Le New-England Primer est le premier manuel scolaire de lecture conçu pour les colonies américaines. Publié pour la première fois à Boston entre 1687 et 1690 par l'imprimeur Benjamin Harris, il devient le manuel scolaire le plus utilisé des et en Amérique du Nord, puis sert de base à l'enseignement scolaire jusqu'aux années 1790. Il procède de l'ouvrage , publié par Harris en Angleterre en 1679. Ce livret de poche, long d'une quatre-vingtaine de pages, réunit des maximes religieuses, des illustrations en gravure sur bois, des tableaux alphabétiques, des acrostiches, des catéchismes et des leçons morales, dans le cadre de la tradition calviniste puritaine.

Surnommé , le manuel dépasse rapidement le cadre de la Nouvelle-Angleterre pour gagner l'ensemble de l'Amérique coloniale, puis certaines régions de Grande-Bretagne. Entre six et huit millions d'exemplaires sont vendus avant 1830, pour quelque éditions distinctes recensées jusqu'à cette date. À partir de 1790, il cède peu à peu la place aux ouvrages pédagogiques de Noah Webster, en particulier le .

Contexte historique et éducatif À partir de 1630, des groupes de puritains s'installent dans la région de la baie du Massachusetts avec l'objectif explicite de fonder une société conforme aux principes bibliques issus de la Réforme anglaise. La doctrine du sacerdoce universel des croyants, centrale dans la théologie réformée, conduit les puritains à exiger l'alphabétisation de l'ensemble de la population, afin que chacun puisse lire et interpréter les Écritures chrétiennes.

Dès 1642, le Massachusetts adopte une loi qui impose l'instruction à la lecture à tous les enfants, domestiques et apprentis. En 1647, le Parlement général du Massachusetts promulgue la loi dite , dont le préambule précise que l'ignorance demeure l'outil principal de Satan pour éloigner les hommes de la connaissance des Écritures. Cette loi oblige chaque bourg de plus de cinquante familles à engager un maître d'école, tandis que les bourgs de plus de cent familles doivent créer une école de grammaire latine pour préparer les jeunes hommes à entrer à Harvard. Ce cadre législatif exceptionnel, sans équivalent en Amérique à cette époque, prépare l'accueil d'un manuel scolaire standardisé, abordable, portatif et conforme à la vision du monde dominante.

Au , les seuls outils pédagogiques disponibles dans la plupart des écoles coloniales sont la corne à lire et la Bible, importée d'Angleterre. Ces ressources ne suffisent pas aux ambitions éducatives des colonies. La Nouvelle-Angleterre attend donc un manuel spécialement conçu pour les conditions locales, rôle que le New-England Primer remplit.

Historique de publication

vignette|gauche|Une des pages du Publick Occurrences Both Forreign and Domestick, premier journal multi-pages des colonies américaines, publié par Benjamin Harris le 25 septembre 1690 à Boston, quelques mois après le New-England Primer.

Benjamin Harris est un imprimeur, éditeur et journaliste britannique, fervent anabaptiste et whig, connu pour ses pamphlets virulents contre le catholicisme publiés à Londres. En 1679, il publie à Londres le (Le précepteur protestant), un ouvrage destiné à enseigner l'orthographe et la lecture aux enfants tout en les formant à la foi protestante, notamment contre les du papisme. À la suite du complot papiste révélé par Titus Oates en 1678, Harris est condamné à des amendes et emprisonné à plusieurs reprises en raison de ses publications jugées séditieuses.

En 1686, Harris quitte l'Angleterre pour Boston afin d'échapper à la brève ascendance catholique sous . Il y ouvre une librairie et un café populaire — le , situé à l'intersection des rues Washington et Court — où il imprime et vend des livres. C'est dans ce contexte qu'il publie, avant 1690, le New-England Primer, qu'il adapte de son en atténuant fortement la virulence politique de l'original pour en faire un véritable manuel scolaire. Il publie également, le , le Publick Occurrences Both Forreign and Domestick, premier journal multi-pages des colonies britanniques d'Amérique, aussitôt supprimé par les autorités coloniales après un seul numéro.

Aucun exemplaire de la première édition (1687-1690) ni de la deuxième édition (1691) ne survit. Ces éditions ne sont connues que par une publicité pour la deuxième édition de Harris, parue en 1691 dans le News from the Stars de Henry Newman, publié à Boston, et qui permet de supposer l'existence d'une édition antérieure. L'exemplaire le plus ancien connu à ce jour est l'édition de 1727, publiée à Boston par S. Kneeland et T. Green sous le titre , conservée à la Bibliothèque publique de New York. En 1995, la Société américaine des antiquaires acquiert l'un des deux exemplaires les plus anciens connus, daté de 1727 lui aussi, dans un état très dégradé qui témoigne de l'usage intensif qu'en faisaient les enfants de l'époque.

Selon le bibliographe Charles F. Heartman, dont le check-list de 1934 répertorie les éditions publiées entre 1727 et 1830, plusieurs milliers d'exemplaires du Primer ont sans doute été imprimés avant 1727, mais aucun n'a survécu. Harris retourne à Londres en 1695, où il continue à publier des ouvrages jusqu'à sa mort, notamment une dernière édition du en 1716.

Contenu et structure

Principes pédagogiques et alphabet rimé

vignette|droite|Page intérieure d'un fac-similé du New-England Primer de 1690, montrant les distiques illustrés en gravure sur bois associés aux lettres de l'alphabet.

Le New-England Primer s'organise pour offrir une progression pédagogique cohérente, de l'initiation à l'alphabet jusqu'à des textes plus complexes destinés à la mémorisation. Il reprend des principes pédagogiques illustrés de Jan Amos Comenius, notamment de l' (1658), premier manuel illustré pour enfants diffusé à grande échelle, qui associe des images à des textes pour enseigner le vocabulaire et les notions fondamentales. Harris inscrit cette tradition dans un contenu à forte teneur religieuse, avec des gravures sur bois grossières, afin d'enseigner la lecture tout en favorisant la mémorisation par cœur de la doctrine calviniste.

L'apprentissage débute par les lettres de l'alphabet, les voyelles et les consonnes, puis les syllabes simples (de deux à six lettres), avant de passer à des phrases entières destinées à la mémorisation. Les thèmes du péché, de la mort, du châtiment, du salut et du respect de l'autorité traversent l'ensemble de l'ouvrage, sous forme de distiques rimés, de poèmes, de prières et de citations bibliques. Le distique associé à la lettre en donne un bon exemple : ().

L'élément le plus caractéristique du Primer est la série de distiques rimés qui associent chaque lettre de l'alphabet à une leçon religieuse ou morale, avec une illustration en gravure sur bois. Le distique pour la lettre ne change jamais d'une édition à l'autre : (), affirmation centrale du dogme du péché originel dans la théologie puritaine. Ces distiques forment la matrice par laquelle les enfants apprennent en même temps l'alphabet et les fondements de la foi réformée.

Contenu catéchétique et moral

vignette|droite|Gravure représentant le martyre de John Rogers, brûlé au bûcher à Smithfield en 1555. Cette illustration accompagnait le récit de son supplice dans plusieurs éditions du New-England Primer.

Le New-England Primer comporte, selon les éditions, une ou deux sections catéchétiques distinctes. Certaines versions contiennent la confession de foi de Westminster abrégée (1647), adoptée par les presbytériens, les congrégationalistes et les baptistes ; d'autres incluent le catéchisme de John Cotton, connu sous le titre (1656) ; certaines versions réunissent les deux. Ces textes transmettent les réponses aux grandes questions théologiques : , , ou encore .

Les diverses adaptations du manuel incluent aussi le Notre Père, le symbole des Apôtres, les dix commandements, plusieurs prières et hymnes, parmi lesquels la célèbre prière du soir pour enfants (), intégrée dans certaines éditions dès 1749. Certaines éditions contiennent aussi le récit du martyre de John Rogers, premier protestant brûlé au bûcher sous Marie I d'Angleterre en 1554, accompagné d'une gravure qui montre son supplice tandis que sa femme et ses enfants assistent à la scène. Le manuel comprend également une section syllabaire qui conduit l'élève de la lecture des syllabes de deux lettres à celles de six lettres, puis vers une lecture autonome.

Diffusion et éditions

Entre 1680 et 1830, le New-England Primer connaît une diffusion sans précédent pour un ouvrage scolaire en Amérique du Nord. On estime que six à sept millions d'exemplaires sont imprimés au cours de cette période, dont environ au cours du seul . Le nombre d'éditions recensées par les bibliographes atteint environ avant 1830. Malgré cette diffusion massive, moins de exemplaires ont survécu jusqu'à nos jours, ce qui témoigne de l'usage intensif et prolongé que les enfants faisaient de ces manuels, véritables selon l'expression des bibliographes de l'époque.

Le Primer est décrit par le bibliographe Charles F. Heartman comme une , présente comme la marchandise la plus courante après la Bible. Il circule bien au-delà de la Nouvelle-Angleterre, dans l'ensemble des colonies américaines et jusqu'en Grande-Bretagne. La diversité de ses imprimeurs — qui, en l'absence de droit d'auteur, reproduisent et adaptent librement le texte selon les besoins locaux — contribue à cette diffusion exceptionnelle.

Éditions notables

Année Lieu d'impression Imprimeur/Éditeur Particularités notables vers 1690 Boston Benjamin Harris Première édition connue (aucun exemplaire conservé) 1691 Boston Benjamin Harris Deuxième édition (connue par une publicité, aucun exemplaire conservé) 1727 Boston S. Kneeland & T. Green Exemplaire le plus ancien conservé (Bibliothèque publique de New York) 1749 Boston Divers Incorporation de la prière 1777 Boston Divers Portrait gravé de John Hancock en tant que président du Congrès continental en remplacement de l'image du roi George III ; édition la plus courante aujourd'hui vers 1781-1790 Boston Edward Draper (pour Benjamin Larkin) Édition rare contenant un portrait gravé de George Washington, attribué à Paul Revere 1781 Diverses régions Divers Indian Primer : adaptation bilingue en langues mohawk et anglaise 1790 Diverses régions Divers Édition où la littératie est présentée comme voie vers la sécurité financière, non plus exclusivement comme voie vers le salut éternel 1819 Diverses régions Divers Distique de la lettre K remplacé par : (valorisation du jeu) 1843 Boston Cramer & Spear, puis autres Dernières grandes éditions commerciales

Évolution du contenu

Le contenu du New-England Primer varie fortement d'une édition à l'autre pour refléter les transformations politiques et idéologiques de l'Amérique coloniale puis post-révolutionnaire, tout en conservant ses éléments centraux, à savoir l'alphabet illustré et le catéchisme. Avant l'indépendance américaine, le distique associé à la lettre se lit : (). Après l'indépendance, ce distique devient : (), puis, dans les éditions ultérieures : (). La modification politique la plus visible survient en 1776, lorsque l'image du roi George III reçoit simplement le nom de John Hancock.

Le Grand réveil, mouvement de renouveau religieux qui traverse les colonies américaines dans les années 1720, 1730 et 1740, imprime aussi des changements notables au contenu du Primer. Sous son influence, l'accent mis sur la colère divine et la punition recule au profit de l'amour de Dieu et de la grâce. Cela se traduit notamment par le remplacement du distique de la lettre — () — par : (). Des prières et des hymnes supplémentaires apparaissent dans certaines éditions, parmi lesquels le () de l'hymnographe anglais Isaac Watts.