Le vaudou louisianais, également appelé vaudou de La Nouvelle-Orléans, est une religion de la diaspora africaine qui a existé en Louisiane et dans la vallée du Mississippi entre le et le début du . Elle est née d'un processus de syncrétisme entre les religions traditionnelles d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, le vaudou haïtien et le catholicisme. Aucune autorité centrale ne la dirigeait : elle s'organisait en groupes autonomes.
À partir du début du , des Africains de l'Ouest et du Centre réduits en esclavage, en majorité Bambara et Bakongo, sont déportés vers la colonie française de Louisiane. Leurs religions traditionnelles s'y mêlent entre elles et avec les croyances catholiques des Français, un processus qui se poursuit lorsque la Louisiane passe sous contrôle espagnol puis lors de son rachat par les États-Unis en 1803. Au début du , de nombreux migrants fuyant la révolution haïtienne arrivent en Louisiane avec le vaudou haïtien, qui contribue à la formation du vaudou louisianais. Pratiqué surtout par des personnes noires, mais avec une participation blanche minoritaire, le vaudou remonte le Mississippi jusqu'au Missouri. Bien que la religion n'ait jamais été interdite, sa pratique est encadrée par des lois réglementant les moments et les lieux de rassemblement des Noirs.
L'hostilité croissante des autorités, au milieu du , entraîne arrestations et poursuites, tandis qu'une attention médiatique accrue se porte sur des praticiennes en vue comme Marie Laveau. Le vaudou s'éteint au début du , même si certaines de ses pratiques survivent sous la forme du hoodoo.
Définitions et terminologie Le vaudou louisianais est qualifié de religion, et plus précisément de religion de la diaspora africaine, de religion afro-américaine et de religion créole. L'universitaire Ina Fandrich le décrit comme la « religion contre-culturelle afro-créole du sud de la Louisiane ».
La documentation historique sur le vaudou est fragmentaire, une grande partie des informations étant perdue et irrécupérable. Il s'agissait largement d'une tradition orale, ses adeptes étant souvent illettrés ou peu enclins à coucher leurs pratiques par écrit. La religion n'avait ni credo formel, ni texte sacré, ni structure ou hiérarchie unifiée. Ses praticiens l'adaptaient à leurs besoins, la mêlant souvent à d'autres traditions. Nombre d'entre eux pratiquaient aussi le catholicisme et en intégraient des éléments, tandis que l'Église catholique a largement ignoré le vaudou tout au long des . Marie Laveau, par exemple, assistait régulièrement à la messe et était proche du frère Antonio de Sedella, avec qui elle soignait les malades.
Étymologie Le terme vaudou dérive en dernière instance de vodu, un mot signifiant « esprit » ou « divinité » dans les langues fon et éwé d'Afrique de l'Ouest. Plusieurs graphies ont coexisté au fil du temps, notamment Voudou et Vaudou. Dans l'érudition moderne, la graphie anglaise Voodoo sert parfois à distinguer la pratique louisianaise du Vodou haïtien.
Un terme apparenté est le hoodoo, peut-être quasi synonyme de vaudou à l'origine. L'historien Jeffrey Anderson note que la distinction entre les deux mots est floue et dépend beaucoup de qui les définit. Au , un consensus savant tend à employer les deux termes pour décrire deux phénomènes distincts : le hoodoo désigne l'usage de charmes et de sorts, à visée de guérison ou de nuisance, sans référence nécessaire à des divinités, tandis que le vaudou renvoie à la religion proprement dite, dotée d'un sacerdoce et d'un culte organisé.
Croyances
Divinités Bien qu'il présentât sa propre hiérarchie spirituelle, le vaudou louisianais n'avait pas de théologie formelle. De nombreux praticiens ne voyaient pas de conflit intrinsèque entre leur religion et le catholicisme dominant le long du Mississippi, et pratiquaient donc les deux. Il n'existe toutefois aucune preuve claire de l'intégration du Dieu chrétien au panthéon vaudou ; Anderson suggère que les vaudouisants considéraient le culte de Dieu comme relevant plutôt de l'église chrétienne.
Les noms des divinités du vaudou louisianais ont été consignés dans diverses sources du ; elles semblent dériver surtout d'esprits vénérés autour du golfe du Bénin. L'une des plus importantes était Blanc Dani, également appelé Daniel Blanc ou Monsieur Danny, probablement issu de Dan, divinité honorée par les Fon et les Éwé autour de Ouidah, dans l'actuel Bénin. En Afrique de l'Ouest, Dan est associé à la couleur blanche, ce qui pourrait expliquer que Blanc Dani ait parfois été perçu comme un homme blanc. L'importance des serpents dans le vaudou louisianais pourrait renvoyer à cette figure, Dan étant souvent associé aux serpents en Afrique de l'Ouest comme dans sa forme haïtienne, Damballa.
Il est possible que Blanc Dani ait été assimilé à une autre divinité, le Grand Zombi, dont le nom signifiait « grand dieu » ou « grand esprit », le terme zombi dérivant du mot kikongo nzambi (dieu). Une autre divinité de premier plan était Papa Lébat, aussi nommé Liba, LaBas ou Laba Limba, considéré comme un filou et un gardien des seuils ; son nom vient de la divinité yoruba Legba, et Fandrich y voit la seule de ces figures néo-orléanaises d'origine yoruba sans équivoque. D'autres figures sont attestées, comme Monsieur Assonquer, associé à la bonne fortune, Monsieur Agoussou ou Vert Agoussou, lié à l'amour, Vériquité, esprit de la maladie, Monsieur d'Embarras, lié à la mort, ou encore l'enfant-dieu Charlo.
Ancêtres et saints Les esprits des morts jouaient un rôle de premier plan dans le vaudou louisianais du . Cette importance doit peut-être quelque chose au fait que la population afro-américaine de La Nouvelle-Orléans descendait largement de Bakongo réduits en esclavage, dont la religion traditionnelle accordait une grande place à ces entités. La terre des cimetières revêtait à ce titre une signification particulière, parallèle aux religions d'Afrique centrale.
À mesure que les Africains adoptaient le catholicisme, diverses divinités ouest-africaines furent associées à des saints catholiques : Papa Lébat à saint Pierre, Maman You à la Vierge Marie. Ces rapprochements reposaient sur des similitudes, Papa Lébat ouvrant la voie aux fidèles comme saint Pierre est traditionnellement représenté tenant des clés. Des entretiens menés dans les années 1930 et 1940 suggèrent que, dans les trois dernières décennies du , le vaudou consistait surtout en supplications adressées aux saints, saint Antoine de Padoue figurant parmi les plus populaires, lui qui est aussi le saint patron des Bakongo.
Morale, éthique et rôles de genre Le vaudou louisianais était dominé par les femmes, le rôle éminent de ses prêtresses ayant conduit plusieurs commentateurs à le qualifier de matriarcal. La théoricienne féministe Tara Green a forgé l'expression de « féminisme vaudou » pour décrire les cas où des femmes afro-américaines mobilisaient à la fois le vaudou et la magie populaire pour résister à l'oppression raciale et de genre. Selon Fandrich, le vaudou offrait aux femmes la possibilité de vénérer des divinités féminines et d'observer des modèles de direction féminine qu'aucune autre religion de la Louisiane d'alors ne proposait. Michelle Gordon estime que la domination du vaudou par des femmes de couleur libres au représentait une menace directe pour les fondements idéologiques de la « suprématie blanche et du patriarcat ».
Pratiques La connaissance actuelle des cérémonies vaudou est limitée, aucun compte rendu systématique des rituels à petite échelle n'ayant survécu, et les descriptions les mieux documentées concernent surtout La Nouvelle-Orléans. Les rituels se tenaient tantôt dans des maisons privées, parfois dans une pièce réservée à cet effet, tantôt en plein air, comme à Congo Square ou au bayou Saint-Jean.
Initiation et direction Le vaudou était une religion initiatique, et plusieurs récits de cérémonies d'initiation subsistent, dont l'importance rappelle fortement les pratiques d'Afrique subsaharienne. Des frais étaient souvent demandés pour l'initiation, usage courant dans les traditions africaines et de la diaspora africaine. Pour ses meneurs, la tradition offrait à la fois une religion et un métier. Certains atteignaient une réussite économique notable : Marie Laveau était assez aisée pour devenir elle-même propriétaire d'esclaves.
Autels, offrandes et sacrifices Lorsqu'une pièce était réservée aux cérémonies, elle contenait parfois un autel garni de coupes de pierres et d'images de saints catholiques. Les descriptions des autels que Marie Laveau dressait chez elle rappellent ceux du vaudou haïtien. Le sacrifice était un élément récurrent du vaudou louisianais historique, comme il l'est encore dans le vaudou haïtien. S'il existe peu de preuves de sacrifices humains, des rumeurs persistantes prétendaient que des enfants blancs étaient enlevés et tués lors de certains rites. Des bougies figuraient dans les rituels, sans doute sous l'influence du catholicisme et du vaudou haïtien. De nombreux rites historiques faisaient intervenir un serpent : Fandrich décrit l'usage d'un serpent vivant, probablement représentant le Grand Zombi, comme la « marque de fabrique » du vaudou néo-orléanais.
Gris-gris et guérison Les charmes, conçus pour nuire ou pour aider, étaient appelés gris-gris, un terme issu d'Afrique de l'Ouest. Dans la vallée du Mississippi, les références aux gris-gris remontent aux années 1750. Certains gris-gris contenaient des parties d'animaux : l'un d'eux, fabriqué en 1773 et censé tuer, était composé du fiel et du cœur d'un alligator. Un charme de protection courant consistait en un matériau enveloppé de flanelle rouge et porté autour du cou. La poudre de brique rouge, couleur associée au monde des esprits dans une grande partie de l'Afrique, était également caractéristique des pratiques rituelles du bas Mississippi.
Blake Touchstone estime que les gris-gris nuisibles agissaient soit par la force de la suggestion, soit parce qu'ils contenaient des poisons. Parmi les malédictions vaudou figuraient le dépôt d'un objet dans l'oreiller de la victime ou d'un cercueil portant son nom sur le pas de sa porte. Malgré son nom, la poupée vaudou a peu à voir avec le vaudou louisianais ou haïtien et dérive de la tradition européenne des poupées d'envoûtement ; son association erronée à des traditions africaines tient peut-être à une mécompréhension des nkisi nkondi de la religion bakongo.
Fêtes communautaires Deux dates semblent avoir compté : la Toussaint ( novembre) et la veille de la Saint-Jean (23 ou 24 juin). À la fin du , de grandes célébrations de la veille de la Saint-Jean se tenaient sur les rives du lac Pontchartrain, devenues une fête marquée par des festins et associée à l'eau. Sa finalité reste incertaine, mais elle pouvait en partie célébrer le printemps, et son rapport au lac renvoie peut-être aux rituels liés à l'eau que l'on trouve en Afrique de l'Ouest comme en Haïti.
Histoire
Louisiane française et espagnole De nombreuses légendes entourent les origines du vaudou louisianais. Les colons français arrivent en Louisiane dans les années 1660, et en 1682 la France revendique toutes les terres drainées par le Mississippi. En 1719, les premiers Africains réduits en esclavage, environ 450 personnes embarquées à Ouidah, sont amenés dans la colonie. Les religions des esclaves ouest-africains se combinent au catholicisme populaire des colons français et espagnols pour donner naissance au vaudou. Des pratiques religieuses africaines sont attestées dès les années 1730, lorsque Antoine-Simon Le Page du Pratz décrit l'usage des gris-gris. En 1763, l'Empire espagnol prend le contrôle de la colonie jusqu'en 1803 ; sous la domination espagnole émerge une classe de gens de couleur libres, dont sera issue une grande partie des meneurs du vaudou.