Lili Grenier, pseudonyme de Noémi Amélie Sans, née le à Paris et décédée le à Villiers-sur-Morin (Seine-et-Marne), est un modèle et une muse française, figure du milieu artistique de Montmartre à la fin du et au début du . Proche d'artistes peintres tels qu'Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin, Albert de Belleroche, Jules Desbois et Albert Grenier, son compagnon en union libre pendant de nombreuses années, elle est représentée dans de nombreuses œuvres, notamment des peintures, des lithographies et des sculptures.

Son activité de modèle est documentée par des œuvres conservées dans plusieurs musées, dont le Metropolitan Museum of Art, le musée d'Orsay et le Petit Palais. Ses albums photographiques, acquis par préemption en 2022 et conservés par le musée d'Orsay, constituent un ensemble documentaire utilisé pour l'étude des réseaux artistiques montmartrois de la Belle Époque.

Biographie

Jeunesse et origines familiales Noémi Amélie Sans naît le , au 4, place du Parvis-Notre-Dame, à Paris. Elle est déclarée de père non dénommé et de Marie Iphigénie Maillard, ouvrière en dentelle, domiciliée au 91, rue Saint-Denis à Paris.

Le , quelques semaines après sa naissance, elle est reconnue par son père, Xavier Séverin Émile Sans, employé de commerce originaire de Saurat, dans l'Ariège. Celui-ci est issu d'une famille relativement aisée de cette commune. Impliqué dans les événements de la Commune de Paris, il comparaît en 1872 devant le 6e conseil de guerre, mais est finalement acquitté. En 1879, la cour d'assises de l'Ariège le condamne toutefois à un an d'emprisonnement et à une amende de vingt-cinq francs pour détournement de fonds, dans une affaire qui connaît alors un certain retentissement dans la presse.

Noémi Amélie Sans n'est officiellement reconnue par sa mère, née à Brie-Comte-Robert, que le . Parmi les témoins de cet acte de reconnaissance figure Giovanni Battista Raffaele Della Rocca, peintre originaire de Naples, qui épouse Marie Iphigénie Maillard quelques jours plus tard. Cette dernière réside alors au 9, rue Notre-Dame-de-Lorette et exerce la profession de couturière. La présence de Giovanni Battista Raffaele Della Rocca dans son entourage familial pourrait avoir favorisé sa familiarisation avec les milieux artistiques parisiens, sans qu'il soit toutefois possible d'en établir l'influence précise. Marie Iphigénie Maillard décède à Paris en 1905. Après son incinération, ses cendres sont déposées au cimetière du Père-Lachaise avant d'être transférées à Naples quelques semaines plus tard.

Divergences des sources biographiques Les sources consacrées à Lili Grenier présentent plusieurs divergences concernant ses origines et les débuts de sa carrière de modèle. Certaines publications anciennes la décrivent parfois comme une « jeune paysanne » originaire de Brie-Comte-Robert ou une « ancienne bergère de la vallée du Grand Morin », devenue modèle grâce à sa beauté avant d'entrer dans les milieux artistiques parisiens. Selon ces récits, elle aurait posé dès l'âge de seize ans pour la princesse Mathilde Bonaparte, puis notamment vers vingt-deux ans, pour Edgar Degas, avant son mariage avec Albert Grenier.

À l'inverse, d'autres auteurs indiquent qu'elle était issue d'une famille de marchands d'objets d'art installés à Paris. Les actes d'état civil établissent qu'elle est née à Paris le sous le nom de Noémi Amélie Sans. En revanche, ils n'apportent pas d'élément permettant de confirmer les récits relatifs à son enfance, lesquels diffèrent selon les auteurs.

Vie avec Albert Grenier, un couple libre Dans les années 1880, Noémi Amélie Sans fréquente le milieu artistique réuni autour de l’atelier du peintre Fernand Cormon (1845-1924). Présentée à ce cercle par Albert Grenier, elle devient la compagne de celui-ci et ils vivent durablement en union libre. Elle adopte alors le patronyme de « Grenier » ainsi que le diminutif de « Lili » (parfois orthographié Lily). Modèle pour plusieurs artistes de ce cercle, elle s’impose progressivement comme une figure familière du Montmartre artistique de la Belle Époque.

Le couple s’installe au 19 bis, rue Pierre-Fontaine, dans le quartier de la Nouvelle Athènes. Leur appartement-atelier devient un lieu de rencontre fréquenté par de nombreux artistes. Edgar Degas dispose également d’un atelier et d’un logement dans le même immeuble.

Albert Grenier organise régulièrement des réceptions et des fêtes costumées réunissant peintres, écrivains et hommes de théâtre, événements parfois relayés dans la presse de l’époque. Le peintre et graveur François Gauzi (1862-1933), dans ses souvenirs, évoque l’atmosphère de ces réunions :

À l'initiative d'Albert de Belleroche, propriétaire du Moulin Guillaume à Villiers-sur-Morin (Seine-et-Marne), le couple fait l'acquisition de plusieurs propriétés, notamment rue du Touarte et au hameau de Montaigu, où se trouve une maison dont l'une des façades est ornée d'un cadran solaire peint et d'un bas-relief. Dès lors, le couple partage son existence entre Paris et la vallée du Grand Morin. Ces résidences accueillent régulièrement des artistes tels que Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin, Henri-Gabriel Ibels, Maurice Denis, Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo.

Les albums photographiques constitués par Lili Grenier, aujourd’hui conservés au musée d’Orsay, témoignent de cette sociabilité artistique. Ils documentent les visites rendues au couple, les séances de peinture, les promenades, les parties de pêche et les réunions festives organisées à Villiers-sur-Morin.

La présence de Lili Grenier dans les milieux artistiques montmartrois est également attestée dans le domaine de la chanson. En 1899, le poète et chansonnier Émile Bessière lui dédie Chanson d'un soir, publiée dans le recueil Autour de la butte, sur une musique de P. Marinier. Le recueil est préfacé par Yvette Guilbert.

Vers 1890 et pendant une quinzaine d'années, Lili Grenier a pour amant le peintre et lithographe Albert de Belleroche, dont elle devient l'égérie et l'un des modèles réguliers. Après son mariage avec Julie Émilie Visseaux en 1910, celui-ci quitte la France et s'installe définitivement en Angleterre, où il poursuit sa carrière artistique.

Après plusieurs décennies de vie en couple libre, Albert Guillaume Grenier épouse Lili le à la mairie du 9e arrondissement de Paris. Le mariage est célébré avec le consentement de la mère de Lili, Marie Iphigénie Maillard, décédée l’année suivante.

Dernières années Après la mort d'Albert Grenier en 1925, Lili Grenier entretient une relation avec René Vincent Paul Albert Le Roy (1869-1929). Le couple est domicilié en 1926 au 7, rue Chaptal, dans le 9e arrondissement de Paris, où il réside occasionnellement. Ils se marient le .

Devenue veuve une seconde fois en 1929, elle partage ses dernières années à Villiers-sur-Morin. Elle meurt dans cette commune le , à l'âge de soixante-douze ans. Elle est inhumée au cimetière communal de Villiers-sur-Morin, aux côtés d'Albert Grenier.

Modèle et muse du milieu montmartrois Lili Grenier pose pour plusieurs artistes de son entourage, notamment Fernand Cormon, Edgar Degas, Henri de Toulouse-Lautrec, Louis Anquetin, Albert de Belleroche et Jules Desbois.

Dans ses souvenirs, le peintre François Gauzi évoque le milieu artistique et mondain montmartrois de la fin du , ainsi que l’attrait particulier exercé à cette époque par certains types de modèles, notamment les femmes rousses. Il présente Lili Grenier comme une figure remarquée dans ce contexte. Il écrit :

Modèle pour Henri de Toulouse-Lautrec Albert Grenier et Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) entretiennent une relation d’amitié étroite. À partir de l’été 1884, Toulouse-Lautrec séjourne chez Albert et Lili Grenier, au 19 bis, rue Fontaine, et fréquente leur cercle amical. Il partage un temps l’atelier d’Albert Grenier avant de s’installer rue Caulaincourt en 1885.

Selon le peintre François Gauzi, Lili Grenier se prête volontiers à la photographie mais pose rarement pour Toulouse-Lautrec, qui souhaite réaliser son portrait :

Si Lili Grenier semble avoir hésité à poser pour Toulouse-Lautrec, celui-ci parvient néanmoins à réaliser plusieurs portraits d'elle. Une lettre adressée à Lili en 1886 témoigne de la familiarité qu'il entretient avec elle : Cette proximité avec le couple se reflète dans plusieurs œuvres réalisées par Toulouse-Lautrec. Mme Lili Grenier (huile sur toile, 1888), représentant Lili en kimono, est conservée au Museum of Modern Art. Un autre portrait de Lili, exécuté au crayon et à la craie blanche sur papier gris-vert, aurait probablement été réalisé la même année dans l'atelier de la rue Caulaincourt. Le portrait d’Albert Grenier (huile sur toile, 1887), représentant ce dernier en chemise blanche et gilet noir, est conservé au Metropolitan Museum of Art. Modèle pour Louis Anquetin Louis Anquetin (1861-1932), figure majeure du cloisonnisme avec Émile Bernard, est proche d'Albert Grenier dans le milieu artistique montmartrois des années 1880, issu de l’atelier de Fernand Cormon. Il fréquente régulièrement le cercle formé autour d’Albert et de Lili Grenier, où se croisent également Toulouse-Lautrec et d'autres artistes.

Plusieurs œuvres attestent de cette proximité avec le couple, notamment Portrait de Lili Grenier (huile sur toile, 1889), et Gracieux profil de M’sieur Albert Grenier (pastel, 1889), aujourd’hui conservés dans des collections particulières.

Cette sociabilité artistique transparaît également dans L’Intérieur de chez Bruant : Le Mirliton (vers 1886–1887), une composition où Anquetin représente plusieurs figures emblématiques de Montmartre. On y reconnaît, aux côtés de Toulouse-Lautrec, Émile Bernard, La Goulue, François Gauzi, Paul Tampier, Albert Grenier, identifiable à son casque colonial et à sa barbichette. La femme au chapeau blanc et à la chevelure rousse, placée derrière La Goulue, pourrait être Lili Grenier. Longtemps considérée comme perdue, cette composition, dont certaines sources mettaient en doute l’existence ou l’achèvement, a réapparu en 2014 sur le marché de l’art lors d’une vente chez Sotheby's.

Modèle pour Albert de Belleroche

Au début des années 1890, Lili Grenier entretient une relation avec le peintre et lithographe britannique Albert Gustavus de Belleroche (1864-1944). Elle compte parmi ses principaux modèles et devient sa compagne pendant une quinzaine d'années.

Installé à Montmartre, où son atelier est situé à proximité de celui de Henri de Toulouse-Lautrec, Belleroche réalise de nombreux portraits, dessins, peintures et lithographies représentant Lili. Il se fait également photographier devant l'un de ses portraits. Lili occupe une place importante dans son œuvre parisienne et apparaît dans plusieurs dizaines de ses estampes, où elle est représentée aussi bien dans des scènes d'intimité que dans des études de nu ou des portraits.

Le catalogue raisonné de l'œuvre lithographique de Belleroche, publié en 2024 par George C. Kenney, recense 67 lithographies représentant Lili, dont quinze sont répertoriées sous l'appellation « Petite Lili » dans le carnet de travail (log book) de l'artiste. L'auteur du catalogue attribue également sept autres estampes à ce même modèle, avec réserve. Il relève que ces représentations de « Petite Lili » montrent une jeune femme d'une vingtaine d'années, tandis que les autres portraits de Lili, réalisés entre 1901 et 1908, présentent un modèle plus âgé.