est l'un des premiers engagés du bataillon maori nouvellement constitué. Ce bataillon comprend une compagnie de quartier général et quatre compagnies de fusiliers organisées selon des appartenances tribales. Manahi est affecté à la compagnie B, composée en grande partie d'hommes issus de Te Arawa. Le bataillon maori forme l'un des dix bataillons de la 2e division d'infanterie. L'entraînement débute au camp militaire de Trentham en . Peu avant de rejoindre le camp, Manahi épouse Rangiawatea née Te Kiri, mère de son fils né en 1936.
Au début du mois de , après deux semaines de permission accordées aux soldats avant leur départ, le bataillon embarque à destination du Moyen-Orient dans le cadre du deuxième échelon de la division. Le convoi est dérouté vers l'Angleterre à la suite de l'entrée en guerre de l'Italie fasciste aux côtés de l'Allemagne nazie, alors que la menace d'invasion sur le territoire britannique est à son comble après l'évacuation du corps expéditionnaire britannique de France. Après une courte permission à Londres, les Néo-Zélandais sont engagés dans des entraînements complémentaires et des missions défensives, le bataillon maori étant stationné dans le Kent puis, la menace d'invasion dissipée, à Aldershot. La compagnie de Manahi est brièvement détachée à Waverley Abbey House, dans le Surrey. À la fin novembre, la décision est prise d'envoyer les Néo-Zélandais au Moyen-Orient. Le deuxième échelon appareille pour l'Égypte au début de , Manahi et son bataillon embarqués à bord de l'Athlone Castle.
Grèce et Crète
Le , le bataillon de Manahi, après deux mois passés en Égypte, est déployé en Grèce pour participer à sa défense face à une invasion allemande imminente. Subordonné à la brigade d'infanterie, il prend position autour du col de l'Olympe. Dès le début de la invasion, le , il repousse les premiers assauts des Allemands en progression, avant d'être contraint au repli, les flancs des positions alliées étant menacés. La compagnie B est la dernière unité du bataillon à quitter ses positions et se replie avec le reste des Alliés jusqu'à Porto Rafti, où elle embarque à destination de l'île de Crète.
En Crète, les Alliés organisent leurs défenses en prévision d'une attaque aéroportée. Le bataillon maori est déployé en réserve de la 5e brigade d'infanterie, près de Plataniás, pour appuyer la défense de l'aérodrome de Maleme. Le , les Allemands lancent leur invasion de l'île. Manahi regagne sa tranchée après le petit-déjeuner alors que des avions larguent des parachutistes au-dessus de la zone. Le , après la chute de l'aérodrome aux mains de l'ennemi, il est atteint d'une blessure par balle à la poitrine. Malgré cette blessure, il demeure avec sa compagnie durant le repli vers le sud-ouest, avant d'être évacué de Crète le et transporté en Égypte.
Afrique du Nord
À la mi-, après sa convalescence, Manahi réintègre le bataillon maori, qui a été réorganisé à la suite des campagnes de Grèce et de Crète. Le bataillon s'entraîne alors à la guerre dans le désert et construit des positions défensives autour du Baggush Box, à environ à l'ouest d'El-Alamein. Pendant cette période, Manahi remporte l'épreuve du nage libre lors d'une compétition de natation divisionnaire. En novembre, il prend part à l'opération Crusader avec l'ensemble de la division. Les combats se poursuivent de façon quasi ininterrompue pendant plus d'un mois après le franchissement de la frontière libyenne ; Manahi s'empare alors, avec deux autres soldats, d'un char allemand coincé dans les tranchées de la compagnie B. Le , il conduit cet engin lors d'un engagement contre des éléments de la 21e division Panzer, et contribue à la capture d'un canon de campagne ennemi. Au début de 1942, les Néo-Zélandais sont retirés en Syrie pour une période de repos.
À la fin du mois de , la Panzerarmee Afrika, commandée par le Generaloberst Erwin Rommel, lance une offensive en Libye. La 2e division est rapidement rappelée de Syrie et établit ses positions à Minqar Qaim. Encerclée lors de la bataille de Mersa Matruh, elle est contrainte de percer le et se replie vers El-Alamein. Soumis à de fréquents bombardements d'artillerie, le bataillon se retranche dans l'attente d'une offensive ennemie. À la fin août, en l'absence d'attaque, deux compagnies — dont la compagnie B de Manahi — conduisent un raid couronné de succès le et ramènent plus de prisonniers de guerre. Après une brève période de repos, le bataillon participe à la deuxième bataille d'El-Alamein. Lors de l'opération Supercharge, quatrième phase du dispositif, Manahi et sa compagnie mènent une charge à la baïonnette réussie contre des positions allemandes retranchées qui avaient résisté à une précédente attaque.
La retraite allemande s'amorce, et les Alliés poursuivent l'ennemi en Libye et en Tunisie. Après la bataille de Tebaga Gap, au cours de laquelle le sous-lieutenant Ngarimu, de la compagnie C du bataillon maori, reçoit la Croix de Victoria, les préparatifs d'une avancée vers Tunis sont engagés. La prise de la ligne défensive autour d'Enfidaville constitue un préalable indispensable.
Takrouna
En , la 2e division néo-zélandaise progresse en terrain montagneux surplombant Enfidaville. Takrouna est une colline d'environ de hauteur, défendue par le I/66 bataillon de la division Trieste italienne et un peloton allemand. Un village occupe le sommet, avec un promontoire rocheux bien visible sur un côté. Le bataillon maori reçoit du brigadier Howard Kippenberger, commandant par intérim de la 2e division néo-zélandaise, la mission de s'emparer de Takrouna. L'assaut principal est confié à la compagnie B le , les compagnies C et D assurant la protection des flancs. L'attaque initiale est bloquée par des tirs nourris de mitrailleuses. Le commandant du bataillon, le lieutenant-colonel Charles Bennett, charge alors Manahi de mener un groupe de hommes en attaque de diversion, pendant que le reste de la compagnie B se regroupe avec la compagnie C. Le groupe se divise en deux sections, l'une placée sous le commandement de Manahi, récemment promu . À l'aube, ils donnent l'assaut sur une pente abrupte, par endroits quasi verticale, et parviennent à submerger les défenseurs italiens du promontoire, faisant prisonniers. Les Néo-Zélandais se retranchent ensuite et se préparent à une contre-attaque. Les tirs d'artillerie et de mortier déciment la moitié du peloton, dont le commandant, laissant Manahi à la tête du groupe.
Deux tentatives pour établir le contact avec le bataillon ayant échoué, Manahi descend de Takrouna afin d'y chercher des renforts et des ravitaillements. Ignorant l'avis d'un officier lui conseillant d'abandonner la position, il revient avec une section de la compagnie C, des munitions et des brancardiers. Un peloton supplémentaire rejoint ensuite le groupe pour consolider la position. La contre-attaque attendue est lancée et repoussée. C'est seulement alors, après seize heures passées sur Takrouna, que Manahi et les survivants de sa section se retirent, cédant la défense du promontoire au peloton fraîchement arrivé.
Malgré ces renforts, une nouvelle contre-attaque italienne, le , déloge les Néo-Zélandais et fait perdre le contrôle du promontoire. Kippenberger ordonne au bataillon maori d'intervenir pour rétablir la situation. Manahi est expressément sollicité en raison de sa connaissance du terrain. Il part à la tête d'un groupe de volontaires et, avec le soutien de l'artillerie, reprend la position avec succès. À midi, le promontoire est de nouveau tenu par les Néo-Zélandais, mais le village au sommet demeure aux mains des Italiens. Dans l'après-midi du , Manahi dirige un groupe de sept soldats qui, en coopération avec un détachement du bataillon néo-zélandais, s'empare du village et fait prisonniers. Une fois Takrouna sécurisée, il participe à la récupération des corps de ses camarades tombés au combat.
Recommandation pour la croix de Victoria
Les actes de Manahi sont portés sans délai à la connaissance de la 2e division néo-zélandaise. Quelques jours après les combats, le chef du bataillon rédige une proposition pour la Croix de Victoria. Le chef de la 5e brigade d'infanterie, le brigadier Ralph Harding, l'approuve. La proposition reçoit ensuite l'aval de quatre officiers généraux : Kippenberger, le général de corps d'armée Bernard Freyberg, chef par intérim du X Corps, le général Bernard Montgomery, à la tête de la Huitième Armée, et le général Harold Alexander, à la tête du 18e groupe d'armées. Le général Henry Maitland Wilson, chef suprême du commandement du Moyen-Orient, donne lui aussi son accord après examen du dossier. Soumise au Conseil de l'armée, la proposition est abaissée à une (DCM) immédiate. L'auteur de cette décision reste inconnu ; l'historien Paul Moon estime toutefois que, vu le rang des officiers qui ont soutenu la candidature, seul le chef d'état-major général de l'Armée britannique, le général Alan Brooke, disposait de l'autorité requise pour une telle révision. La DCM de Manahi est publiée au le .
La citation de la DCM est la suivante :