En psychanalyse, la sexuation est le processus subjectif par lequel un être humain (ou « parlêtre », dans la terminologie lacanienne) s'inscrit dans une position masculine ou féminine. Ce concept, principalement développé par le psychanalyste français Jacques Lacan au début des années 1970, se distingue radicalement de l'assignation biologique du sexe (le sexe anatomique) ainsi que des constructions sociologiques du genre.

Pour la psychanalyse, la position sexuée n'est ni innée ni simplement apprise : elle résulte d'un choix inconscient lié à la manière dont le sujet gère son désir et sa satisfaction corporelle face aux limites du langage.

Histoire du concept

Les fondements freudiens Bien que le terme de « sexuation » soit proprement lacanien, le problème qu'il formalise plonge ses racines dans l'œuvre de Sigmund Freud. Dès ses Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Freud affirme que la pulsion humaine est à l'origine « acéphale » et sexuellement indifférenciée.

En 1925, dans Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes, il pose que le devenir homme ou femme n'est pas dicté par la nature, mais par l'impact psychologique de la confrontation à la différence des corps, médiatisée par le complexe de castration :« La différence qui réside dans cette part du développement sexuel de l'homme et de la femme est une conséquence naturelle de la différenciation des organes génitaux et de la situation psychique qui s'y rattache. »Pour Freud, la libido est unique et de nature fondamentalement « mâle », ce qui laissera la question de la position féminine (le « continent noir ») en partie irrésolue dans sa théorie.

Le tournant logique de Jacques Lacan Dans les années 1950, Jacques Lacan reformule l'approche freudienne en définissant le phallus non pas comme l'organe réel (le pénis), mais comme un opérateur logique et symbolique (un signifiant).

C'est au cours de son Séminaire XX : Encore (1972-1973) qu'il formalise le concept de sexuation à travers ses célèbres « formules de la sexuation ». Rompant avec toute ontologie naturaliste, Lacan postule qu'il n'y a pas de rapport logique inné permettant d'harmoniser la rencontre entre les sexes (« Il n'y a pas de rapport sexuel »). La sexuation devient alors la solution inventée par chaque sujet pour pallier cette absence de programmation naturelle.

Notions fondamentales pour saisir la sexuation Pour comprendre la répartition des sujets dans le tableau de la sexuation, deux concepts lacaniens doivent être définis de manière rigoureuse.

La fonction phallique (Φ) En psychanalyse, la fonction phallique (notée Φ) représente la loi symbolique qui régit le désir humain à partir d'une limite originelle, historiquement appelée « castration ». L'introduction de l'être humain dans le langage (le fait d'être un sujet parlant) l'oblige à renoncer à une satisfaction totale et immédiate. Dans ce sens-là, Katty Langelez-Stevens affirme : « L’homme est détraqué par le traumatisme de la rencontre du langage dans lequel il naît. Il est de ce fait voué à l’excès et au manque. » Le phallus est le signifiant de ce manque originel.

S'inscrire dans la fonction phallique signifie que la satisfaction d'un sujet passera nécessairement par les détours de la parole, du compromis et du fantasme inconscient.

Le régime des jouissances Lacan distingue deux modalités de satisfaction, ou jouissances, qui sous-tendent les choix inconscients de la sexuation :

La jouissance phallique : C'est une jouissance fondamentalement limitée, locale et liée à l'organe ou au fantasme. Jacques-Alain Miller la décrit comme une jouissance « hors-corps », un automatisme solitaire : « la jouissance phallique est l'obstacle par quoi l'homme n'arrive pas [...] à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c'est de la jouissance de l'organe. » Elle est le propre du mode de fonctionnement de la part dite « homme ». La jouissance supplémentaire (ou jouissance de l'Autre) : C'est une jouissance propre à la position féminine. Elle n'est pas complémentaire à la jouissance phallique, mais s'éprouve « en plus ». Elle se caractérise par son absence de limites assignables et son rapport intime à la parole. Comme le souligne la clinique contemporaine, c'est « une jouissance qui nécessite que son objet parle », touchant à l'infini et à l'indicible.

Les formules de la sexuation Lacan a résumé la répartition subjective des êtres parlants dans un tableau à double entrée, fondé sur la logique des prédicats du premier ordre. Ce tableau distingue le « côté Homme » (soumis à l'universel) et le « côté Femme » (marqué par le pas-tout). Position subjectiveFormules logiques de la quantificationSignification en clinique psychanalytiqueCôté Homme (Tout phallique)∃x⋅Φx

∀x⋅ΦxL'exception et la règle : Il existe au moins un sujet (∃x) qui échappe à la castration (le Père mythique), ce qui permet de fonder l'universalité de la règle (∀x) : tous les hommes sont soumis à la fonction phallique. La structure y est finie, ordonnée et centrée sur la logique de la limite.Côté Femme (Pas-tout phallique)∃x⋅Φx

∀x⋅ΦxLe pas-tout (ou l'illimité) : Il n'existe pas de sujet féminin qui échappe à la fonction phallique (pas d'exception fondatrice), mais en contrepartie, les femmes ne sont « pas toutes » (∀x) soumises à cette fonction. Une part d'elles-mêmes reste libre pour une autre modalité de jouissance. De cette dissymétrie logique découle l'aphorisme de Lacan : « La femme n'existe pas ». Cet axiome signifie qu'il n'existe pas d'essence ou d'universel de « La » femme (contrairement aux hommes qui forment un ensemble homogène sous la loi phallique). Il n'y a que des femmes, prises une par une dans leur singularité absolue.

Clinique contemporaine et développements La portée du concept de sexuation fait l'objet de vifs débats et de raffinements constants dans la psychanalyse d'orientation lacanienne, notamment à travers les contributions de Jacques-Alain Miller et des revues spécialisées.

La déconnexion de l'anatomie Jacques-Alain Miller a insisté sur le fait que la sexuation est un « répartitoire sexuel » purement subjectif. Un sujet anatomiquement masculin peut parfaitement occuper une position logique « pas-toute » (féminine) dans son mode de jouir, et inversement. La sexuation offre ainsi un cadre conceptuel pour penser les questions contemporaines de transidentité et de fluidité de genre sans les rabattre sur une pathologie ni sur un déterminisme biologique.

Le malaise contemporain dans la sexuation Le déclin contemporain des structures patriarcales traditionnelles réorganise les positions de la sexuation. Dans les cliniques actuelles, la difficulté ne réside plus tant dans l'interdiction morale (le surmoi répressif freudien) que dans l'illimité des exigences de satisfaction.

La sexuation reste l'outil privilégié des psychanalystes pour traiter les impasses amoureuses modernes, là où la psychanalyse montre que le partenaire reste un « symptôme », c'est-à-dire une réponse hautement singulière et non démocratique au mode de jouir de chacun. Tel que Jacques-Alain Miller le souligne, « Le rapport sexuel n'est pas direct, mais toujours médié par le symptôme. C'est pourquoi Lacan pouvait définir l'amour par la rencontre, chez le partenaire, des symptômes, des affects, de tout ce qui marque chez lui et chacun la trace de son exil du rapport sexuel. »

Notes et références

Voir aussi Jacques Lacan Phallus (psychanalyse) Jouissance (psychanalyse) Le Séminaire (Jacques Lacan)

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