Le détaché ou coup de poignetFaut-il écrire "coup de poignet" ou "coup de poignée" ? La première orthographe est la plus usitée, mais la seconde serait plus juste techniquement. Le détaché est en effet un art de percuter la poignée de la manivelle. L'à-coup est donné par l'avant-bras et la main unis par un poignet qui ne bouge presque pas. est la technique de percussion propre au jeu de vielle à roue.
Production du son
Le double usage de la manivelle
La manivelle de la vielle sert à la fois à faire vibrer les cordes mélodiques, mais également à déclencher des percussions. Une corde spécifique est dédiée à la percussion, la « trompette ». Elle a la particularité d'être en appui sur un support mobile, le « chien »Ce chevalet mobile, le chien, tire son nom de sa forme qui rappelle un chien devant sa niche., ou trompillon. Lorsqu'un à-coup est donné à la roue par la poignée, le choc soulève la corde. Solidaire, le chien se soulève aussi et bat brièvement contre la table avant de revenir au reposTrois pages d'explication physique du phénomène du détaché par Pierre Rebaud : Fonctionnement du chevalet mobile. La trompette vibre au rythme de ce bref battement d'amplitude décroissante. Alors que les autres cordes continuent de sonner à la même hauteur, l'ébranlement subit de la trompette produit le grésillementÀ défaut d'un autre, c'est le mot français qui semble le plus juste pour désigner le son du détaché. caractéristique du détaché, analogue à la cigale qui cymbalise, une sorte de « dzzt ».
Les deux réglages fixes
Appui du chien
Outre le geste à la manivelle, le son dépend de deux éléments qui doivent être réglés au préalable. D'abord la force avec laquelle le chien est appuyé contre la table. Elle se règle à l'aide d'une clef qui enroule le tirant, corde qui tire sur la trompette. Un appui assez faible rend la percussion difficile à déclencher. Un appui important rend le grésillement permanent. L'appui doit donc être réglé selon la vitesse du morceau à jouer et des effets désirés.
Taille du chien
Le son du détaché dépend également de la matière et de la forme du chien. Il donne au détaché son timbre et son rendu. L'affûtage de cette pièce est délicat. Le son du détaché dépend beaucoup de la forme du chien, c'est-à-dire du chevalet mobile. Le chien est une petite pièce en bois de l'ordre d'un centimètre. Il peut être facilement ôté de son emplacement, il n'y est en effet retenu que par la pression de la corde trompette. Il existe plusieurs formes de chien. Il peut être taillé en bois d'essences différentes. Il n'y a pas d'art exact de la taille du chien. Deux chiens d'allures pratiquement semblables ne donneront pas nécessairement le même son. Une fois que le chien est dégrossi et commence à sonner, on procède à son réglage. On pratique des entailles très fines au cutter et on le lime avec des papiers de verre de différents grains. Il faut savoir s'arrêter à temps. En effet, les petites modifications successives finissent inéluctablement par détruire les qualités acoustiques du chien. Ainsi, plus d'un vielliste à la recherche d'un timbre optimal, a fini par « tuer son chien »Marin Mersenne dans son Harmonie universelle au , livre IV, prop. 12, traite du réglage du chevalet mobile de la trompette marine, mais ce qu'il affirme s'applique très bien à la vielle :« Il faut premièrement remarquer qu'il est fort difficile d'accommoder ce chevalet afin qu'il tremble comme il faut, car pour peu que l'on y manque, son tremblement devient trop fort et désagréable ou trop faible : de sorte que l'on est souvent plusieurs heures à trouver le point de perfection qu'il désire. ».. La durée de vie d'un chien est variable, mais ils finissent par s'user au bout d'une année ou deux, quand ils ne sont pas perdus. Chaque vielliste dispose ainsi de plusieurs chiens de rechangeOn parle familièrement d'une meute lorsqu'ils sont en grand nombre., même s'il a toujours son préféré.
Techniques de jeu
Un espace pour la poignée
Si le vielliste tenait fermement sa poignée de manivelle, il lui serait difficile de produire des détachés. C'est pourquoi il forme une cage avec sa main, ronde et souple, dans laquelle la poignée peut roulerAu , pour décrire cette position, on dit aussi qu'il faut laisser les doigts badiner avec la poignée., un peu comme les graines à l'intérieur des maracas. Tandis qu'il fait circuler la poignée dans cet espace, il est libre de la percuter pour produire un détaché isolé, ou bien de la faire rebondir pour enchaîner une suite rapprochée de détachésL'erreur ou l'imprécision la plus commune concernant le détaché est qu'il serait obtenu en accélérant la roue. Une accélération continue de la poignée, même brève, ne produit qu'un grésillement faible difficile à amplifier. Seule la frappe bien dosée de la poignée permet d'obtenir un détaché puissant et précis.. Après un détaché, une pression plus forte maintenue sur la poignée permet de laisser traîner le coup de poignet, qui émet alors un son continu après avoir claqué. Un maître de la vielle à roue, Valentin Clastrier, va jusqu'à parler d'un nécessaire doigté du détaché.
Un art de l'ostinato ou de l'articulation
Même si le détaché est produit par un mécanisme sophistiqué, la percussion obtenue est assez rudimentaireLe mot peut paraître péjoratif. Le détaché est une percussion difficile à pratiquer et on peut employer de très nombreuses années à affiner sa technique. Cependant, il faut reconnaître que les possibilités de modeler le son du détaché sont restreintes. C'est à l'intérieur de ces fortes contraintes que s'exerce toute la finesse du vielliste. Peu malléable, la percussion de la vielle peut être comparé avec les castagnettes, les maracas déjà citées, la guimbarde ou le branleur occitan. Elle n'atteindra jamais la richesse des percussions à membranes, comme le tabla indien, ou la derbouka.. C'est pourquoi il sert généralement d’accompagnement rythmique élémentaire. Un détaché efficace souligne la mélodie avec de petites cellules rythmiques répétées, comme des claves. L'art du détaché est ainsi presque toujours un art de l'ostinato.
Cependant, ce n'est qu'une direction de jeu possible. Formellement, le rythme joué à la main droite peut être totalement indépendant de la mélodie jouée à la main gauche.
L'usage baroque met la percussion au service de la mélodie. Elle sert alors à articuler des notes que l'on souhaite particulièrement détacher l'une de l'autre sans avoir à arrêter la roue. Le désir de rendre la percussion de la vielle la plus fine et la plus discrète possible aura permis a posteriori, et dans d'autres contextes, une virtuosité proprement rythmiqueIl est remarquable que la plupart des maîtres de vielle apprennent d'abord à détacher chaque note de la mélodie. Ils sont en cela les héritiers de la vielle de cour. Cela, même si la destination du jeu sera le plus souvent un art de l'ostinato..
Techniques avancées
La base du détaché consiste à savoir jouer des suites de deux, quatre, voire trois détachés par tour de roueDans le jargon traditionnel, on appelle coup de deux, coup de quatre une suite de deux, de quatre détachés réguliers par tour de roue. Ces dénominations indiquent le nombre global de détachés par tour, indépendamment du rythme. Elles sont d'usage dans l'apprentissage de la vielle en musique traditionnelle, mais ne sont pas assez précises pour décrire des rythmes un peu élaborés, et la manière de les effectuer.. De nombreuses techniques vont bien au-delàDepuis la fin des années 1970, notamment grâce à l'introduction de l'enseignement de la vielle dans les conservatoires nationaux de musique, le niveau moyen de jeu s'est considérablement amélioré. Ce progrès ne vaut que pour cette courte période. Au , les partitions écrites et les méthodes dédiées à l'instrument indiquent que la technique devait être excellente. On imagine aussi que depuis sa création au , il y a toujours eu des joueurs qui, isolés ou formant école, ont porté le jeu à des sommets. Il faudrait ébaucher une histoire de la technique du détaché, française, mais également européenne.. Certains joueurs maîtrisent des suites allant de 5, 6, et jusqu'à 8, voire 12 détachés par tour. Ils mesurent avec précision la durée des traînées. Ils sont libres de percuter à n'importe quel point du tour de roue, et pas forcément à l'un des quatre points cardinaux. Ils créent des ostinatos sur plus d'un tour, par exemple une suite de trois détachés réguliers sur deux tours de roue (technique développée par Marcel Piaud). Ils peuvent tourner la roue plus vite ou plus lentement tout en gardant un rythme au même tempo. Ils contrôlent encore le timbre du détaché, plus ou moins net ou étalé, lourd ou léger, mat ou brillant entre autres.
On consultera avec profit l'ouvrage du maître Valentin Clastrier (voir Bibliographie).
Exemples : discographie
Mouvements clos (2001) de Gilles Chabenat – reprise de l’ostinato du Boléro de Ravel (ostinato sur huit tours composé de suites de 4 et 6 détachés par tour) Valentin Clastrier collection « les maîtres de la vielle à roue », édité par Silex – écouter Madranque pour les suites de 8 détachés par tour Vielles 96, édité par l'AMTA - écouter la Mazurka à Rigal pour l'art des traînées Les maîtres de la vielle à roue, édité par Silex - écouter La cabretta d'amor, Fils de Gascogne, et Regret joués par Marcel Piaud, pour sa technique d'ostinato sur deux tours de roue. La vielle à roue baroque (1987) de Françoise Bois Poteur, éd. Vérany Musique du temps de Samuel de Champlain (2006) par les ensembles Terra Nova et Les Enfans de Cythère, éd. Via Musique, Québec
L'apprentissage
Principes
extrait de l'article Vielle de l'Encyclopédie de Diderot
À l'aide du poignet à la fois droit et souple, il faut percuter la poignée de la manivelle en divers endroits du tour de roue. Le cercle est divisé en deux pour le coup de deux (en haut et en bas), en quatre pour le coup de quatre, etc. Apprendre à percuter précisément les premiers points définis permet ensuite de percuter de nombreux autres points intermédiaires, selon l'enseignement d'Aucouturier. On doit être attentif à la fois à la précision du point de frappe et au geste du poignet qui doit être dans l'alignement de l'avant-bras tout en conservant une certaine souplesse. Le but est de pouvoir imprimer des coups réguliers et d'intensité égale. On sera ensuite capable de coups irréguliers et de modeler le son du détaché.
Étapes
L'apprentissage de la base du détaché comporte souvent les étapes suivantesle nom usuel du geste est donné, suivi de sa notation rythmique.
Un joueur propose des conseils précis et des schémas pour bien commencer l'apprentissage du détaché Détaché et position de la main :
Phase 1 - quatre impacts réguliers par tour tourner la roue en faisant circuler la poignée à l'intérieur de la main tourner la roue régulièrement coup de un (noire, qui équivaudra ici à une pulsation) - percuter la poignée en position haute en tournant régulièrement coup de deux régulier (deux croches noire) - enchaîner un coup en position haute, un coup en position basse, et un coup en position haute coup de deux irrégulier (croche pointée double noire) - enchaîner un coup en position haute avec un coup aux trois-quarts du tour, puis avec un coup en position haute demi-coup de quatre arrière (croche deux doubles noire) - enchaîner un coup en haut, en bas, aux trois-quarts, et en haut coup de deux irrégulier avant (double croche croche pointée noire) - enchaîner un coup en haut, au quart de tour, puis en haut demi-coup de quatre avant (deux doubles croche noire) - enchaîner un coup en haut, au quart, en bas, puis en haut coup de quatre (quatre doubles noire) - enchaîner un coup en haut, au quart, en bas, aux trois-quarts, puis en haut Remarques Chaque geste doit être pratiqué de façon isolée pour s'assurer de la justesse de la position, mais aussi répétée à chaque nouveau tour de roue, pour s'exercer aux ostinatos typiques du jeu de vielle.