Le soir du 30 mai 1976, une série d'explosions provoquée par une fuite d'essence dans une conduite souterraine ravage un pâté de maisons au Pfaffenthal, un quartier de Luxembourg-ville. Trois habitants, dont un enfant de quatre ans, sont tués, et entre 20 et 25 autres personnes sont blessées plus ou moins gravement. L'explosion, qualifiée à l'époque par le Tageblatt de « pire catastrophe depuis la fin de la guerre » , détruit ou endommage profondément une vingtaine d'immeubles, qui sont démolis peu après, provoquant l'exil d'une centaine de personnes devenues sans abri.
Contexte vignette|gauche|Vue de la rive gauche du Pfaffenthal en 1979, trois ans après l'explosion. Le Pfaffenthal est l'un des 24 quartiers de la ville de Luxembourg, situé dans une partie étroite de la vallée de l'Alzette, en aval de Clausen et au pied de la Ville-Haute. Historiquement un point de passage important pour quiconque montant vers les portes de ce qui est alors une ville fortifiée, le faubourg devint densément peuplé, concentrant jusqu'à 16 % de la population totale de la ville en 1806. Le Pfaffenthal commença à décliner à partir du démantèlement de la forteresse dans les années 1870 et la percée de la , route permettant l'accès à la Ville-Haute par le nord sans avoir à passer par le faubourg. La partie du quartier située sur la rive gauche de l'Alzette, autour du pont , devint populaire, réputée pour sa population immigrée importante, attirée par un logement abordable.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le quartier comptait environ 4 600 habitants ; ce nombre diminua fortement dans les décennies suivant la guerre, pour atteindre environ 1 500 dans les années 1970-1980. En 1974, les non-Luxembourgeois constituaient 41 % des habitants du Pfaffenthal, contre 24 % pour l’ensemble de la ville, et les immigrés portugais, en particulier, représentaient une part importante de la population du quartier.
En parallèle, les conditions de vie n'avaient guère progressé depuis le début du siècle ; les logements étaient souvent petits et exigus, souvent dénués d'électricité ou de sanitaires privatifs. Robert Conrad, ancien directeur du service du logement de la ville de Luxembourg, décrira plus tard ces conditions comme « les pires de toute la ville » et « presque comme au Moyen Âge ». Pendant une grande partie du XXe siècle, la Ville mena une politique hygiéniste dans le quartier, achetant et démolissant un certain nombre de bâtisses insalubres. Par conséquent, une partie du pâté de maisons où l'explosion allait avoir lieu, située entre l'Alzette, le pont Béinchen, la et la , près de là où se tient aujourd'hui un ascenseur panoramique, était déjà vacant. En janvier 1976, quatre mois seulement avant les explosions, le conseil communal de la ville approuva un plan de restauration du quartier, qui prévoyait la préservation du bâti existant et la création d'une rue à circulation apaisée, une « idée révolutionnaire » à l'époque .
Les explosions de gaz et les incendies étaient fréquents dans le quartier. Le 21 septembre 1973, par exemple, dans la cour d'un immeuble de la rue Laurent-Menager, la tentative d'un homme de brancher une bonbonne de gaz, conjuguée à la présence de bougies utilisées pour l'éclairage en raison de l'absence d'électricité dans de nombreux foyers, provoqua une forte explosion qui blessa quatre personnes et causa un important incendie. Il s'agissait à l'époque, selon la presse, du huitième incendie en trois ans.
Explosion vignette|La rue du Pont en 2026. Le 30 mai 1976, à 21h20, des habitants du 45, rue Laurent-Menager remarquent une odeur de gaz suspecte qui les incitent à appeler la régie du gaz de la ville. À 21h30, un agent de la régie arrive sur les lieux et détermine que l'odeur ne peut pas provenir des canalisations de gaz, car celles-ci étaient intactes.
Peu après, vers 21h40, une première explosion secoue le 3, rue du Pont, et le Café du Pont adjacent. L'immeuble au numéro 3 s'effondre presque entièrement, tuant une femme et un enfant ensevelis sous les décombres, tandis qu'un homme se retrouve suspendu à une fenêtre, les jambes coincées dans les décombres. Cette première explosion provoque la fuite de nombreux habitants, ce qui, combiné au fait que beaucoup d'autres se trouvaient alors dans les cafés du quartier, limitera probablement le nombre de victimes. Les secours, alertés à 21h56, se rendent sur les lieux, mais vers 22h10, alors que l'homme coincé à la fenêtre est en train d'être secouru, une seconde explosion a lieu, décrite comme « bien plus dévastatrice » que la première et qui projette plusieurs plaques d'égout en l'air.
À l'aide d'un mégaphone, un chef de brigade ordonne aux habitants restants d'évacuer le secteur, évitant ainsi probablement un certain nombre de victimes supplémentaires. Au total, une demi-douzaine d'explosions environ, probablement causées par des bonbonnes de gaz touchées par l'incendie, suivent la première.
Une centaine de secouristes interveniennent sur les lieux, dont une « flotte d'ambulances », des pompiers professionnels, la police, la gendarmerie, l'armée, la Croix-Rouge et la Protection civile, dont des renforts de Lintgen, Mamer et Bettembourg venus assister les équipes de la ville Certains pompiers sont alors en service jusqu'à 29 heures d'affilée. L'odeur de gaz étant ressentie jusqu'à Eich et Weimerskirch, l'alimentation est coupée dans plusieurs rues avoisinantes et un agent moussant léger est injecté dans les bouches d'égouts afin d'éviter d'autres explosions. Tard dans la nuit, Colette Flesch, bourgmestre de la ville de Luxembourg, et Jos Wohlfart, ministre de l'Intérieur, se rendent sur les lieux pour évaluer l'ampleur de la catastrophe. Le lendemain, dans une déclaration officielle au conseil communal et après avoir promis une indemnisation rapide aux sinistrés, Colette Flesch décrira l’événement comme « l’une des pires catastrophes en temps de paix ».
Bilan et conséquences vignette|La bourgmestre Lydie Polfer lors de la pose de gerbes marquant le cinquantenaire de la catastrophe, le 13 juin 2026. Trois personnes sont tuées dans les explosions ; leurs corps sont retrouvés dans les décombres des numéros 1 et 3 de la rue du Pont vers 2 h du matin le 31 mai. Ces victims sont Emile dit Mulles Mauer, Luxembourgeois de 36 ans originaire de Rumelange, Maria Da Conceição Antunes, Portugaise de 35 ans originaire de Torres Vedras, et son fils de quatre ans Nuno Duarte Antunes Ramos.
La catastrophe fait entre 20 et 25 blessés, dont deux graves, tous hospitalisés à la clinique d'Eich. Certains souffrent de fractures graves, de brûlures ou d'intoxication au gaz. Parmi les blessés figurent trois pompiers, dont l'un a été heurté à la tête par une plaque d'égout projetée en l'air, ainsi qu'une fillette de 5 ans retrouvée vivante dans les décombres après 7 heures.
Selon les estimations, entre 150 et 200 personnes, résidant dans des immeubles situées rue du Pont et rue Laurent-Menager, sont sinistrés au moins dans les premiers jours suivant la catastrophe. Tous bénéficient d'un « certificat de sinistrés» renouvelable indéfiniment, leur accordant l'hébergement temporaire dans un certain nombre de structures et l'aide des services sociaux de la ville. La plupart, jusqu'à 93 personnes la première nuit, sont hébergées dans l'auberge de jeunesse voisine, tandis que d'autres le sont dans diverses structures au Pfaffenthal, dans d'autres quartiers de la ville et à Esch-sur-Alzette. Au bout d'une semaine, les habitants de tous les immeubles de la rue Laurent-Menager à l'exception de trois, avaient pu regagner leur domicile, ceux-ci ayant été jugés à nouveau habitables par des experts. Au total, environ 93 personnes perdent définitivement leur logement, soit détruit immédiatement, soit déclaré inhabitable et voué à la démolition.
Selon l'historien , la prise en charge des nombreux sinistrés portugais a été problématique. Aucun interprète n'était présent pour assurer la communication entre eux et les autorités communales, qui prévoyaient de les héberger temporairement dans les casernes militaires de Diekirch, 30 km au nord de Luxembourg-ville, bien que peu d'entre eux possèdaient une voiture. Par conséquent, comme l'affirme Michel Pauly, ils ont dû dormir dans un parc municipal pendant plusieurs nuits.
Enquête et procès vignette|Le palais de justice de Luxembourg (aujourd'hui le ministère des Affaires étrangères), où s'est déroulé le procès. La cause de l'explosion n'est pas immédiatement déterminée. Dans la semaine suivant la catastrophe, plusieurs habitants du Pfaffenthal auraient continué de croire à l'hypothèse d'une fuite de gaz naturel. A partir du juin, l'hypothèse d'une fuite d'essence est envisagée, lorsqu'une équipe d'experts découvre la présence de plusieurs milliers de litres d'essence à la station d'épuration de Beggen, environ 3,8 km au nord. Un appel à témoins est publié le lendemain, demandant à toute personne ayant remarqué une odeur d'essence dans les alentours le 30 mai, ou ayant des informations sur des livraisons de carburant suspectes le 29 ou 30 mai, de contacter les autorités.
Le 4 juin, le service d'information de la police luxembourgeoise, par la voie d'un télex relayé en premier par le Républicain Lorrain, révèle les conclusions d'une enquête approfondie menée par la police et des enquêteurs judiciares. Le soir du 30 mai, dans un dépôt de la compagnie pétrolière Elf à Cessange, un chauffeur-livreur employé par la société de transport Intralux avait eu l'intention de livrer 11 000 litres d'essence, restant d'une livraison effectuée la veille, dans un réservoir souterrain qu'il n'avait jamais utilisé auparavant. Sans le savoir, il déverse par erreur la cargaison dans un déshuileur, sorte de citerne permettant la séparation de petites quantités d'huiles et d'hydrocarbures, d'où elle déborde dans une canalisation.
Le chauffeur responsable de la fuite se serait rendu et aurait été interrogé, mais pas placé en garde à vue, car il ne travaillait pour l'entreprise que depuis quelques semaines et connaissait mal les systèmes présents au dépôt
Le procès de la catastophe s'ouvre au tribunal de police de Luxembourg le 25 mars 1981. Trois personnes sont accusées : Remy Faber, le chauffeur-livreur responsable du déversement d'essence, et les frères Ernest et Marcel Ehlinger, directeurs d'Elf et d'Intralux respectivement au moment de l'explosion. La question centrale du procès est de savoir si l'explosion avait été causée par des vapeurs d'essence, comme l'avait notamment conclu la police dans les jours qui avaient suivi la catastrophe, ou par une fuite de gaz, comme le soutenaient les avocats de la défense. Après avoir recueilli le témoignagne de plusieurs experts jucidiaires, le tribunal retient la thèse des vapeurs d'essence ; le 8 juillet, il acquitte Remy Faber et Marcel Ehlinger, condamnant Ernest Ehlinger à une peine de huit mois de prison avec sursis, à une amende de 100 000 francs et à la versation 5 millions de francs en dommages et intérêts à trois compagnies d'assurance.
Reconstruction
Planification vignette|Le complexe résidentiel "Beim Béinchen", construit à l'emplacement des immeubles démolis, vu de la rue du Pont. Une vingtaine d'immeubles sont endommagés par l'explosion, et bien que la plupart soient restés debout, l'îlot entier est finalement démoli. Les numéros 1 et 3 de la rue du Pont sont démolis immédiatement , tandis qu'au moins 17 autres immeubles, considérés comme inhabitables ou irrécupérables, sont démolis à partir du 15 juin.