Un regroupement d'entreprises (ou « roll-up » ou « rollup » dans le jargon financier anglophone) est un processus capitalistique utilisé par les investisseurs (généralement des sociétés de capital-investissement) où plusieurs entreprises, généralement plus petites d'un même marché, sont acquises pour les fusionner de manière incrémentale afin de former une entité supposée plus forte et plus rentable (souvent alors gérée ou revendue avec une plus-value). Cette stratégie peut conduire à l'émergence de groupes quasi-monopolistiques.

C'est l'une des stratégies de croissance externe (buy-and-build) de l'économie de marché qui augmentent le plus dans le premier quart du siècle (multipliées par dix en vingt ans), soulevant des inquiétudes antitrust..

Elle vise une réduction des coûts de production de biens ou de services, par des économies d'échelle, et cherche à accroître les « multiples de valorisation » que l'entreprise peut obtenir en gagnant en envergure (dans le jargon économique, l'expression « multiple de valorisation » est un ratio qui compare la valeur d'une société [souvent sa valeur d'entreprise ou sa capitalisation boursière], à une mesure financière comme l'EBITDA, le chiffre d'affaires ou le résultat net. Il sert à estimer si une entreprise est « chère » ou « bon marché » par rapport à ses pairs). Le regroupement vise parfois à rationaliser la lutte contre la concurrence, sur des marchés saturés et fragmentés où l'on trouve souvent de nombreux petits acteurs dont on pense, qu'à terme, seuls quelques-uns survivront.

Un riche investisseur confronté à deux entreprises concurrentes peut réduire son risque en achetant les deux pour les fusionner.

Les regroupements d'entreprises sont souvent utilisés lors de de processus de restructuration et de consolidation face à un ralentissement économique ou quand de nouveaux secteurs de marché arrivent à maturité.

Contextes Les regroupements semblent particulièrement intéressants pour les investisseurs quand existent de nombreux petits acteurs sur un marché fragmenté ou dans des secteurs où la technologie peut contribuer à revitaliser des industries à faibles marges.

Vocabulaire L'entreprise de taille intermédiaire achetée comme noyau est souvent appelée « plateforme ». L'investisseur achète ensuite successivement de multiples petites entreprises concurrentes ou complémentaires opérant sur le même marché (appelées add-ons ou bolt-ons), afin de les fusionner et de créer un acteur leader.

Motivations L'une des motivations est le multiple de bénéfices plus élevé qu'elles peuvent atteindre en donnant une plus grande envergure à la nouvelle entreprise, comparativement aux petites entreprises familiales qui restent vulnérables aux fluctuations des marchés et qui ont un accès limité aux marchés financiers.

Des regroupements complémentaires ou achats d'entreprises (qui parfois n'ont pas de liens apparents entre elles) peuvent être faits pour :

construire une entreprise opérationnelle, quand il serait trop coûteux ou trop long de développer les éléments manquants par une expansion interne ; doter l'entreprise issue de la fusion d'indicateurs financiers différents, et rendre l'entreprise combinée attrayante pour les investisseurs, pour d'autres fusions-acquisitions ou pour une introduction en bourse.

Légalité, dans le droit et la comptabilité et dérives… En droit, le roll-up est une méthode de consolidation industrielle qui n'est généralement considérée que comme une succession classique de prises de participation, de fusions ou d'absorptions (des termes génériques et normés que l'on retrouve souvent dans les réglementations). La stratégie du roll-up n'est pas, en soi, illégale, tant que les vendeurs d'entreprises ne sont pas contraints à céder leur entreprise, et tant que la concurrence n'est pas totalement annihilée.

Néanmoins, l'organisation structurelle des fonds de capital-investissement (private equity, hedge funds) qui pratiquent ces regroupements crée ou renouvellent des passerelles avec l'optimisation fiscale, la défiscalisation inquiète divers régulateurs et économistes ; par exemple : l'accès inégal à des informations privilégiées au sein de réseaux d'entreprises interconnectées ou lors de transactions de retrait de la cote boursière (take-private) multiplie les risques de délits d'initiés et de manipulation de marché, ainsi que d'entente sur les prix et d'autres abus de position dominante. Et l'opacité et la rapidité des transactions est un contexte de vulnérabilité structurelle favorable au blanchiment d'argent, d'autant que le capital-investissement a longtemps bénéficié d'exemptions réglementaires par rapport aux banques traditionnelles concernant la vérification de l'origine des fondsOrdower H (2010) The Regulation of Private Equity, Hedge Funds, and State Funds ; The American Journal of Comparative Law ; 58(suppl_1), 295-322 |https://academic.oup.com/ajcl/article-abstract/58/suppl_1/295/2683702WymeerschE. (2011, November) The regulation of private equity, hedge funds and state funds. In General Reports of the XVIIIth Congress of the International Academy of Comparative Law - Rapports Généraux du XVIIIème Congrès de l'Académie Internationale de Droit Comparé (pp. 273-293). Dordrecht: Springer Netherlands ; https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-94-007-2354-2_12. Dans les années 2020, les fonds de capital-investissement lèvent des centaines de milliards par an auprès d'investisseurs du monde entier (735,3 milliards de dollars levés en 2025 selon Private Equity International)Kristina Savcenkova et Carmela Mendoza (2025) Fundraising report ; Full year 2025 ; https://media.privateequityinternational.com/uploads/2026/01/full-year-2025-fundraising-report-pei.pdf. Ils font l'objet d'une réglementation anti-trust et anti-blanchiment (notamment en Europe avec les directives européennes Anti-Money Laundering ou AML) qui imposent de vérifier l'identité des bénéficiaires effectifs (UBO - Ultimate Beneficial Owners), mais divers scandales financiers, fuites (Panama Papers notamment) et études ont montré que l'empilement de holdings offshore et de trusts hébergés ou cachés dans des paradis fiscaux, alors que le trading haute fréquence a explosé rend difficile la traçabilité absolue de l'origine des fonds injectés au départ.

Par définition, un roll-up implique généralement des rachats (par dizaines parfois) de petites PME ou de cabinets locaux sur une courte période. Ce flux de fusions, de transferts d'actifs, d'ajustements de bilans et de mouvements de trésorerie inter-sociétés crée un bruit de fond financier complexe, et crée souvent des zones grises vulnérables à l'introduction de capitaux d'origine illicite ou douteuse.

En 2025, quatre économistes ont analysé l'essor massif des acquisitions par des fonds de private equity sur 20 ans aux États-Unis, alors que l'objectif principal de ces fonds passait de l'ingénierie financière à la consolidation sectorielle et spéculative, suscitant des inquiétudes antitrust. Ils montrent que ces rachats de concurrents ont largement échappé à la détection des autorités fédérales. Selon eux les dommages potentiels pourraient dépasser la capacité financière des sociétés de portefeuille, en raison notamment de leur endettement. L'étude montre que la consolidation financée par le private equity est bien plus étendue que ce que laisse entendre la plainte de la FTC, et elle montre aussi que des caractéristiques structurelles limitent l'indemnisation des consommateurs lésés. Les auteurs ont proposé un nouveau cadre doctrinal pour déterminer la responsabilité des fonds ayant financé et dirigé ces fusions entre entreprises rivalesAsil, Aslihan and Ramos, Paulo and Starc, Amanda and Wollmann, Thomas, Are Private Equity Funds Liable for Anticompetitive Acquisitions? (13 mai 2025). Stanford Journal of Law, Economics, and Business (Forthcoming), Duke Law School Public Law & Legal Theory Series No. 2025-40 | https://ssrn.com/abstract=5253058 ou http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.5253058.

Rachat d'entreprises pour regroupements et norme comptable Sous les normes internationales IFRS (notamment IFRS 3) ou les règles de consolidation du PCG, un « regroupement d'entreprises » définit simplement l'opération par laquelle un acquéreur prend le contrôle d'une ou plusieurs activités. La comptabilité traite chaque rachat du roll-up de manière isolée (calcul du goodwill, évaluation des actifs nets).

Le « groupe de sociétés » dans le droit des sociétés En France, l'INSEE ou le Code du commerce définissent simplement le « groupe d'entreprise » comme un ensemble d'entreprises juridiquement distinctes mais unies par des liens de contrôle capitaliste. Le roll-up commence souvent sous la forme d'un groupe (une holding qui détient les filiales) avant de rationaliser les structures par des fusions juridiques.

Histoire et exemples Les regroupements d'entités commerciales sont probablement presque aussi anciens que le commerce moderne. La pratique a commencé à se structurée quand certains des premiers capitalistes ont pu persuader leurs concurrents de vendre leurs parts.

Cette tendance a atteint un premier apogée au siècle, à l'époque des barons voleurs, quand des personnalités comme Andrew Carnegie consolidaient l'industrie lourde et John D. Rockefeller regroupaient et concentraient l'industrie pétrolière et gazière entre leurs mains, tout en développant une philanthropie.

Par exemple : James Buchanan Duke a racheté tant de fabricants qu'il a fini par contrôler 80 % du marché du tabac aux États-Unis, et une part importante du commerce international ; Kraft Foods (aujourd'hui renommée Mondelez International), créée en 1923, est issu d'un important regroupement dans l'industrie alimentaire ; Waste Management a été le regroupement le plus notable des années 1970 et 1980, avec l'acquisition de 133 petits transporteurs, qui a rapidement fait d'elle la plus grande entreprise de gestion des déchets aux États-Unis ; AutoNation était également un regroupement dans le secteur de la vente automobile, mené par Wayne Huizenga, fondateur de Waste Management ; de 2008 à 2014, Valeant Pharmaceuticals International a acquis plus de 100 entreprises dans le cadre d'un regroupement.

Dans les années 2020, l'IA est utilisée pour optimiser ces achats dont en réduisant les délais de standardisation opérationnelle de plusieurs années à quelques trimestres..

Ces tentatives monopolistiques, propices aux comportements de cartels et au recul des effets de la concurrence, ainsi qu'aux suppressions massives d'emplois, inquiètent les autorités. Cette inquiétude a conduit à une série de lois et de mesures antitrust, du début du siècle à aujourd'hui. Cela n'a pas empêché que les stratégies de roll‑up et de buy‑and‑build soient dans les années 2020 devenues le modèle dominant du capital‑investissement, représentant 76 % des acquisitions sponsorisées en 2022 et encore 58 % en 2025.

Secteurs économiques concernés Au début du siècle, dans le monde, les roll‑ups les plus visibles tendent à se concentrer surtout dans les secteurs économiques les plus fragmentés, mais où coexistent une multitude de petites entreprises faciles à acquérir et à fusionner, et où la demande est stable ou attendue en hausse, comme le secteur de la santé et les services médicaux (cliniques privées spécialisées, cabinets dentaires, cabinets de dermatologie, vétérinaires, maisons de retraite), les services funéraires, les services professionnels (comptabilité, NTIC, marketing), l'industrie légère et la maintenance technique, la distribution spécialisée, les technologies B2B (logiciels verticaux, SaaS de niche), la logistique et le transport, ainsi que l'enseignement privé.

Ces secteurs ont en commun d'avoir des revenus relativement prévisibles et une possibilité d'augmenter les prix après consolidation, ce qui explique leur attractivité pour les fonds spéculatifs de capital‑investissement.