Les mosquées de Djerba, majoritairement historiques et fortement marquées par la tradition ibadite, répondent aux menaces maritimes et aux besoins communautaires qui ont façonné l’île au fil des siècles. Elles forment un ensemble dense et unique, reconnaissable par une architecture vernaculaire blanchie à la chaux, et par une fonction polyvalente mêlant culte, enseignement et surveillance du littoral.

Histoire L’implantation de l’islam en Ifriqiya s’opère à la suite d’une série de campagnes militaires initiées en 647, L’île de Djerba est intégrée au territoire de l’État islamique à partir de 667, lorsque Ruwayfi‘ ibn Thābit al‑Ansārī en prend le contrôle durant le califat de Othmân ibn Affân.

Comme dans l’ensemble de l’Occident musulman, les premiers édifices religieux ne laissent aucune trace matérielle en Ifriqiya. À Djerba aussi, aucun lieu de culte des premiers siècles de l’islam n’est mentionné dans les sources, les oratoires primitifs disparaissant ou se transformant au fil des reconstructions ultérieures.

À partir du VIIIᵉ siècle, Djerba devient un lieu de repli pour les communautés ibadites, qui cherchent à échapper aux persécutions en Ifriqiya et en Orient. L’île, en marge des grands centres politiques, leur offre un espace propice à une organisation religieuse autonome. Un témoignage supplémentaire de cette présence apparaît avec l’une des plus anciennes mosquées encore visibles sur l’île, Jāmiʿ al‑Tajdīt. Dans son Muʾnis al‑Aḥibba, Muḥammad Abū Rās (m. 1807) indique que cet édifice, autrefois appelé al‑jāmiʿ al‑jadīd, est construit au IXᵉ siècle sur ordre du prince de Tāhert et réalisé par son gouverneur à Djerba. Si cette datation se confirme, la mosquée s’inscrit alors dans les premières décennies du pouvoir rustamide.

Entre les et siècles, la communauté ibadite djerbienne connaît un schisme interne entre deux courants : les Wahbites, majoritaires, et les Mestawa, minoritaires. Cette divergence doctrinale et politique entraîne la duplication de plusieurs mosquées dans les mêmes villages, chaque faction construisant ses propres lieux de culte. Ce phénomène contribue à la densité exceptionnelle du maillage religieux de l’île.

Du au siècle, Djerba est confrontée à une succession de conflits : incursions hilaliennes, rivalités entre dynasties maghrébines, attaques espagnoles et affrontements entre Ottomans et puissances chrétiennes. Dans ce contexte d’insécurité, de nombreuses mosquées sont conçues ou transformées en édifices semi-fortifiés : murs aveugles, tours de guet, citernes intégrées et espaces de refuge deviennent des éléments caractéristiques. Ces mosquées-refuges témoignent de l’adaptation de l’architecture religieuse aux contraintes militaires.

L’arrivée des Ottomans en 1574 introduit à Djerba deux rites sunnites : le malikisme, déjà dominant en Ifriqiya continentale, et le hanafisme, rite officiel de l’Empire ottoman. Le malikisme s’implante surtout dans les centres urbains comme Houmt Souk, où apparaissent des mosquées plus monumentales, influencées par l’architecture hafside et ottomane. Le hanafisme, quant à lui, est représenté par des mosquées liées aux garnisons et aux fonctionnaires ottomans. Cette pluralité rituelle transforme le paysage religieux de l’île, où l’ibadisme demeure dominant dans les zones rurales tandis que les rites sunnites se concentrent dans les espaces urbains.

Aujourd’hui, l’île compte plus de trois cents mosquées recensées, dont une grande partie appartient au patrimoine ibadite. Leur diversité architecturale et fonctionnelle fait de Djerba un ensemble religieux unique dans le monde islamique, inscrit dans une longue histoire de coexistence rituelle, d’adaptation défensive et d’organisation communautaire.

La tradition ibadite dans l’édification des mosquées Dans la tradition musulmane, toute portion de terre peut servir de lieu de prière, mais la mosquée, conçue et aménagée pour cet usage, demeure l’espace privilégié pour accomplir le culte. Les juristes ibadites, comme leurs homologues sunnites, encouragent la construction de mosquées et affirment que toute ville fondée selon les principes de l’islam doit en posséder une . Ils rappellent les mérites spirituels de ceux qui bâtissent ou financent ces édifices, tout en soulignant que la valeur de l’acte ne dépend ni de la taille ni du faste de la construction. Dans cette perspective, les savants ibadites rejettent toute forme d’ostentation : ils estiment qu’une mosquée ne doit pas être édifiée pour se mettre en valeur et que son architecture doit rester sobre afin de ne pas distraire les fidèles. Les constructions monumentales ou richement décorées ne sont donc pas recommandées. Enfin, les juristes précisent qu’un bâtiment érigé sur une terre usurpée ne peut être considéré comme une véritable mosquée, l’injustice de son fondement annulant la légitimité de son usage cultuel.

Les sources juridiques recommandent que des chemins d’accès soient prévus pour conduire à la mosquée et soulignent l’importance de la proximité d’une source d’eau, naturelle ou artificielle, condition indispensable à la purification rituelle préalable à la prière. Les juristes ibadites se montrent particulièrement stricts concernant la pureté du corps et des vêtements, qu’ils considèrent comme une condition essentielle à la validité de l’acte cultuel. En raison du caractère sacré de la mosquée, les savants musulmans exigent que son financement, son ameublement et son entretien proviennent de ressources licites. Le fiqh ibadite identifie trois sources légitimes pour financer la construction : les biens constitués en waqf par des donateurs au profit de la mosquée, le trésor public des musulmans bayt al‑mâl, et la participation volontaire des habitants, y compris des non‑musulmans. Les fonds collectés servent en priorité à l’édification et à la consolidation des éléments architecturaux du sanctuaire et de ses espaces de prière, ainsi qu’à l’achat des matériaux nécessaires — bois, pierre, eau, terre, troncs de palmier, entre autres. Ils peuvent également financer la construction de contreforts, de pilastres, du mur d’enceinte, du minaret ou encore la couverture partielle de la cour ou du portique, ainsi que la rémunération et la subsistance des artisans et ouvriers. Lors de la fondation du sanctuaire, les savants ibadites insistent sur la nécessité d’exprimer explicitement l’intention al‑niyya de construire une mosquée afin que l’édifice acquière son statut sacré. Ils accordent également une grande importance à l’accord général des habitants de la ville ou du village avant d’entreprendre la construction. Si les polythéistes ne doivent pas participer physiquement au chantier, leur contribution financière ou matérielle demeure toutefois permise.

Répartition géographique des mosquées Elle présente une organisation nette entre trois grands ensembles. Les mosquées de la campagne constituent près des trois quarts du total insulaire. Parmi elles, un tiers correspond aux mosquées de quartiers ḥūma, implantées en bordure des zones d’habitation et souvent adossées aux propriétés familiales ḥūsh. La moitié des mosquées rurales se situe dans les oasis, à distance des secteurs résidentiels, tandis qu’un cinquième occupe ou jouxte les cimetières, qu’ils soient encore utilisés ou abandonnés, ce qui entraîne fréquemment la désaffection du monument lui‑même. Les mosquées des zones urbaines, concentrées dans les principaux centres comme Houmt Souk, Midoun ou El May, représentent une proportion bien plus faible que celles de la campagne, mais leur densité y est élevée en raison de l’exiguïté des espaces urbanisés. Enfin, les mosquées du littoral — appelées localement jawāmiʿ ech‑chatt, « mosquées des plages » — ponctuent la bande côtière qui a toujours constitué à la fois l’ouverture de l’île vers le continent et son rempart maritime. Leur nombre demeure limité à l’échelle de l’ensemble insulaire, mais important au regard de l’étendue du rivage ; la plupart sont édifiées comme postes avancés de surveillance destinés à signaler les incursions venues de la mer.

Caractéristiques architecturales Apparence exterieure Mosquées creusées Elle semblent précéder les édifices construits en surface et témoignent de l’introduction, au Moyen Âge, de l’architecture troglodyte par des tribus berbères migrantes, qui ont développé ce type de construction partout où la nature du sol le permettait, notamment à Matmata ou Chenini. À Djerba, ces sanctuaires souterrains ne relèvent ni d’une spécificité régionale ni d’une appartenance confessionnelle : on les rencontre dans toutes les zones de l’île et ils sont utilisés aussi bien par les communautés ibadites que malékites. Leur apparition paraît liée à des contextes sécuritaires difficiles, l’architecture creusée offrant alors un refuge discret ; dès que s’installe une certaine stabilité politique, ce mode de construction tend toutefois à être perçu comme un signe de retard ou de marginalité. Le nombre de mosquées troglodytes encore visibles reste très faible par rapport à l’ensemble des sanctuaires recensés, et il convient de souligner qu’elles ont été conçues dès l’origine comme des lieux de culte, sans jamais se substituer à des édifices antérieurs.

Mosquées apparentes  Se présentent sous la forme d’ensembles pavillonnaires organisés autour d’un espace ouvert, la raḥba, qui joue le rôle du ṣaḥn dans la mosquée classique. La salle de prière, appelée al‑masjid, constitue l’unité centrale de ce dispositif, auquel s’ajoutent un portique, une salle d’ablutions et diverses annexes fonctionnelles, l’ensemble étant délimité par un muret de clôture setra qui structure et protège l’espace sacré. Toits Se présentent le plus souvent sous forme de coupoles ou de voûtes, un mode de couverture particulièrement répandu dans les sanctuaires ruraux de petites dimensions, ainsi que dans quelques grandes mosquées dont l’architecture s’inspire du style religieux ottoman, comme Jemaa Ettrok. La prédominance de ces volumes saillants constitue une caractéristique ancienne de l’architecture musulmane et se diffuse largement dans les régions ibadites, notamment dans le Sud‑Est du Maghreb. Toutefois, dans certains édifices, le relief du toit est volontairement aplati, choix généralement motivé par des considérations structurelles ou par des impératifs défensifs liés au contexte local.

Salle de prière principale