Les Enfants Oppermann est un roman historique de Lion Feuchtwanger publié en 1933 qui fait partie de la « trilogie de la salle d'attente »La trilogie décrit l’Allemagne des années 1930 comme une « salle d’attente » (« Wartesaal »), période de transition angoissante, où la société allemande est confrontée à la montée du nazisme. Les deux autres romans sont ‘’Erfolg’’ (‘’Succès’’, 1930) et ‘’Exil’’ (1939). L’œuvre plonge le lecteur au cœur de l’Allemagne de 1932-1933, à travers le destin des frères et de la sœur Oppermann, Gustav, Martin, Edgar et Klara, et de leurs familles. Écrit alors que les nazis arrivaient au pouvoir, le roman dépeint les événements que Feuchtwanger vivait lui-même, en ne les romançant que très légèrement Paul, Pamela (6 October 2022). "Opinion | Ninety Years Ago, This Book Tried to Warn Us". The New York Times. & Peschel, Sabine (10 August 2018). "Lion Feuchtwanger: 'The Oppermanns'". Deutsche Welle. & Cohen, Joshua (3 October 2022). "A Classic Novel of the Nazis' Rise That Holds Lessons for Today". The New York Times.. Il précisait dans une note à la fin de l’ouvrage : « Aucun des personnages de ce livre n’a réellement existé en tant qu’individu à l’intérieur des frontières du Reich allemand dans les années 1932-33, mais bel et bien en tant qu’entité… Le roman… ne présente pas des figures de la réalité, mais de l’Histoire. » Il déclara vouloir avec ce roman « informer le plus rapidement possible ses lecteurs du vrai visage et des dangers de la domination des nazis » https://editions-metailie.com/livre/les-enfants-oppermann/.

Histoire du roman Les deux premières éditions du roman parurent chez Querido Verlag (Amsterdam) en 1933 et 1935 sous le titre . Le nom de famille avait été modifié, alors que le livre était sous presse, suite à la demande d’un nazi du nom d’Oppermann et de ses menaces à l’encontre du frère de Feuchtwanger, qui vivait encore en Allemagne. Les éditions ultérieures portèrent le titre initialement prévuPostface de Gisela Lüttig dans l'édition de poche publiée aux éditions Aufbau-Verlag et Lorenz, Dagmar C. G. (2018). Nazi Characters in German Propaganda and Literature. Brill. . ..

Feuchtwanger avait longtemps pensé que le mouvement nazi échouerait et avait encore annoncé, lors d'une interview en décembre 1932, la fin politique d'Hitler (« »). Bien connu pour ses critiques du NSDAP, il fut dès janvier 1933 déchu de sa nationalité, ses biens à Berlin furent saisis, ses œuvres inscrites sur la liste noire de littérature « non allemande » et brûlées en mai, et il fut définitivement interdit de publication dans le Troisième Reich nouvellement établi. Les Enfants Oppermann fut publié alors que l'auteur était déjà en exil en à Sanary-sur-Mer.

Le livre s’appuyait sur des recherches que Feuchtwanger avait menées pour un scénario sur lequel il travaillait avec le scénariste britannique Sidney Gilliat. Bien que le projet ait été commandé par le Premier ministre Ramsay MacDonald, il ne fut jamais achevé, MacDonald et son gouvernement ayant décidé d'une politique d'apaisement face au nazisme et au fascisme après la prise du pouvoir par HitlerPeschel, Sabine (10 August 2018). "Lion Feuchtwanger: 'The Oppermanns'". Deutsche Welle. & Spalek, John M.; Bell, Robert F. (1982). Exile: The Writer's Experience. University of North Carolina Press. doi:10.5149/9781469658421_spalek. . JSTOR 10.5149/9781469658421_spalek. Feuchtwanger commença à remanier le scénario en avril 1933 et acheva le roman en octobre Cohen, Joshua (3 October 2022). "A Classic Novel of the Nazis' Rise That Holds Lessons for Today". The New York Times. & Roffman, Frederick S. (15 May 1983). "New Life for a Prescient Novel About Nazism". The New York Times.. Feuchtwanger s’appuya à la fois sur les notes qu’il avait prises alors qu’il était encore en Allemagne et les informations reçues de la part d’amis allemands alors qu’il était déjà parti en exilDagmar C. G. Lorenz, ‘Lion Feuchtwanger's Family Saga Die Geschwister Oppenheim’, in Nazi Characters in German Propaganda and Literature, Leiden; Boston, Brill Rodopi, 2018, pp. 56-63, {ISBN|978-90-04-36525-4}, p. 56..

D’abord publié en allemand, le roman fut traduit, la même année 1933, en anglais, tchèque, danois, hongrois, norvégien, polonais et suédois ; l'année suivante, il parut aux États-Unis et en FranceSusanna Nirenstein, 'Torna il romanzo che ha previsto la furia nazista’, in La Repubblica, 10 juillet 2014 (en italien) : ; en Union soviétique, il fit même l'objet d'une adaptation cinématographique dès 1938. En Italie, Mondadori le fit traduire dès 1934, et s’engageaLa lettre de Mondadori est reproduite entre les pages 346 et 347 de la nouvelle édition publiée par Skira en 2014 devant le ministre de la Presse et de la Propagande, Galeazzo Ciano, à y apporter (avec l’accord de l’auteur) toutes les modifications jugées nécessaires, mais c’est seulement en 1946 qu’il put paraître.

Résumé Le livre comporte trois parties : Hier, Aujourd’hui et Demain.

Livre premier : Hier

Les événements survenus entre le 16 novembre et le 31 décembre 1932 concernent les membres de la famille juive Oppermann, qui sont contraints de faire face à la montée de l'antisémitisme et au renforcement du mouvement nazi. Le 16 novembre 1932, le Dr Gustav Oppermann, intellectuel juif berlinois, fête ses 50 ans. Retiré de l’affaire familiale, il vit sereinement et confortablement à Grunewald, occupé par sa biographie de Lessing et sa jeune maîtresse, Sybil. Son frère Martin, pragmatique, dirige l’entreprise de meubles qu’il envisage de protéger en la fusionnant celle d’un concurrent aryen. Berthold, le fils de Martin, lycéen brillant, se heurte à son professeur Vogelsang, nationaliste fanatique, qui lui reproche de minimiser l’importance d’Arminius le Chérusque, héros germanique. Vogelsang, qui recrute des élèves pour les Junge Adler (jeunesses nazies), exige des excuses de Berthold, plongeant la famille dans le dilemme : céder ou résister ? Le directeur du lycée, François, humaniste, critique le mauvais allemand de Mein Kampf et refuse que ce livre soit cité dans son établissement. Pour le reste, il lui est difficile de résister à Vogelsang« Si au moins ce type était un opportuniste. Le pire, c'est qu'il est sincère, qu'il croit aux niaiseries qu'il débite. Son sentiment d'infériorité l'a fait se barder de la carapace du nationalisme le plus grossier que ne parvient à percer aucune lueur de raison. Et lui, François, il faut qu'il écoute ces balivernes avec patience, attention, politesse. Sombre époque ! » (p. 103).

Le troisième frère, Edgar, célèbre médecin, ne parvient pas à accorder une promotion à son assistant juif. Il est lui-même la cible d’attaques dans la presse. Son avocat, Mühlheim, le dissuade de porter plainte, arguant que la justice est déjà sous influence nazie. Wolfsohn, le vendeur qui travaille chez Oppermann voit certains clients refuser d’être servis par un Juif ; il est, en outre, harcelé par son voisin nazi Zarnke, qui convoite son appartement. Seuls les Lavendel perçoivent dans le nazisme un danger sérieux. Les Oppermann, quant à eux, jugent la situation plus favorable. « On souriait de voir le petit-bourgeois, cet animal domestiqué, menacer de réendosser la peau du loup. » (p. 47) Le 31 décembre, Gustav apprend qu’un juif a été agressé par des nazis après avoir témoigné dans un procès, et ses agresseurs acquittés pour « légitime défense ». Pourtant, Gustav et François restent convaincus que « le peuple a un bon fond » et « ne se laissait pas rouler par le verbiage du Führer ». A cet épisode succède immédiatement la dernière phrase du livre : « Le 30 janvier, le président du Reich nomma l’auteur de Mein Kampf chancelier du Reich. » (p. 129)

Livre deuxième : Aujourd’hui (février-mars 1933) Les événements s’accélèrent entre la prise de pouvoir d’Hitler (30 janvier) et les élections au Reichstag du 5 mars. La pression sur les Oppermann et leur entourage devient insupportable. Martin essaie de négocier avec son concurrent non juif pour sauver l’entreprise, et finit par être humilié. Quand Gustav signe un appel contre la « barbarisation » de la vie publique, il est immédiatement attaqué par la presse et critiqué par Mühlheim, qui lui conseille la prudence. Même François, son ami, n’ose plus acheter chez Oppermann.

Berthold est exclu du club de football et harcelé par Rittersteg, un camarade de classe fanatisé, qui a poignardé un journaliste critique du Führer et est célébré comme un héros. Vogelsang exige des excuses publiques de Berthold avant le 1er mars, sous peine d’exclusion. François essaie de le consoler en lui rappelant la lettre de Lessing du 31 décembre 1777Lessing y souligne l’intelligence qu’a eu son fils de mourir bien vite (« N’est-ce pas être intelligent que de flairer si tôt le malheur qu’on doit vous faire venir au monde au forceps ? N’est-ce pas intelligent que de saisir la première occasion de s’en retourner ? » . Certains lui conseillent de partir en Palestine ; son oncle Ranzow lui suggère de céder. Dans la nuit du 28 février, Mühlheim informe Gustav que le Reichstag est en feu : celui-ci se résout à fuir, sans Sybil qui refuse de l’accompagner.

Berthold relit Michael Kohlhaas. Il est frappé par les paroles du protagoniste du récit de Heinrich von Kleist (1771-1811)« Je n'ai pas l'intention de rester dans un pays où l'on ne veut pas préserver mes droits. Si l'on doit me piétiner, je préfère être un chien plutôt qu'un homme ».. Bien qu’il ait promis de se rétracter le lendemain matin, il reprend le manuscrit de son exposé et n’y trouve rien à changer. Il l’écrit sur une feuille de papier et ajoute une citation de la nouvelle de Kleist : « Mieux vaut être un chien qu’un homme, si je dois être piétinéChapitre 2 : « ... puis-je rester dans un pays qui ne veut pas soutenir mon droit, ou je suis traité comme un chien que l'on repousse du pied ? », dans la traduction d’A.-I. et J. Cherbuliez.. » C’est la nuit du 1er mars 1933 (quatre jours avant le succès électoral du parti nazi) et il se suicide.

Livre troisième : Demain (mars-été 1933) Après son départ, Gustav séjourne à Berne et s’informe sur les horreurs causées par les nazis, qui « ont brisé le mètre étalon du monde civilisé » (p. 284, l’expression apparaît plusieurs fois). Frischlin, son secrétaire, lui rend visite et lui décrit le système militaro-bureaucratique de la terreur.

Le 1er avril 1933, Edgar se rend à la clinique malgré le boycott des Juifs pour opérer lui-même un patient ; les médecins juifs sont chassés, Edgar en est temporairement dispensé.

Quand Martin se rend à son magasin malgré le boycott, il est contraint de s’acquitter d’une taxe auprès des nazis pour payer les affiches antisémites qu’ils ont posées. La nuit suivante, il est arrêté et battu, puis libéré moyennant une taxe d’hébergement de 2 marks.

À Lugano, Gustav attend la visite de son ami Johannes Cohen, professeur de philosophie, mais celui-ci a été interné dans un camp de concentration. Une connaissance de Frischlin, le Dr Bilfinger, remet à Gustav un rapport détaillé sur des cas de persécution en Souabe.

Vogelsang propose à François un sursis s’il revient sur son évaluation de « Mein Kampf ». Ce dernier refuse de renier ses valeurs et se prépare à être licencié – Vogelsang part pour le service du personnel du ministère de la Culture à Berlin. Jacques Lavendel (mari de Klara) liquide ses affaires pour quitter l’Allemagne ; après une promenade en bateau, son fils, Heinrich, attaque l’élève nazi Rittersteg dans la forêt, mais ne se résout pas à le tuer.

Wolfsohn hésite à émigrer ; après une nuit en prison, il décide de partir pour la Palestine ; ironiquement, son voisin nazi, Zarnke, pris de doutes au sujet de l’idéologie des nazis, est envoyé en camp de concentration.