Brouillon pour un dictionnaire des amantes est un ouvrage coécrit par Monique Wittig et sa compagne, Sande Zeig, et publié pour la première fois en 1976 aux Éditions Grasset.

Contexte et projet littéraire Le projet naît en 1975 lors d'un voyage des deux autrices en Grèce, à la suite d'une commande des éditions Grasset pour un dictionnaire féministe, demande détournée par les autrices pour concevoir un dictionnaire exclusivement centré sur les amantes et lesbiennes. Wittig, déjà reconnue dans le champ littéraire, collabore pour l'occasion avec sa compagne Sande Zeig, alors actrice et cinéaste peu familière de l'écriture littéraire.

Wittig et Zeig choisissent de détourner les codes du dictionnaire traditionnel — outil historiquement perçu par Wittig comme un vecteur d'officialisation du langage patriarcal — pour en faire un espace de subversion textuelle. L'ouvrage s'inscrit dans une tradition littéraire de dictionnaires réinventés, satiriques ou critiques, à l'image du Dictionnaire philosophique de Voltaire ou du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert.

Par ce geste, les autrices cherchent à pallier les lacunes de la culture traditionnelle en proposant une disposition textuelle fragmentaire où le blanc et le silence (notamment à l'entrée Sappho, laissée vide) symbolisent l'effacement historique et politique volontaire des lesbiennes par leurs adversaires. Le texte réécrit de nombreuses figures historiques et mythologiques, notamment les Amazones, Méduse, Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe.

Une entrée consacrée au dictionnaire lui-même souligne le caractère volontairement lacunaire de l'ouvrage et l'importance des ellipses dans sa construction.

Structure et contenu L'œuvre se compose d'articles de longueurs variables classés par ordre alphabétique. Elle développe une diégèse mythologique et utopique où l'humanité est initialement composée uniquement d'amantes vivant dans un , originellement appelées .

Les Amazones y représentent le groupe originel lié à l'harmonie, à la poésie et au jeu, devenant guerrières pour défendre cet état initial. Les Mères constituent la faction dissidente qui, en fondant les premières cités, rompt l'harmonie première et institue de nouvelles structures sociales.

Chaque entrée du dictionnaire explore les structures politiques, linguistiques, religieuses, géographiques ou les pratiques érotiques de ce peuple. L'ensemble est conçu sur un principe de circularité textuelle : la première partie du livre met en avant le concept d'« aimer », tandis que la fin se clôt sur l'article « vivre », les deux termes étant présentés par les autrices comme des synonymes interchangeables.

Autres versions linguistiques En 1979, Wittig et Zeig publient la version anglophone de l'ouvrage sous le titre Lesbian Peoples : Material for a Dictionary. Plus qu'une simple traduction, cette version constitue une réécriture et une œuvre distincte.

L'ordre alphabétique suit les mots anglais, ce qui modifie la progression diégétique et la chronologie de lecture par rapport à la version française. Le terme central d'« amantes » est traduit en anglais par « companion lovers » ou directement par « lesbians », rendant l'identité sexuelle plus explicite dès le titre. Certaines entrées de la version française (comme « Vivre » ou « Vie ») disparaissent en anglais, tandis que de nouvelles définitions sont insérées (notamment les entrées autonomes pour clitoris ou the night of the vanishing powder).

La critique littéraire analyse souvent la relation entre la version française et la version anglaise à l'aide d'un diagramme de Venn, les deux textes étant jugés partiels, lacunaires et complémentaires.

L'ouvrage est traduit en espagnol en 2021 sous le titre Borrador para un diccionario de las amantes et réédité en cette même langue en 2023.

Réception Sur le plan politique, la séparation entre les mères et les amazones est lue par la critique comme une allégorie des divisions internes au Mouvement de libération des femmes (MLF) au cours des années 1970, opposant les courants féministes hétérosexuels ou essentialistes aux courants lesbiens matérialistes.

L'usage du terme souligne la valorisation du texte en tant que chantier littéraire permanent et instable, refusant de fixer définitivement le sens du langage.

Selon Kristine Anderson, l'ouvrage ne décrit pas nécessairement une société exclusivement féminine ; les catégories de femme et d'homme y sont plutôt présentées comme abolies. Le terme « amantes » remplace dans cette société les catégories ordinaires de sexe et de genre.

Notes et références

Voir aussi Articles connexes Lesbiennes en France Littérature lesbienne

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