Djemila (de l', « la belle » ; Ǧmila en berbère), anciennement Cuicul, est une cité antique située sur le territoire de la commune éponyme de Djemila, dans la wilaya de Sétif, en Algérie. Le site de Djemila abrite les vestiges de l'antique Cuicul, cité romaine, classée patrimoine mondial par l'Unesco.
Situation et topographie vignette|Localisation de Cuicul dans l'Afrique romaine.
Érigée à environ d’altitude, Cuicul occupe un site naturellement défensif, situé à un carrefour stratégique reliant les axes nord-sud (N/S) allant d’Igilgili à Lambèse et est-ouest (E/O) reliant Cirta à Sitifis. Installée sur une crête montagneuse ceinturée de ravins, la ville bénéficie d’une position difficilement accessible, ce qui renforçait considérablement ses capacités de défense, tout en permettant une surveillance efficace depuis les hauteurs environnantes.
Du fait de la configuration étroite de l’éperon rocheux sur lequel elle est bâtie, l’agglomération adopte un plan en pente, de forme approximativement triangulaire, d’environ de développement et couvrant près de . L’espace urbain s’organise en trois ensembles distincts : la partie septentrionale correspondant à la vieille cité, la zone méridionale dite nouvelle cité, ainsi qu’un secteur situé au sud-est identifié comme le quartier dit « chrétien ».
Ces dernières années ont vu la réalisation d'un musée, que l'on rejoint à partir des quartiers sud par une allée bordée d'arbres et de prairies, près de l'entrée du parc archéologique situé dans la partie la plus basse de la ville de Djemila.
Histoire Les historiens divergent sur la question de la fondation de la colonie romaine de Cuicul (actuelle Djemila), dont la date et le fondateur restent incertains. Malgré la richesse de la documentation épigraphique de l’Afrique romaine, les inscriptions de Cuicul ne livrent ni la titulature officielle complète de la colonie, ni le nom de son fondateur, ni la date précise de sa création, ce qui place l’historiographie face à plusieurs interprétations contradictoires. Les principales hypothèses attribuent la fondation soit à Nerva, soit à Trajan, positions défendues respectivement par des auteurs comme René Cagnat et Jean-Marie Lassère, ou encore par Stéphane Gsell et Jean Gascou. En s’appuyant également sur la mention de Cuicul comme colonie chez Claude Ptolémée, Dupuis situe l’existence de la ville comme colonie au plus tard à la fin du ou au début du . Dans cette perspective, la colonie aurait été fondée sur un terrain accidenté du nord de l’Algérie à la fin du , probablement en 96, dans le cadre d’une installation de vétérans sous Nerva. Le toponyme Cuicul dériverait d’un nom local d’origine berbère, non encore latinisé au moment de la fondation. Cette colonie constitue ainsi, avec Timgad, l’une des dernières colonies de déduction établies en Afrique romaine.
Sous les Antonins (96–192), Cuicul connaît une phase d’embellissement et de structuration monumentale, marquée par la construction d’un forum, d’un capitole, de plusieurs temples, d’une curie, d’un marché et d’un théâtre, qui organisent l’espace civique selon les standards urbains romains en Afrique. Cette monumentalisation traduit l’intégration progressive de la cité dans le modèle administratif et architectural impérial, soutenue par les élites locales. L’urbanisme s’articule autour du centre monumental, devenu le cœur politique, religieux et économique de la ville. Sous le règne de Commode, la construction de grands thermes accompagne une extension de l’habitat vers le sud, révélant une croissance démographique et une densification des fonctions urbaines. Cette dynamique se poursuit sous les Sévères, confirmant la prospérité durable de Cuicul à son apogée.
Sous la dynastie des Sévères (192–235), l’urbanisme de Cuicul poursuit son extension vers le sud du forum, avec l’aménagement de nouveaux quartiers structurés autour d’une vaste esplanade. Ce développement s’accompagne du tracé de nouvelles voies et d’une organisation plus régulière de l’espace urbain, traduisant une dynamique de croissance encore perceptible à cette époque. La ville prend alors progressivement l’aspect d’un centre résidentiel aisé, marqué par l’apparition de demeures luxueuses qui témoignent de l’enrichissement d’une partie de ses habitants. Toutefois, à partir du milieu du , cette prospérité connaît un ralentissement sensible. Une crise économique, liée notamment à des campagnes agricoles moins productives, perturbe les circuits commerciaux et freine l’élan d’expansion urbaine. Cette conjoncture défavorable entraîne un affaiblissement progressif de l’activité économique et une stagnation du développement de la cité.
À l’Antiquité tardive, Cuicul conserve une activité urbaine encore soutenue et reste un centre vivant malgré les transformations politiques et religieuses de l’Empire. Au , la diffusion et l’implantation du christianisme s’accompagnent d’un nouvel élan urbain, marqué par la création d’un quartier chrétien distinct. À l’extrémité méridionale de la ville sont édifiés un baptistère ainsi qu’une basilique, tandis qu’une basilique civile vient réaménager l’ancienne place d’époque sévérienne, illustrant la continuité de l’usage des espaces publics. Parallèlement, les résidences des élites locales connaissent un développement remarquable, atteignant parfois de vastes dimensions et intégrant des équipements sophistiqués tels que des thermes privés et de larges espaces de réception assimilables à des basiliques domestiques. Les demeures dites de la maison d’Europe ou de Castorius illustrent particulièrement ce mode de vie aristocratique, caractérisé par un confort élaboré et un goût prononcé pour la décoration. Elles ont notamment livré un riche ensemble de mosaïques qui témoignent du raffinement artistique et du statut social élevé de leurs propriétaires.
En 431, Cuicul passe sous le contrôle des Vandales, qui s’installent en Afrique du Nord et exercent des pressions sur les populations locales, notamment à l’encontre des communautés chrétiennes. Leur présence se prolonge jusqu’aux accords conclus en 442 avec Genséric, qui entraînent une réorganisation de leur domination et des conditions d’occupation de plusieurs cités africaines. Par la suite, lors de la reconquête byzantine, la ville est réintégrée dans le cadre administratif de l’Empire byzantin, ce qui permet un retour relatif de la stabilité et une reprise limitée de certaines activités urbaines. Toutefois, ce renouveau reste fragile et progressif, et Cuicul finit par décliner, avant de tomber dans l’oubli à la fin du , à mesure que se réduit son importance stratégique et urbaine.
C'est en 1909, après la construction d'une voie d'accès, que des fouilles méthodiques furent entreprises par le service des Monuments Historiques. de Cresolles, archéologue, a dirigé le dégagement des ruines jusqu'en 1941. Y. Allais, qui a résumé l'histoire de la ville, lui succéda en 1942Louis Lesci, Djemila, antique Cuicul, Pub. du Gouvernement Général d'Algérie, éd. Alger, 1953 jusqu'à sa retraite en 1956M. Le Glay, Jean Lassus, In memoriam. Yvonne Allais (1891-1981), Antiquités africaines, 1982,, 7-9.
Au vu de l'état de conservation des ruines, la ville a été classée au patrimoine mondial de l'humanité en 1982.
Vestiges archéologiques
Les édifices de Cuicul sont décrits dans l'ordre chronologique de leur édification, mais aussi de leur situation géographique en remontant le cardo, depuis la porte d'Igilgili au nord, jusqu'aux thermes, après avoir traversé la porte sud et la place Sévérienne.
La vieille cité Cardo maximus Le cardo maximus, qui se confond avec la route de Lambèse, présente une situation excentrée épousant le rebord occidental de l'éperon. À hauteur du forum, il croise le decumanus maximus. Le pavage est remarquablement conservé, mais quelques dalles brisées permettent de voir les canalisations d'eaux usées. Les piliers et colonnes bordant le cardo portaient à l'époque une toiture qui abritait les passants.
Dans la galerie ci-dessous, les vues successives remontent le cardo du nord au sud :
Forum Le forum était la place publique où les citoyens se réunissaient pour marchander et traiter des affaires de la cité. Situé à la croisée du cardo et du decumanus, le forum a une superficie de . Il a conservé son dallage régulier. Il était autrefois entouré de portiques et de statues sur leur piédestal, dont il ne reste aujourd'hui que les colonnades qui le délimitent au sud. Au centre du forum se trouve un vaste autel monumental de la seconde moitié du orné de bas-reliefs.
À Cuicul, le forum a été conçu comme un complexe architectural regroupant un ensemble de bâtiments publics administratifs et religieux : au nord, le Capitole et le marché ; au sud, le temple de Venus Genetrix ; à l'ouest, la basilique judiciaire et la prison ; à l'est, la Curie.
Curie La Curie est située au nord-est du forum, à proximité du Capitole. Tout comme la basilique civile, c'est aujourd'hui un vaste quadrilatère nu, bordé de blocs de taille. Dans l'Antiquité, la Curie était revêtue de placage d'onyx et son sol était pavé de marbre rouge.
Capitole Le Capitole est consacré aux cultes de Jupiter, Junon et Minerve. Situé au nord-est du forum, c'est le centre religieux et politique de Cuicul. Il est de forme carrée et constitué de six pièces. L'autel des sacrifices subsiste en avant de l'escalier d'accès au sanctuaire : ses énormes colonnes de de haut se sont écroulées sur le forum.
Marché de Cosinius Le macellum est l'un des monuments les plus évocateurs de la ville. Une plaque commémorative nous apprend que le marché fut offert à la ville par un riche citoyen du nom de Lucius Cosinius Primus.
C'est une halle rectangulaire de 28 × de côté, attenante au Capitole. On y accède par une porte qui donne sur une cour à ciel ouvert entourée d'un portique dont seules les colonnes en marbre ont survécu. Au centre, vestiges d'une fontaine hexagonale sculptée sur laquelle on peut lire deux inscriptions dédicatoires à Mercure, dieu du commerce. Sous le portique, on recense 17 boutiques dont l'accès est barré par un comptoir en pierre. Entre les colonnes, du côté sud, une tablette de pierre ornée de sculptures, qui comporte trois cavités rectangulaires de tailles différentes, servait à la mesure du grain et des liquides.
Basilique judiciaire La basilique judiciaire occupe la partie ouest du forum sur une superficie de . Elle fut érigée en 169 sous le règne de l'empereur Lucius Verus. Elle servait de palais de justice et de bourse de commerce.
Temple de Venus Genetrix Ce sanctuaire est dédié à Vénus, déesse de l'amour et la beauté. César introduisit Vénus Génitrice, déesse de la maternité et du foyer. Le temple a conservé ses colonnes de granite.
Habitations Des vestiges tels que des mosaïques, des colonnades, des piscines et fontaines témoignent de la richesse de certaines demeures qui possédaient salles de réception et latrines privées. La maison d'Europe, la maison de l'Âne vainqueur, la maison de Castorius en sont les exemples les plus remarquables.
La ville nouvelle La nouvelle cité s'est développée au-delà des remparts sud détruits, au voisinage du théâtre et des grands thermes qui datent d'une époque antérieure. Elle possède tous les attributs d'une ville romaine.
Place des Sévères Au centre géographique de Cuicul, le nouveau forum (ou place des Sévères) sépare les anciens quartiers des nouveaux. C'est une vaste esplanade en pente de , aménagée à la fin du et au début du , dominée à l'ouest par l'arc de Caracalla et à l'est par le temple Septimien.
La place des Sévères est le point de départ de cinq rues. Les deux rues situées au nord traversent la vieille ville, la troisième rue passe sous l'arc de Caracalla, rejoint la route de Sétif et la quatrième mène au théâtre. La cinquième rue prolonge le cardo, traverse la place et conduit vers les thermes et le quartier chrétien.